« Mukudori » de Aki SHIMAZAKI. Le nouveau roman de l’auteure québecoise est écrit, comme ses autres œuvres, dans un français délicat, plein de nuances, d’évocations subtiles. Qui n’affaiblit pas la profondeur et la gravité des thèmes abordés.

Il est question de la fin de vie. Celle d’un homme à qui la médecine a diagnostiqué une maladie incurable, avec l’échéance d’une issue rapprochée. L’histoire est contée par son épouse Matsuko qui s’efforce de retenir le temps. Ce temps qui est désormais compté. Des souvenirs remontent sur leur longue vie de couple. Avec ses failles, ses révélations, ses douleurs. Un magnifique roman tout en humanité.

Matsuko est contrainte de chercher du travail

L’entreprise de son mari a fait faillite. A soixante ans passés, Matsuko se retrouve dans l’obligation de travailler de nouveau. Dans le même temps, Atsushi son mari apprend qu’un cancer du pancréas ne lui laisse que quelques mois de vie.

Dans ses démarches pour trouver du travail, Matsuko rencontre Matsuo, un homme de son âge qui cherche également un emploi. Il est par ailleurs passionné d’ornithologie.

Elle va faire se rencontrer cet homme et son mari. Cette rencontre va éclairer leurs jours dans l’amitié et la passion des deux hommes pour les oiseaux. Et dans le plaisir de Matsuko à voir son mari retrouver le goût de vivre. Alors qu’il se sait condamné.

« Mukudori » de Aki SHIMAZAKI couverture du livre

Confidences douloureuses

Matsuo s’ouvre à ses nouveaux amis. Il se retrouve à vivre seul, après que sa femme a divorcé pour une infidélité qu’il avait provoqué plus de vingt ans auparavant. Cette confidence entraine celle de son nouvel ami Atsushi. Lui aussi a trompé sa femme pendant qu’elle mettait au monde son troisième enfant. C’est une révélation pour Matsuko. Une grande peine.

Elle s’interroge sur les raisons qui ont poussé son mari à faire cette révélation qui jette une ombre sur toute une vie plutôt calme et sereine… Est-ce la proximité de la fin ? La santé de son mari se dégrade. Avec délicatesse, il encourage Matsuko et Matsuo à se voir après son départ dont il sent que la date s’approche.

Le récit revient sur la question que nous pose notre fin

La santé de Atsushi se dégrade. Il ne va plus avec Matsuo faire de grandes balades le long du lac. Le calme est revenu dans son couple. La fête du nouvel an a réuni la famille. Les enfants se sont retrouvés autour des parents.

Un jour d’avril, Atsushi ne répond pas à l’appel que Matsuko lui passe chaque jour depuis son travail. Un message lui apprend qu’il est parti seul pêcher sur le lac et qu’il a attrapé une grosse truite. Un coup de vent soudain vient troubler cette journée de printemps. Elle est inquiète et rentre. Sa barque n’est pas au port. Elle appelle Matsuo et décide de partir sur l’ile au milieu du lac où il avait l’habitude d’aller prier dans un temple.

Elle et Matsuo le cherchent. Ils finissent par trouver la barque échouée sur une plage. En cherchant aux alentours, ils trouvent Atsushi assis contre un arbre. Il est mort.

Peut-on choisir sa mort ? L’heure de sa mort ?

Le roman d’Aki Shimazaki évoque La Ballade de Narayama, ce film de 1983 qui avait tant ému à l’évocation de cette coutume d’un village au Japon qui consistait à accompagner et abandonner les anciens du village dans la montagne pour y mourir de faim et de solitude [1].

Avec un mélange de retenue et de liberté, les époux parlent de l’ultime phase de la vie qui est désormais devant eux. Et des marges de liberté pour aborder sa fin. Liberté sur son propre corps soi. Liberté des autres qui accompagnent la personne qui veut partir, qui va partir, qui se sent partir.

On se raccroche aux détails infimes de la vie. Une balade au bord de l’eau. Une truite que l’on fait griller après l’avoir pêché dans le lac. Les légumes du jardin que l’on lave avant de les apprêter… Le téléphone au bout duquel personne ne répond. L’inquiétude. Les enfants plongés dans leurs préoccupations. Faut-il leur dire que leur père n’a plus que quelques mois de vie ? Ali Shimazaki excelle dans l’écriture simple, directe, en prise avec les éléments les plus familiers pour évoquer ces moments. En provoquant l’émotion.

Rien de précis n’est dit sur cette mort

Atsushi a-t-il eu un accident ? S’est-il laissé mourir ? A-t-il hâté sa propre mort ? Est-ce en référence à la coutume de Narayama qu’il a rejoint le petit monticule sur la berge pour y prendre, assis, sa dernière posture ? L’auteure nous laisse dans ces incertitudes qui sont celles des personnages du roman.

Avant de mourir, Atsushi a fait poster une lettre pour Matsuo, l’ami. Celui-ci propose à Matsuko de revenir sur l’île où il ouvrira la missive. Le roman s’achève sur ces possibles.

& & &

Aki Shimazaki est une écrivaine québécoise, née en 1954 à Gifu au Japon. Elle a immigré au Canada en 1981 et vit à Montréal depuis 1991. Écrits en français, ses livres ont été traduits en anglais, en japonais, en serbe, en russe, en italien, en portugais, en allemand, en hongrois et en espagnol.

Aki Shimazaki grandit avec ses trois sœurs à la campagne dans une ancienne famille de propriétaires cultivateurs. Elle rêve de devenir romancière depuis ses 11 ans et commence à écrire des histoires qu’elle invente. Elle publie des nouvelles dans une revue locale.

L’auteur travaille d’abord au Japon pendant cinq ans comme enseignante d’une école maternelle. En 1981, à 26 ans, elle envoie des demandes de résidence à plusieurs pays dont le Canada qui lui répond favorablement. Elle enseigne dans une école japonaise, tout en étudiant l’anglais et le français. Elle apprend à jouer de la flûte et joue avec des instrumentistes amateurs.

À partir de 1991, elle s’installe à Montréal où, en plus de son activité littéraire, elle enseigne le japonais. Elle suit un cours de composition dans une école de français pour immigrés. En 1994, à l’âge de quarante ans, elle apprend le français dans une école de langue.

Ecrire en français, dans une langue que l’on apprend

Dans un entretien, Aki Shimazaki se souvient qu’un professeur de français lui a fait étudier le livre Le Grand cahier d’Agota Kristof (Seuil, 1986). Agota Kristof est une auteure hongroise émigrée en Suisse romande. Elle rédige en français, sa langue d’adoption. Aki Shimazaki admire l’audace d’écrire dans une langue en cours d’apprentissage. Elle va adopter l’emploi d’un style d’écriture « très simple et direct », pour raconter une « histoire profonde et puissante ». Dès lors, Aki Shimazaki choisit d’écrire en français et non plus en japonais.

Elle commence ensuite à écrire de courts romans. Son œuvre se déploie en pentalogies. Cycles de cinq romans construits autour d’une même histoire, telle que vécue par cinq personnages différents et pouvant se lire indépendamment. Ces romans contiennent une centaine de pages avec leur titres en japonais évoquant un végétal ou un petit animal. Dans un langage sobre et poétique, rythmé par les évocations de la nature et de la musique, Aki Shimazaki questionne l’évolution de la société japonaise à travers ses sagas.

L’œuvre d’Aki Shimazaki est désormais étudiée. Une thèse a été publiée en 2020. D’après Wikipédia.

[1] La Ballade de Narayama (楢山節考) est un film japonais de Shōhei Imamura sorti en 1983, adapté de la nouvelle de Shichirō Fukazawa. Ce film a obtenu la Palme d’or au festival de Cannes 1983. L’action se déroule au Japon, dans un village pauvre et isolé vers 1860 dans les hauteurs du Shinshū. La coutume ubasute (姥捨て) veut que les habitants arrivant à l’âge de 70 ans s’en aillent mourir volontairement au sommet de Narayama, « la montagne aux chênes », aidés par leur fils aîné. C’est là que se rassemblent les âmes des morts.

Orin-yan, mère de Tatsuhei, a 69 ans et possède encore toutes ses dents, mais elle est résignée à préparer son départ vers la mort. Elle va passer une année à mettre de l’ordre dans les affaires de famille : trouver et former une bru pour son fils aîné, veuf et père de trois enfants, qui puisse tenir le ménage à sa place, assurer le dépucelage de son benjamin Risuke, marier son petit-fils Kesakichi, mais punir la belle-famille de celui-ci qui pille les réserves des voisins. Source Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

J’avais vu ce film à sa sortie. J’en garde un fort souvenir et quelques images puissantes. Celle du fils qui porte sur son dos sa mère et rencontre, dans les plis de la montage, d’autre corps desséchés de vieux du village qui ont été précédemment abandonnés.


Avec son écriture subtile sur les enjeux familiaux, ce roman nous fait penser au « Pont flottant des songes de Junichiro  Tanizaki. Voir la note de lecture de ce roman  ==> ICI


© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

Conception | Réalisation : In blossom

© 2023 Jacques Ould AoudiaTous droits réservés

Conception | Réalisation : In blossom