Négar Djavadi, Désorientale, histoire de Kimia sur fond d'histoire d'un siècle de l'Iran

« Désorientale » de Négar DJAVADI (note de lecture)

Iran. Une grande saga familiale sur 4 générations

Un récit qui court depuis le début du XX° siècle jusqu’à nos jours. Une histoire de féodalité disloquée, inscrite dans la situation de l’Iran. Mais aussi une histoire universelle. Comment la modernité a-t-elle détruit les équilibres anciens qui avaient prévalu depuis des siècles ? On pense à d’autres histoires familiales qui traitent de ces bouleversements, telles que la littérature les a rapportés. « Le Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa [1] mis en film par Visconti en 1963. Mais aussi à « La cerisaie » d’Anton Tchekhov [2].

Nous avons ici Montazemolmolk l’aïeul. Le père fondateur du récit. Grand propriétaire terrien dans la province de Māzandarān, au Nord de Téhéran, sur les bords de la Mer Caspienne. Un homme aux femmes et concubines innombrables.

Il a 35 enfants et une obsession. Retrouver dans les yeux de ses enfants le bleu sombre de la mer Caspienne. Sa fille Nour (Lumière), son trentième enfant, réalisera ce rêve. Il fera du mariage de cette fille un enjeu majeur pour perpétuer cette couleur dans le regard pour sa lignée.

Le patriarche Montazemolmolk tente en vain de maintenir son mode de vie antérieur. Un mode de vie qui lui assurait pouvoir, richesse et toute la considération due à son statut de seigneur féodal. Mais ces fils ne maintiennent pas l’unité de la famille dans la soumission au patriarche. Ils se dispersent dans divers destins et sur les continents.

Et l’Histoire s’accélère

Les grandes puissances d’alors, Grande Bretagne et USA, poussent aux portes du pays, attirés par le pétrole récemment découvert au début du XX° siècle. Dominer l’Iran est une obsession des pays anglo-saxons ! Des multiples rebondissements politiques qui en découlent, nous retenons la venue au pouvoir de Mossadegh qui veut donner aux Iraniens les richesses tirées de son pétrole. Puis son renversement en 1953 par un coup d’Etat fomenté par les services des USA et de Grande Bretagne [3]. Le Shah reprend le pouvoir, entreprend de moderniser le pays « à l’occidentale » (la « Révolution blanche »). Il tente de diversifier ses soutiens en s’ouvrant vers l’URSS, la Chine et l’Europe. Les USA lui retirent alors leur soutien. Poussés par l’Arabie Saoudite, ils appuient les opposants au Shah. Notamment les Islamistes qui vont prendre pour dirigeant Khomeini que la France avait hébergé. En 1979, le mouvement religieux prend le pouvoir. Khomeini en devient le leader spirituel.

Cette Histoire nous est racontée par Kimia

C’est une des arrière-petite-fille de Montazemolmolk. Enfant, elle n’a qu’un lointain écho de cette vie féodale par son père et ses six oncles. Mais elle va être témoin des autres bouleversements majeurs qui vont secouer le pays. Des bouleversements dans lesquels Darius Sadr son père et Sara sa mère s’investissent. Intellectuels progressistes et laïcs, ils luttent d’abord contre le Shah et sa puissante police secrète. Ensuite contre Khomeiny et les Mollahs qui font tomber sur l’Iran la chape de plomb islamiste. Ils devront quitter le pays. D’abord Darius, puis Sara avec ses trois filles.

Echec de la pensée progressiste

Darius et Sara vont ainsi échouer sur les deux fronts. Contre le libéralisme économique du Shah qui démultiplie les inégalités sociales. Et contre l’obscurantisme des Mollahs qui écrasent les libertés individuelles. Le Shah avait arraché le voile et puni les femmes qui en maintenaient le port. Khomeini oblige les femmes à le porter et punit les femmes qui l’enlèvent. Les deux faces de l’oppression s’accompagnent d’une corruption systémique et d’une terrible répression. Face à ces deux monstres, Darius et Sara vont se briser. L’exil à Paris dans le gris et la mélancolie creusera encore leur échec.

Car, sous des formes chaque fois spécifique, c’est l’Histoire de ces 60 dernières années, qui se répète partout dans le monde. Ce roman en raconte la version iranienne, dramatique, sanglante. Mais partout[4], on se trouve broyés entre d’un côté la « démocratie de marché » qui écrase pauvres et classes moyennes. Et de l’autre, les radicalités identitaires qui sèment haine et division dans les sociétés [5].

Voir « Nous avons perdu »  ==> ICI

C’est ce drame que les parents de Kimia vont vivre. Darius et Sara vont se faire broyer par l’Histoire.

Négar Djavadi, couverture de son roman Iran

Le culte de la France

Tous, dans la famille, vivent en Iran dans la vénération de la culture française. De sa langue, de ses auteurs, de ses idéaux. La France représente un pôle de lumière, de modernité. Surtout aux pires moments d’obscurité que la Savak, la police secrète du Shah, puis la police politique et des mœurs des Mollahs feront régner sur la société. La fuite du pays en feu, le départ pour la France, représentent donc une libération.

Au terme d’un voyage éprouvant, à pied avec un passeur au travers des montagnes enneigées du Kurdistan, Sara et ses trois filles arrivent à Istanbul. Dès leurs premiers pas au Consulat de France, l’accueil est glacé. Grâce à Darius, intellectuel opposant connu, des facilités administratives leur seront cependant accordées. Mais la France est fermée. La société est anxieuse. Elle n’ouvre pas ses bras à la famille Sadr. Une famille qui vient d’un pays perçu comme entièrement dévoué aux religieux fanatiques. Opposée au Shah mais aussi aux Mollahs, la position des Sadr est incompréhensible pour la majorité des Français.

Kimia va se révolter

La jeune adolescente devenue parisienne, au corps hybride, écrasée par la mélancolie et l’inquiétude de ses parents, va se rebeller. Elle découvre dans la musique Rock un univers d’accueil. Elle va s’y jeter sans compter. Sa mère se rebiffe. Kimia quitte sa famille. Elle va errer dans la face sombre de la Ville Lumières. Entre squats, alcool, drogues, nuits glaciales dans la rue. Coupe punk, vêtements en loque, rencontres sans lendemain, précarité subie et acceptée. Dans cet espace, l’alcool et les drogues diluent les frontières. Elle n’est questionnée sur son origine ni sur son homosexualité. Elle n’est plus désorientée. Elle est là où il n’y a plus ni Nord ni Sud. Plus de futur aussi.

Ce passage d’adolescente est écrit de l’intérieur. Avec une précision et une sensibilité qui nous font partager ces parcours dans l’envers du décors. Et qui nous donne des clés pour comprendre que des jeunes puissent « choisir » de se réfugier dans ce monde terrible.

Une écriture superbement ciselée

L’auteure décrit ses sentiments, ses troubles, ses questionnements, avec un mélange d’audace et de finesse. « Voilà comment je voyais les choses », nous décrit-elle. Et on entre dans sa vision, sa sensation, dans sa tête. Une si belle écriture, précise, inventive, pour mettre en mots le regard qu’elle porte sur le monde. Sur ses parents. Des parents absents, absorbés par la lutte politique. Dans la peur de la répression. Sur ses sœurs ainées qui jouent, à ses yeux, aux petites filles modèle.

Le regard sur elle-même. Elle est née avec de grands yeux noirs. Pas bleu du tout ! Et sa naissance a coïncidé avec la mort de sa grand-mère, Nour. Celle-là même qui avait donné des yeux bleu sombre à la descendance du seigneur Montazemolmolk. Surtout, elle est née à rebours du désir de garçon de son père. Elle vit une jeunesse de garçon manqué. Elle se découvre homosexuelle. C’est quoi, être fille ?

Un humour fin parcourt les lignes, en permanence. Mais un humour qui ne fait pas distance. Qui n’est pas là pour habiller des réalités difficiles ou douloureuses. Qui fait merveilleusement corps avec le sujet. Les mots sont dits. Crus parfois. L’engagement de l’auteur dans ses lignes est total, même si une part de fiction demeure.

La trame du roman « Désorientale » s’enroule entre passé et présent

L’histoire est contée dans la tête de Kimia alors qu’elle est dans la salle d’attente d’un hôpital parisien. Elle s’est engagée dans une procréation médicalement assistée. Avec un tube de sperme dans son sac, elle attend. Et se remémore son histoire. Elle repense à sa mère, ses sœurs. Son père inaccessible. Sa maison à Téhéran. L’angoisse des parents. Le refuge chez l’un de ses oncles. Les autres membres de la famille, aux destins si différents.… La fuite en Turquie. L’accueil en France. Un fardeau trop lourd à porter pour une toute jeune fille qui débarque à Paris. Inquiète sur son identité, déroutée par l’écart entre la France rêvée et la réalité.

L’intrigue se dévoile lentement, au fil des bribes d’histoire qui remontent dans la tête de Kimia. Il y a un vrai talent de cinéaste mis en œuvre dans la mise en scène de ce roman.

L’EVENEMENT

Demeure l’ombre d’un EVENEMENT majeur et dramatique qui court tout au long du texte (le mot est écrit en lettres majuscules). Il nous est révélé dans les dernières pages du roman. Son père Darius est assassiné dans leur appartement à Paris. Comme le fut Chapour Bakhtiar, ancien premier ministre, assassiné en 1991 dans la banlieue parisienne. Et tant d’autres opposants au régime des Mollahs, en Iran et à l’extérieur du pays.

Darius est sauvagement poignardé par la main d’un lointain cousin qui avait désarmé sa méfiance. Une lointaine résurgence des pressions familiales d’origine féodale. Sara son épouse tombe dans la folie. Les trois filles se retrouvent pour faire front dans ce malheur. Kimia est revenue à Paris.

L’autre fil du roman s’est noué autour de la découverte par Kimia du désir de maternité. Elle fait écho à la parole de sa mère et de sa grand-mère. C’est la vie qui rebondit après tant de drames.

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Sur l’histoire contemporaine de l’Iran ==> ICI

Sur Chapour Bakhtiar ==> ICI

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[1] Sur « Le Guépard », voir ==> ICI

[2] Sur « La Cerisaie », voir ==> ICI

[3] Sur le renversement de Mohamed Mossadegh, voir ==> ICI J’ai personnellement un souvenir d’enfant de ce coup d’Etat. Mon père me raconte brièvement l’évènement. Je devine son émotion, sa colère, sous ses propos. Nous sommes en 1953. Vingt ans plus tard, en septembre 1973, le Président du Chili, Salvatore Allende, sera renversé et assassiné par un coup d’Etat soutenu et inspiré par les USA.

[4] Non, pas partout. Dans les pays qui se sont arrachés au sous-développement, en Chine principalement, se joue une autre Histoire. Une histoire dure, impitoyable, mais avec l’horizon partiellement illusoire d’un accès à une vie matérielle meilleure. Au prix d’un renoncement (provisoire ?) aux libertés. Voir sur ce sujet « Brothers » ==> ICI

[5] On remarque que Donald Trump incarne une combinaison de ces deux versions : libérale et fascisante à la fois.


Impératrice rouge de Léonora Miano

« Rouge impératrice » de Léonora MIANO (note de lecture)

L’immense audace de Léonora Miano

L’auteure nous offre, en cette année 2020, un long roman bâti sur un récit prospectif. Nous sommes en l’an 6361 de l’ère africaine. Cela correspond à 2124 de l’ancienne façon de compter les années. Celle que les colonisateurs avaient réussi à imposer à la planète entière, basée sur l’an estimé de la naissance de Jésus Christ. La datation 6 fois millénaire de l’ère africaine restitue sa longue, très longue histoire. Comme marqueur de l’origine des temps historiques de toute l’humanité.

L’Afrique a en outre repris le nom que lui donnent ses habitants : Katiopa[1]. Katiopa unifiée plus exactement, puisque toutes les partie du Continent ont fini par adhérer à ce projet pour l’Afrique. A l’exception du Maroc qui conserve sa royauté et de l’Ethiopie très fière de n’avoir jamais été colonisée. Ces deux pays conservent leur indépendance mais les dirigeants de Katiopa n’ont pas renoncé à l’idée d’unifier la totalité du Continent. Cela se fera par la persuasion.

Il y a plusieurs lectures possible de « Rouge impératrice »

Un roman riche, dense, déroutant, passionnant. Qui nous emporte dans le flot des mots, en une écriture parfois difficile. Des phrases qui rappent les yeux, derrière la rigueur grammaticale. Mais Léonora Miano ne nous prend pas par la main pour progresser dans la lecture.

On peut y lire une fresque prospective sur l’Afrique

Une histoire qui prend à bras le corps un dessein : ce que pourrait devenir le Continent qui aurait récupéré son autonomie. Autonomie de pensée, de se penser. Mais aussi, autonomie d’agir. Aux plans stratégique, économique, financier. Un Continent qui se serait engagé dans la reconquête de son identité (multiple). Débarrassée des terribles pressions, oppressions, pillages, massacres qui ont pesé sur lui depuis si longtemps. Un Continent, aux ressources minières si convoitées, qui attend de se retrouver, de se consolider, se renforcer, acquérir de la puissance. Qui reste provisoirement fermé aux pressions extérieures. Qui refuse de respecter les engagements internationaux passés avec les ex-colonisateurs. Ainsi que d’accorder aux Cours de justice internationale la compétence sur le territoire africain. Mais on ne demanderait pas de réparations non plus. D’abord se reconstruire, donc. Avant de s’ouvrir sur les échanges humains, économiques, financier avec le reste du monde.

Léonora Miano part du constat de intellectuels africains d’aujourd’hui

Notamment ceux qui se sont regroupés autour du projet des Ateliers de la Pensée[2]

(p 65) « Pour liquider un peuple, on commence par lui enlever la mémoire. On détruit ses livres, sa culture, son histoire. Puis quelqu’un d’autres lui écrit d’autres livres, lui donne une autre culture, lui invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite »

Mais elle n’en reste pas aux invocations à « retrouver sa propre histoire », à s’engager dans la « repossession de soi ». Elle se retrousse les manches. Elle ose, en une audace inouïe. Elle nous propose une histoire qui se déroule dans un siècle !

On peut aussi lire le roman dans sa dimension spirituelle

En suivant les héros dans leur communication assumée avec les ancêtres. Dans leur visite aux esprits de la lignée, sur l’autre versant du monde. Sur « l’envers de la vie » qui n’est pas la mort mais le dialogue salutaire avec ce qui nous rattache à notre ascendance. Quelque chose aussi de profondément intime. Une façon de retrouver son identité dans les puissantes racines des sociétés du Continent. Est-ce en relation avec cette dimension spirituelle que l’auteure réhabilite l’intuition ? [3]

On peut y trouver une puissante histoire d’amour

Une magnifique aventure entre deux êtres qui se reconnaissent, au milieu de leur vie. Qui vivent une rencontre poussée à l’incandescence. Avec le savoir sur la vie et sur soi acquis par l’âge. Le sens des responsabilités. Et la force décuplée du désir.

Cette histoire d’amour réunit Boya, une intellectuelle africaine qui vit dans la capitale, et Llunga, rien moins que Président de Katiopa, de l’Afrique unifiée. On se laisse emporter par la tresse formée par la rencontre amoureuse entre ces deux être d’exception. Llunga, guerrier, mais désirant par-dessus tout l’harmonie, rétif à la violence. Un homme que les instances de gouvernement de Katiopa ont chargé de porter le projet politique d’autonomisation du Continent. Boya, femme forte, intelligente, somptueuse dans sa carnation « rouge ». Très à l’écoute de l’autre. Sans concession avec elle-même.

L’histoire d’amour entrelace ses fils avec la prospective politique pour nous livrer un récit déroutant. Avec des aller-retours permanents entres les deux volets de l’histoire, ponctués de luttes plus ou moins feutrées pour le pouvoir entre des hommes qui ont du projet pour l’Afrique des visions différentes.

Il y a aussi la trame du pouvoir des femmes

De la force des femmes. Une force qui s’est totalement libérée dans l’Afrique libérée. Avec ses espaces réservés, ses initiations possibles pour celles qui s’y engagent. Avec la solidarité entre femmes, et entre générations de femmes. Mais l’auteure ne nous livre pas une histoire naïve. Cette solidarité est mise à l’épreuve d’émotions moins nobles comme la jalousie. A travers le propos du roman, sur ce champ comme ailleurs, on entend l’auteure. Elle nous fait revivre par la lecture des pratiques ancestrales oubliées, cachées. Sur l’entrée des jeunes filles dans la Maison des femmes par exemple. Des pratiques qui ont refait surface dans cette Afrique libérée du regard pesant des dominants d’alors.

On peut entrer dans la trame policière qui se joue au plus haut niveau de l’Etat, autour du pouvoir

Sur l’enjeu du sort à réserver aux minorités qui vivent sur le Continent. Un enjeu qui va se trouver au cœur d’une intrigue pour le pouvoir et aussi de l’histoire d’amour entre cette « femme rouge » et le plus haut dirigeant de l’Afrique unifiée. Ces minorités sont notamment formées par des réfugiés des pays anciennement coloniaux, qui vivent sur le Continent après que leurs ancêtres l’ont rejoint à la suite d’un Sinistre qui a ravagé leur pays, principalement Pongo (l’Europe). L’auteure fait un détour par un décalque de la situation des immigrés en Europe d’aujourd’hui qu’elle projette dans l’Afrique unifiée, un siècle après.

Mais un décalque décalé où l’on perd ses repères dans les méandres d’une intrigue policière pour le pouvoir. Une histoire d’intégration / assimilation d’Européens ayant quitté leur pays pour rejoindre le Continent, où ils ruminent la domination perdue de leurs ancêtres. Ils restent dans le rêve de retrouver le pouvoir de leurs ancêtres qui dominaient le monde. Meurtris par leur déchéance, ils ruminent, amers et revanchards. Ils sont dans la perte, et Boya s’intéresse à ce sentiment de perte. Mais une partie d’entre eux, les jeunes, manifeste le désir de s’intégrer dans les sociétés du Katiopa. Sont-ils sincères ? Représentent-ils un danger pour le Continent en construction ?

Un fil parcourt cependant toutes ces trames, la relation à l’autre. Et, au fond, l’unité de l’humanité

C’est la clé de l’ouvrage, le fil rouge que l’auteure mêle à l’entière trame du récit. Une auteure, en permanence tendue à s’approcher de l’autre. L’autre ? C’est d’abord l’autre sexe, dans l’histoire d’amour qui traverse le récit. Dans l’altérité qui s’expose, un instant, à la fusion des corps. Mais aussi celui qui porte une autre couleur sur sa peau : c’est l’autre comme minorité blanche sur le sol de l’Afrique noire unifiée. L’autre, aussi, comme porteur d’autre croyances, d’autres religions.

Concernant les religions importées des anciennes puissances coloniales qui continuaient d’exister sur le Continent, l’auteure interroge les croyances endogènes. Pourtant, celles-ci n’avaient protégé le Continent ni de la prédation esclavagiste ni de l’invasion coloniale. L’auteure se penche cependant sur les fondements de ces savoirs ancestraux, dans lesquels…

(p 193) « …l’autre n’était pas systématiquement objet de méfiance ou de mépris, mais aussi de désir, d’admiration, en tout temps, en tout lieu. Parfois, les sentiments se mêlaient, l’attirance côtoyant la répulsion. Sans doute fallait-il à présent opter pour des conceptions plus élevées, lesquelles viseraient surtout l’unité du genre humain sans la soumettre pour autant aux dogmes de certains. Accueillir tous les visages de l’humanité, apprendre à saisir les êtres de l’intérieur. On pouvait au moins se féliciter de ce que la théosophie traditionnelle du Continent n’ait plus à emprunter les voies ombreuses d’antan. Une de ses grandes qualités -elle faisait défaut aux croyances venues d’ailleurs- était de ne promettre ni enfer ni paradis, de ne se désigner aucun ennemi, de prendre chacun tel qu’il était. Elle savait entendre, accueillir. Ce serait sa force sur la durée, maintenant qu’elle avait à nouveau droit de cité. »

Faire humanité

Comment se préparer à renouer, sur des bases nouvelles, avec le reste du monde ? Pour pouvoir apporter sa contribution à l’histoire commune de la planète. Comment « faire humanité » quand l’homme africain sera réhabilité, d’abord à ses propres yeux ? Pour pouvoir l’être pour les tiers. Comment « accueillir tous les visages de l’humanité » ?

Pour l’auteure, cela passe par l’apaisement du rapport à l’altérité. Et cet apaisement viendra avec la reconnaissance en soi de la part de l’autre qui traverse chacun, au plus profond de soi. Par la langue, par la culture notamment[4]. C’est le sens de l’action de Boya, dans sa quête de connaissance de ces descendants de fulaci (français) présents en Afrique.

Une construction prospective…

… qui nous propose des descriptions du Continent presque totalement unifié. Qui construit prudemment son autonomie en n’oubliant pas le pouvoir des anciennes puissances coloniales. L’auteure choisit de nous exposer des vues de sa capitale, de ses transports, des bâtiments du pouvoir qui la composent. L’environnement est pris en considération. En une combinaison des procédés ancestraux réhabilités, faits de matières naturelles reconsidérées, et des hautes technologies. Sur ces terrains aussi, la Katiopa a repris son autonomie de conception, d’innovation et de production. Mais il est question surtout de la gouvernance du Continent.

La gouvernance vue en prospective

Celle-ci incorpore au plus haut niveau la dimension spirituelle. Dans un dialogue puissant et très opérant entre les dirigeants et les ancêtres, en une relation faite de conseils et de protections. Outil de gouvernance du pays, mais aussi de l’intimité des individus. Pas tous. Ceux qui acceptent de s’ouvrir à la force que procure cette communication avec « l’autre côté » du monde, de la vie.

Une gouvernance du Continent unifié qui incorpore aussi l’immense diversité des croyances / spiritualités qui le composent. La question de l’unité dans la diversité se pose d’abord au niveau de l’Afrique et de la multitude de ses riches facettes. C’est après avoir avancé sur ce terrain que la question du rapport aux autres sociétés, celles des autres parties du monde, se posera. D’abord se reconstruire, entre africains ! Avec un souci de l’éthique.

Léonora Miano défie le tabou de la démocratie

Sur la dévolution du pouvoir, Léonora Miano ose briser le tabou de la démocratie. Non pas seulement en raison des dérives caricaturales qui s’étaient amorcées dans les pays du Nord 100 ans avant, au début du XXI° siècle. Mais pour se reconnecter avec les modes ancestraux de désignation des chefs. Des traditions revisitées par les apports de l’expérience. Des apports forgés au cours du difficile processus de libération du Katiopa unifié. Une lutte menée contre l’emprise des ex-pays coloniaux, de leurs réseaux politiques troubles, de leurs pressions sur les élites locales, de leurs tentacules économiques. Mais aussi, une lutte menée contre les dérives autoritaires des nouveau dirigeants du début de la lutte pour l’autonomie du Continent.

Ainsi, ce ne sont pas les populations qui élisent les dirigeants. Ceux-ci émergent de cercles restreints au sein duquel le projet politique est élaboré collégialement. C’est dans ces enceintes de pairs que le meilleur d’entre eux est élu pour conduire le projet politique. Et les ancêtres, consultés, interviennent dans ce processus, bien évidemment.

La terre, cet élément fondamental dans la cosmogonie africaine

La terre est redevenue collective[5]. On retourne à son inaliénabilité, qui facilite le dialogue avec les ancêtres. On se souvient comment aux XX° et XXI° siècles les prescriptions venues du Nord poussant à la privatisation de ce bien commun avaient accru la confusion sur le statut des terres. Favorisé l’achat de millions de kilomètres carrés par des investisseurs nationaux et étrangers qui avaient chassés de leur terre des dizaines de milliers de paysans. Au nom du « développement ». Qui avaient attisé la violence des luttes pour leur accès rendu plus difficile par la croissance de la population. Violences qui avaient été vite qualifiées d’inter-ethniques pour éviter de poser la question du changement de statut de ce bien commun. La sécurité foncière, indispensable, est obtenue en puisant dans les riches institutions du Continent, en phase avec son histoire longue. Et d’ailleurs, très différentes d’une sous-région à l’autre.

De l’adhésion au projet pour construire l’unité

L’usage de la force (pas de naïveté) est contrôlé, limité à son minimum. La construction du projet inclue la nécessaire puissance du Continent. Là aussi, pas de naïveté. Utopique mais pas naïf.

Ambition de construire un modèle de société sans équivalent dans l’histoire humaine mais non sans se reconnecter aux vérités profondes des sociétés du Continent. Du passé, on ne fait pas « table rase ».

C’est sur ce point que le travail de Léonora Miano est le plus riche, le plus audacieux, le plus créatif. Même dans ses tâtonnements. Peu d’auteurs se risquent sur ce terrain. Peut-être que l’ouverture de la pensée ne viendra pas des politiciens ni des intellectuels des sciences sociales. Mais de l’imaginaire sensible de romanciers, cinéastes, poètes… Un imaginaire libéré des contraintes savantes qui portent trop l’empreinte du Nord.

Nous voyons le monde avec les yeux de la femme « rouge impératrice »

Boyadishi, c’est son nom complet. Elle se fait appeler Boya. C’est elle qui raconte, qui éprouve, qui sent, qui ressent, qui doute. Qui s’interroge sur cette rencontre où le pouvoir politique se combine d’une façon inattendue à l’amour. La trame de la relation est serrée entre le mokonzi (le président) de Katiopa et Boya, la femme à la carnation rouge.

Boyadishi. Un nom qui met la femme rouge en lien direct avec son ascendance. Un nom dont elle s’attache à déchiffrer la signification. Qui lui donne des clés pour comprendre sa place dans sa lignée. Et l’aide ainsi à dialoguer avec ses ancêtres. Un nom tiré d’une histoire venue d’ailleurs, hors du Continent. Qui l’aide à saisir son obsession pour l’altérité, une altérité qui la traverse dans son histoire personnelle. Mais qu’elle va retrouver dans un nouveau-né qu’une femme blanche fulani (française) va lui confier avant de mourir. Un enfant né d’un viol commis par un africain. Un enfant qu’elle va installer dans son histoire d’amour avec Llunga. Le roman se termine sur cette ouverture, alors que le président va annoncer officiellement son mariage avec la femme rouge.

Une écriture rappeuse

L’histoire, ou plutôt les histoires, nous tiennent en haleine. Mais la lecture est souvent déroutante. Des phrases au sujet incertain. Un sujet qui se dérobe, quelque part dans le paragraphe. On saute, d’une phrase à l’autre, entre les facettes du roman. Sans transition.

S’ajoute, dès l’entame du livre, des mots dans les langues africaines qui composent le Katiopa. Au lecteur d’en déduire le sens par le contexte au fil de leur emploi. Des mots qui dessineront ainsi leur sens dans la langue d’écriture du roman, le français.. Un glossaire est présent toutefois à la fin de l’ouvrage. Cette rudesse dans l’écriture, forme un trait commun à tous les romans de Léonora Miano. Voir d’autres notes de lecture de l’auteure sur ce site, notamment ==> ICI

L’utopie ne glisse pas dans la naïveté. La pensée demeure progressiste

Le mal n’est pas nié, il reste tapis dans les replis des êtres [6]. Il n’est pas question de « construire un homme nouveau » comme tant d’utopies funestes du XX° l’avaient tenté, avant de sombrer dans le cauchemar.

Pour autant, le roman s’inscrit dans une pensée progressiste. Une pensée qui ne se laisse pas envahir passivement par le mal présent en chacun de nous, mais qui agit pour le contenir. Une pensée qui refuse la haine de l’autre. (p 574) « On se réveillerait désireux de vivre plus que de se venger, ce serait cela, la revanche. »

Une pensée qui soutient toute l’entreprise de construction d’un Continent unifié et débarrassé du poids qui a envahi jusque-là l’âme même de ses habitants. Le poids de la domination. Une action qui lutte pour accepter la part de l’autre dans soi. Même si l’autre est l’oppresseur d’avant. Une lutte qui, justement, cherche à contenir la haine, la vengeance, l’humiliation. C’est ce que porte Boya, la femme rouge, auprès de Llunga, le président.

Tout à l’opposé de la Fin de l’Histoire !

(p 337) « … le monde reste à faire, (…) il n’y a pas de voie toute tracée, ni celle des ancêtres, ni celle des colons d’autre fois ». On est tout à l’opposé de la Fin de l’Histoire ! Avec audace, Léonora Miano contribue nous projeter dans le futur de l’Histoire de l’Humanité.

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[1] Katiopa, le grand Kongo, le Kongo Katiopa : la nation Kongo, c’est toute l’Afrique en général et sa diaspora mondiale dans le concert des nations. La terre bénie du soleil. L’époque ou l’homme noir était en harmonie avec lui-même, en harmonie avec les autres êtres humains, en harmonie avec les forces cosmiques et toutes les divinités de la nature. http://fr.wikikongo.net/index.php/Katiopa

[2] Voir sur cette importante initiative entreprise depuis 2016 : https://www.facebook.com/lesateliersdelapensee/

[3] Digression : C’est une approche que je partage, l’intuition. Qui m’a souvent isolé dans les échanges intellectuels. Notamment dans mes travaux en économie. La domination de l’evidence based à l’anglo-saxonne y fait des ravages. Une approche dérivée de la recherche médicale et appliquée brutalement aux sciences sociales. La « preuve » par les chiffres. Sinon, rien !

[4] Cela renvoit à la phrase martiale de Kateb Yacine : « faire de la langue française un butin de guerre ».

[5] Voir notamment Le monde s’effondre de Chinua Achebe ==> ICI.

[6] Voir Jean Baudrillard La transparence du mal    ==> ICI


Bécassine, la jeune campagnarde qui arrive à la ville histoires en bande dessinée pour jeunes filles

Adieu Bécassine

Connaissez-vous Bécassine ?

C’est une jeune bretonne, du début du XX° siècle, venant d’un petit village de la campagne française, découvrant la grande ville. Elle débarque à Paris avec ses yeux de campagnarde. Cette jeune bretonne est une invention. Elle a vécu dans une histoire en bande dessinée. Dans une revue pour jeunes-filles en France.

Toutes les intrigues de Bécassine tournent autour d’un thème universel

C'est le thème de la rencontre entre ville et campagne. Une rencontre qui se fait par les yeux de campagnards qui ne comprennent pas les codes de la ville. Ils se trompent, se trouvent dans des situations risibles… Les campagnards sont en général présentés comme naïfs, crédules, objet de ridicule.

Mais Bécassine n’est pas cela

Elle a l’air maladroite avec sa tenue décalée. Mais elle en fait est très maline. Tout le succès de cette bande dessinée, qui s’est prolongée pendant des décennies, tient à cela. Bécassine met son intelligence, son sens pratique, au service de sa compréhension du monde des villes, et cela lui réussit plutôt.

Bécassine, la jeune campagnarde qui arrive à la ville - bande dessinée pour jeunes filles
Naïve, Bécassine ?

Alors faut-il dire Adieu à Bécassine ?

La relation entre le rural et l’urbain est totalement bouleversée depuis quelques années, et ce, dans tous les pays du monde. Au Nord comme au Sud.

On peut identifier trois raisons principales. Les facilités de circulation entre rural et urbain et leur coûts relativement faible. L’extension de l’éducation supérieure qui a projeté nombre de jeunes ruraux dans les universités (localisées dans les villes). Et bien évidemment, les moyens digitaux de s’informer et de communiquer. Ces trois facteurs ont largement diminué le fossé entre les deux mondes.

Les modes de vie peuvent rester différents sur bien des aspects...

Mais les jeunes circulent, adoptent des représentations (coiffure, vêtements) qui se rapprochent. Et ce, au niveau international. Un jeune marocain d’un village de l’Atlas aura une tenue et un aspect identiques à un jeune d’Agadir. Mais aussi d’un jeune de Marseille, de Paris ou de New York. Les « marques » qui rendent chaussures et vêtements très chers ? On s’en tire avec les contrefaçons que l’on peut trouver à foison. A très bas prix. Les jeans achetés déchirés ont fait le tour du monde !

Les relations avec les proches s’étalent désormais sur la carte du monde. La famille, les amis ? Ils sont dispersés dans le pays. Et même à l’étranger avec les migrations internationales. Ce jeune marocain aura des cousins, des amis en France, en Espagne, aux Etats-Unis, au Qatar, en Belgique. Ces pays forment sa carte du monde !

Ceci concerne principalement les jeunes.

On trouve encore en Chine et surtout au Vietnam des femmes de la campagne, le chapeau traditionnel sur la tête et le balancer à l’épaule.

Adieu Bécassine ? Hanoï, centre ville
Hanoï, centre-ville
Bécassine. Ici, Hanoï, des campagnardes à la ville

Dans les rues de Marrakech ou de Rabat au Maroc, on voit parfois des paysans porter un « bouquet » de volailles attachées par les pattes, la tête en bas. Pour les vendre. Mais certaines villes marocaines envisagent d’interdire l’accès au centre-ville des charrettes tirées par les ânes ou les mulets.

Alors Adieu Bécassine ?

On ne verra plus de jeune bretonne à Paris avec une tenue qui signait son origine campagnarde.

Mais ce qui se passe dans les tête, dans les habitudes, dans les croyances, subsistent. Les différences demeurent car les facteurs profonds évoluent lentement. Au-delà des apparences qui convergent vers un modèle unique.

Il y a encore des Bécassines, mais on les voit pas du premier coup d'œil.


Voir aussi "Le caillou dans la poche..." ==> ICI

Sur l'exode rural, voir ==> ICI

Et sur Bécassine, voir ==> ICI


GB, USA : le droit tranquillement bafoué - sur la photo, Boris Johnson

GB, USA : le droit tranquillement bafoué

Le Premier ministre britannique Boris Johnson déclare, en septembre 2020, qu’il ne respectera pas l’accord international que son pays a signé il y a moins d'un an avec l’Union Européenne. Une annonce tranquille de violation du droit international. Comme si le respect du droit était une chose contingente.

Le respect du droit, pierre angulaire des sociétés anglo-saxonnes

Faisant cela, Boris Johnson, BoJo comme on l’appelle, sape un des fondements de la société britannique. Et au-delà, du monde occidental. Un ensemble de pays qui se prévalait d’un rapport stabilisé à la Loi. Dans son respect absolu. Que dans la réalité ce principe ait connu de multiples « arrangements » était reconnu. Mais le respect du droit était toujours proclamé, haut et fort. Au-delà de ses accrocs jugés impossible à réprimer totalement : « nobody is perfect ! ».

GB, USA : le droit tranquillement bafoué - Boris Johnson, BoJo dans ses agitations

C’est cette limite qui vient d’être franchie par Bojo.

Trump aux USA avait déjà ouvert la voie

Aux Etats-Unis, autre chantre du respect du droit, on ne compte plus les violations du droit par le Président Trump. La dernière en date, c’est la proclamation du rétablissement unilatéral des sanctions de l’ONU contre l’Iran, alors que ces sanctions ont déjà été levées. Bien plus, Trump a retiré unilatéralement les USA de l’accord international concernant l’Iran. Double violation ! Retour assumé à la Loi du plus fort !

Le droit, la vérité…

Autant de valeurs que les pays anglo-saxons qui ont pris le leadership du monde occidental, proclamaient inviolables, sacrés. C’est au nom de ces valeurs qu’ils menaient campagne dans les pays du Sud en imposant l’agenda de « Good Governance » (Bonne gouvernance) [1] dans les enceintes internationales.

Banque mondiale, FMI, ONU, Union européenne ont adopté ces injonctions moralisatrices envers les pays du Sud. On se souvient du président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz partant en croisade contre la corruption en Afrique… et pris la main dans le pot de confiture avec l’octroi d’avantages exorbitants à sa compagne. Il avait dû démissionner en 2007.

Le monde continue de basculer

Ce n’est pas seulement parce que de puissants pays au Sud émergent du sous-développement. C’est aussi parce que les pays du Nord sapent leurs fondements moraux, politiques, civilisationnels.


[1] Voir « La bonne gouvernance est elle une bonne stratégie de développement ? » ==> ICI

Voir aussi sur la "Bonne Gouvernance" ==> ICI


« Verre cassé » d'Alain MABANCKOU (note de lecture)

Comment écrire une note de lecture sur ce livre déroutant, étrange, bizarre ? Au total, sur un roman si attachant ? Est-ce le thème qui nous attache à sa lecture ? Le livre nous fait entre dans un sujet mille fois traité : les divagations de poivrots qui préfèrent, et de loin, la cambrure de la bouteille à celle de la chute du dos des femmes, selon l’expression de l’auteur.

Alors qu’est-ce qui nous attache à la lecture de ce roman ?

L’écriture, sans nul doute. Un flot de mots qui fait penser au Rap. Ce mouvement culturel émergé au début des années 70 dans les ghettos américains, caractérisé par une diction très rythmée [1]. Une écriture sur un mode parlé, qui évoque l’oralité africaine, sans s’y soumettre. Également, une inscription dans la révolution du langage littéraire qui a brisé les codes classiques de l’écriture.

Avec une ponctuation réduite aux virgules. Pas de majuscules (ni donc de points) pour scander le fil des mots. Des citations de titres de livre de la littérature internationale ou de films prises dans le cours de l’écriture. En autant de clins d’œil à la culture du lecteur mis au défi (tranquille) de les reconnaitre. Quelques une de ces citation :

(p 56) « …elle a dit que même mort elle me piétinerait, qu’elle irait cracher sur ma tombe [2], elle a dit que je ressemblais à un marin rejeté par la mer [3], que je devais savoir que chaque crime avait son châtiment [4]… »

(p 57) « …donc j’ai commencé à vomir des pétales de sang [5], des pétales de sang gros comme des patates de Bobo Dioulasso, des pétales de sang gros comme le caca d’un dinosaure… »

(p 94) « …tous les gars qui ont essayé de la concurrencer en matière de pisse à durée indéterminée ont fait l’adieu aux armes [6], ils ont été vaincus… »

Citations de titres de romans. Mais aussi d’expressions détournées, comme, dans la citation ci-dessus, « à durée indéterminée ». Une appropriation de la langue française, singulière, forte. Un « détournement » de la langue, tout à son profit !

Un flot de mots sur soi, Verre cassé

Verre cassé, c’est le nom du héros du livre. Tout un programme ! Un ancien instituteur exclu de l’Education nationale de son pays pour ses méthodes pédagogiques peu orthodoxes. Des méthodes appliquées en état avancé d’ébriété, qui avait de quoi dérouter les enfants. Et l’administration éducative ! Mais avant d’enseigner, Verre cassé a été enfant. Un enfant qui s’échappait de l’école pour aller sur le port chercher les miettes des retours de pêche que les pêcheurs laissaient parfois aux enfants qui tourbillonnaient autour des bateaux comme des mouches. Reproches de la mère à l’enfant d’avoir été sur le port. Mais quelle joie de partager le soir avec elle un thon ramené de là-bas !

Un flot de mots qui déborde sur les habitués du Crédit a voyagé

Nom équivoque donné à un bistrot perdu dans un quartier populaire d’une ville d’Afrique. Son patron, L’Escargot entêté, a chargé Verre Cassé d’écrire les histoires des clients les plus assidus. Les clients de l’Escargot entêté ? Des éclopés, des prostituées déclassées, des ivrognes jetés dehors par leur femme… Tous, aussi amoureux de la bouteille que notre héros.

Des histoires à dormir debout

Et pourtant des histoires nous parlent du monde d’aujourd’hui. Par-delà la légèreté apparente de l’écriture et des situations où le burlesque le dispute au tragique. Des histoires qui parlent de ceux qui, au Sud, refusent la norme. Celle dictée par les ancêtres, tournés en ridicule. Comment croire à ces sornettes et aux sorciers qui les portent ? Mais aussi les croyances énoncées au nom de la modernité, une modernité hasardeuse, empruntée. En réalité, les unes et les autres de ces croyances sont instrumentalisées au profit du statu quo. Mais quand ce statu quo est insupportable, on fait quoi ?

"Verre cassé" d'Alain Mabanckou (note de lecture)

Au fond, l’écriture, en apparence décousue, nous fait pénétrer dans la tête d’un rebelle

Mais un rebelle qui a renoncé à changer le monde. Un rebelle qui rit des gesticulations lointaines des politiciens. Il n’est pas là pour sauver le Continent. Juste pour faire part de son individualité, même déchue. Et c’est énorme !

Aussi, un rebelle qui refuse la violence. Celle qui se distribue au quotidien entre les hommes, entre hommes et femmes. Celle qui vient des institutions, de la police… La seule violence qu’il accepte (sans la reconnaitre), c’est celle qu’il s’applique à lui-même en s’adonnant plus que de mesure à la bouteille.

Force et perversité des femmes

Un rebelle qui fait face, lui et quelques « héros » de son récit, à la force ou à la perversité des femmes. La force de Robinette la pisseuse prostituée. La perversité de Céline. La Blanche qui couche avec les Noirs, tous les Noirs. Même avec le fils d’un premier lit de son mari. La force de Diabolique qui mille fois donne à Verre brisé une chance d’abandonner le vin pour construire une famille. Mais ni la raison ni les sortilèges d’un grand sorcier ne feront plier Verre brisé.

Et puis il y a en filigrane du récit la mère de Verre cassé. Une femme qui a élevé seule cet enfant. Une femme qui s’est noyée dans le fleuve. Pourquoi ? Chagrin éternel depuis la disparition de cette mère qui seule a compris et aimé le héros déchu de ce livre.

Au fil de la lecture, un passage traite de l’écriture !

Verre cassé, chargé donc d’écrire la vie chaotique des principaux poivrots du bistrot, s’interroge avec le patron de l’établissement sur le fait d’écrire, sur l’écriture elle-même. Il livre là un manifeste de la liberté de style, loin des règles, des académismes, des mondaineries, des désirs de reconnaissance…

(p 198) « …j’écrirais des choses qui ressembleraient à la vie, mais je les dirais avec des mots à moi, des mots tordus, des mots décousus, des mots sans queue ni tête, j’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement comme j’avais commencé, je m’en foutrais de la raison pure, de la méthode, de la phonétique, de la prose, et dans ma langue de merde, ce qui se concevait bien ne s’énoncerait pas clairement… »

Au bout de l’écriture, le paradis ?

Les clients du bistrot rêvent de voir leur histoire écrite dans le cahier que Verre cassé trimbale avec lui. Mais lui est las, il a fait le tour de la question.

Le roman, « commencé maladroitement, finit maladroitement », comme annoncé dans le texte. Verre cassé ne sait plus quoi faire du cahier sur lequel il a écrit ces histoires, y compris la sienne. Il ne sait plus à qui le confier.

Lui, il va rejoindre sa mère, partie dans le fleuve. Il va rejouer cette scène de l’enfance en allant vers le port. Mais cette fois, il se coulera dans le fleuve qui rejoindre l’Océan. Pour la retrouver, au paradis.


[1] Sur le Rap, voir ICI https://fr.wikipedia.org/wiki/Rap

[2] J'irai cracher sur vos tombes est un roman noir de Boris Vian, publié sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, paru pour la première fois en 1946 aux éditions du Scorpion. (Wikipedia)

[3] Le Marin rejeté par la mer (午後の曳航, Gogo no Eiko) est un roman de Yukio Mishima publié en 1963. (Wikipedia)

[4] Crime et Châtiment (en russe : Преступление и наказание) est un roman de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski publié en feuilleton en 1866 et en édition séparée en 1867. (Wikipedia)

[5] Pétales de Sang, de Ngũgĩ wa Thiong'o, classique de la littérature kenyane et grande fresque historique d'un Kenya post-indépendance. (Wikipedia)Voir note de lecture ==> ICI

[6] L'Adieu aux armes est le troisième roman d'Ernest Hemingway, publié en 1929, d'inspiration autobiographique, dont l'action se déroule en Italie pendant la Première Guerre mondiale. (Wikipedia)


les actionnaires des grandes multinationales ont accru leurs dividendes pendant la crise du Covid 19

La pandémie n'a pas ralenti la distribution de dividendes

[Note de lecture : ce présent texte ainsi que les exemples cités sont largement inspirés du nouveau rapport d’Oxfam publié le 10 septembre 2020 « Covid19 : les profits de la crise » [1]]

Les grandes gagnantes de la crise

Selon Oxfam, 32 entreprises parmi les plus grandes multinationales [2] devraient enregistrer en 2020 une hausse spectaculaire de leurs bénéfices. 109 milliards de dollars de plus que leur bénéfice moyen réalisé au cours des quatre années précédentes.

Pendant ce temps, plus de 400 millions de travailleurs ont perdu leur emploi, selon l’OIT. Dans le même temps, l’OIT estime que des menaces de fermeture affectent 430 millions de petites entreprises.

Des dividendes en hausse pour les actionnaires de ces multinationales…

Une large partie de ces bénéfices a été reversée aux actionnaires, alimentant les inégalités mondiales. Les 25 milliardaires les plus riches du monde ont vu leur richesse augmenter de 255 milliards de dollars entre la mi-mars et la fin mai.

…mais aussi pour les entreprises qui n’ont pas « profité » de cette crise

En dehors de ces grandes entreprises gagnantes de la pandémie, de nombreuses entreprises partout dans le monde continuent de verser des dividendes à leurs actionnaires, malgré des profits en diminution. Pourquoi font-elles cela ? Pour soutenir la valeur boursière de leur action !

Elles le font plutôt que d’investir dans l’emploi, les revalorisations de salaires et l’investissement dans la transition écologique. Le rapport d’Oxfam cite des exemples :

  • Alors même que ses ventes ont chuté, Toyota a distribué aux actionnaires plus de 200 % des bénéfices qu’il a réalisés depuis janvier.
  • BASF, le géant allemand de la chimie, a versé plus de 400 % de ses bénéfices aux actionnaires au cours des six derniers mois.
  • Dans les 3 ans précédant la crise, les trois plus grandes structures hospitalières privées d’Afrique du Sud ont versé 163% de leurs bénéfices à leurs actionnaires. Pendant la crise, elles n’avaient pas les moyens de payer des fournitures médicales à leur personnel.
  • En France, 23 entreprises du CAC 40 ont décidé de verser des dividendes cette année. Le CAC 40 aura versé au moins 37 milliards de dividendes pendant la crise.

Ce choix s’explique par une dynamique de long terme mise en lumière par Oxfam France dans son rapport « CAC 40 : des profits sans lendemain ». Dans ce rapport de juin 2020, l’ONG rappelle qu’un quart du CAC 40 a versé plus de dividendes qu’il n’a fait de bénéfices depuis 10 ans.

Ce faisant, les entreprises affaiblissent leurs capacités productives : moins d’investissement notamment au regard de la transition écologique, moins d’embauche, moins de recherche, pas ou peu de hausses de salaires.

Un canal d’augmentation des inégalités [3]

Ces choix stratégiques de versements de dividendes colossaux versés aux actionnaires contribuent à creuser les inégalités. Même la Commission européenne s’en inquiète (!). Selon un rapport récent, au cours des 25 dernières années, la part des revenus des entreprises européennes dédiés aux actionnaires a été multipliée par 4, au détriment de l’investissement.

Des plans de relance pour alimenter les dividendes ? Ou pour investir dans la transition écologique ?

En France, le gouvernement et les parlementaires examinent le plan de relance. Ils sont devant un choix politique clair. Relance aveugle de la croissance ou réorientation de notre modèle économique pour qu’il soit plus juste, plus durable, plus résilient ?

Pas de chèque en blanc aux actionnaires

La priorité est de ne pas signer de chèque en blanc aux actionnaires qui orientent les choix des grandes entreprises. Sans conditionnalités, les aides publiques risquent de renforcer encore davantage leur poids sur les stratégiques des entreprises, accroître la déconnexion avec l’économie réelle et retarder la transition écologique.

Au niveau mondial,

Oxfam appelle les gouvernements à taxer les entreprises qui ont réalisé des bénéfices exceptionnels pendant la crise. Et à prendre des mesures en faveur d’un partage plus équitable des richesses et des pouvoirs au sein des entreprises, pour que ceux-ci ne profitent plus exclusivement aux dirigeants et aux actionnaires, mais aussi aux salariés, aux fournisseurs, aux consommateurs et aux communautés

& & &


[1] Rapport d’Oxfam accessible ==> ICI

[2] Parmi ces entreprises, on trouve : Microsoft; Intel; Apple; Walmart; UnitedHealth; Facebook; Google; BHP ; Nestlé ; Merck & Co ; CVS Health ; Amazon ; Procter & Gamble; Visa ; Cisco Systems ; Johnson & Johnson ; Home Depot ; Roche ; Oracle; Deutsche Telekom; Reliance Industries

[3] D’autres canaux d’augmentation des inégalités existent : une fiscalité faible sur les revenus du capital et forte sur les revenus du travail, l’évasion fiscale (légale) vers les paradis fiscaux, la pratique des prix de transferts par les multinationales etc…


Voir aussi "Captation ou création de richesse? " ==> ICI


les banques sont tournées vers l'économie financière dans la majorité de leur activité

« Nous soutenons l’économie réelle, celle qui fait vivre les gens »

Cette phrase est tirée de la publicité d'une banque entendu à la radio !

Ils n’ont pas peur, ces banquiers, à nous dire ces mots. Quand ils ne « soutiennent pas l’économie réelle », ils font quoi, au juste ?

A près de 80%, ils agissent au sein de « l’économie financière » [1]

Des transactions de flux financiers contre d’autres flux financiers, sans passer par l’économie réelle. C’est-à-dire sans « faire vivre les gens » !

C’est cette « économie financière » qui draine des milliers de milliards de dollars à l’échelle mondiale vers les actionnaires. Ce processus est une des sources de l’augmentation des inégalités partout dans le monde depuis 40 ans. Parce qu’il faut bien que l'augmentation des inégalités trouve sa source quelque part !

C’est cette économie financière qui fragilise nos sociétés, à la moindre crise. Car ces montages financiers sans supports "réels" sont basés sur des spéculations qui peuvent se retourner en un tour de main. La crise des subprimes aux USA en 2008 a montré la fragilité de ce système qui s'est écroulé comme château de cartes. Et cette fragilité est reportée sur les populations! Puisqu’en cas de difficulté, les Etats (avec nos impôts) volent au secours des banques. Cela s’appelle « Socialiser les pertes, privatiser les bénéfices ».

Ces grandes banques internationales, une fois la santé retrouvée, ont mille moyens légaux d’échapper à l’impôt via les paradis fiscaux et autres dispositifs comme les « prix de transferts » internes aux firmes multinationales. Des « moyens légaux » ? Mais oui, car les grandes banques ont largement pesé sur les Etats et les politiciens pour façonner les règles à leur profit. Notamment en matière fiscale. Cela s’appelle la « capture de l’Etat » et c’est documenté dans la littérature économique (« State capture »).

Alors, on fait quoi ? On continue ou on change cela ?


[1] Sur ce point, le calcul est complexe et dépend de nombreuses hypothèses. Mais les ordres de grandeur convergent. On peut avoir des éclaircissements dans l’article de Jean Gadrey ==> ICI

Voir également "Captation ou création de richesse ?" ==> ICI


agro-buziness et développement à l'envers - 2

Agro business et développement à l’envers

Une ferme de 200 ha au Sénégal, qui, au mépris des droits fonciers traditionnels, exproprie les familles qui cultivent la terre depuis des générations. Bien sûr, ces familles expulsées n’ont pas de « titres de propriété » écrits comme on les a conçus au Nord et comme on tend à les appliquer brutalement au Sud !

La propriété (privée) est désormais sévèrement clôturée. « Vous faites cette clôture pour nourrir des poussins. Nous, nous cultivons notre terre pour nourrir des enfants, nos enfants. En plus vous aviez promis la route et l’électricité, et nous n’avons rien eu. »

Réponse de l’investisseur sénégalais : « Quand c’est un étranger qui prend des terres, personne ne dit rien. Quand c’est un sénégalais, cela fait un scandale. D’ailleurs, je vais créer entre 500 et 1000 emplois »

Promesses, promesses

Toujours ces promesses de création d’emplois qui ne sont presque jamais tenues. Mais il y a pire. Transformer des paysans indépendants, vivant de l’agriculture familiale, en salariés ? Des emplois qui dépendent du bon vouloir d’un patron loin dans la capitale, qui pourra faire venir des travailleurs d’autres régions, moins payés. Pour des travaux avec des contrats temporaires.

Et des ponctions sur la nappe phréatique, des coupures de chemin, des destructions de ressources naturelles que l’agriculture traditionnelle avait jusque-là maintenues, depuis des siècles. Le développement à l’enfer.

D’autres solutions existent

Des solutions qui maintiennent l’agriculture familiale. Une agriculture familiale qui intègre des mutations techniques en les combinant aux savoirs traditionnels. Ces options sont nécessaires pour retenir les jeunes dans le monde rural. Ou plutôt pour faire de l’exode rural et de la migration un choix. Et non une décision prise par obligation, par absence de perspectives pour les jeunes.

agro-buziness et développement à l'envers -1
Des solutions existent - Photo : Hautes terres du Mont Siroua - Maroc

Cela passe par des solutions qui sécurisent la relation à la terre en puisant dans les ressources des institutions traditionnelles. C’est-à-dire sans passer par la propriété privée et le cadastre qui ne sont qu’une forme particulière de sécurité foncière. Qui intègre les savoirs de l’agro-écologie et les combinent avec les savoirs ancestraux. Qui organise des formes de mises en commun (les « communs ») pour mutualiser les moyens humains, techniques, commerciaux, notamment dans le rapport à l’eau pour les régions où cette ressource est vitale pour maintenir la vie dans la nature… Mais aussi qui valorise le travail et le savoir des femmes. Qui réduisent l’effort physique. Qui augmente dans une certaine mesure les ressources monétaires. Car l’autoconsommation se réduit avec les besoins marchands en médicaments modernes, en téléphone, en gas-oil pour le transport…

Un environnement plus attractif pour les jeunes ruraux

Cela passe par des solutions qui créent un environnement plus attractif pour le monde rural. Routes goudronnées. Ecoles et centres de santé de qualité. Connexion à Internet. Avec des pouvoirs et des moyens accrus aux collectivités locales, lieu d’apprentissage de nouvelles formes de gouvernance. Proches du terrain…

agro-buziness et développement à l'envers
Faire de la mobilité un choix pour les jeunes, pas une obligation

Cohérence des politiques publiques

Il y a encore des grandes institutions, des gouvernants qui favorisent d’une main les investissements dans l’agriculture. Qui exaltent les start-ups, les progrès technologiques et l’emploi d’engrais chimiques présentés comme signe de modernité et de productivité…

Toutes ces actions jettent des milliers de jeunes dans l’exode rural… Prélude souvent à l’émigration vers d'autres l’pays du Sud et vers l'Europe… Ces mêmes institutions, ces mêmes gouvernants cherchent à freiner de l’autre main l’émigration vers l’Europe.

Alors on fait quoi ? On continue ? Ou on change d’orientation ?


Voir "Du travail? Il y a des millions d'emplois dans l'agriculture familiale" ==> ICI

Sur l'agriculture familiale ==> ICI


Foncier et approche par les droits

Foncier et "approche par les droits". Echange avec Xavier Ricard Lanata

La « modernisation » des règles sociales au Pérou à la fin du XIX° siècle

L’extension des droits formels de propriété au Pérou, présentée à la fin du XIX° siècle comme une modernisation majeure des règles sociales, a servi aux investisseurs issus des colonisateurs espagnols à déposséder les indiens des terres andines appropriées collectivement. L’introduction du droit de propriété individuelle, aliénable, formalisée par des écrits, a été ainsi l’outil de prédation des terres de haute altitude par les puissants de l’époque. Terres sur lesquelles les communautés indiennes vivaient depuis des siècles de leurs troupeaux de camélidés (lamas...).

Des doléances, écrites à la main par des écrivains publics sous la dictée des paysans andins spoliés, et adressées aux autorités, témoignent encore de cette prédation. Une grande émotion émane de la lecture de ces textes qui n’ont entraîné aucune restitution.

Alpaga pour industrie textile anglaise

A la fin XIX°, on a fait de la laine d’alpaga un produit marchand mondialisé, à haute valeur ajoutée. Un produit de rente qui allait alimenter les industries textiles qui marchaient à haut régime dans l’Angleterre en pleine révolution industrielle. Et nourrir les profits des investisseurs péruviens.

Un siècle plus tard, en Afrique sub saharienne…

… la Banque mondiale promeut à grands renforts de financements au titre de « l’aide au développement », des réformes du droit foncier qui visent à rendre marchandes, donc aliénables, les terres. Des terres antérieurement (et depuis la nuit des temps) possédées collectivement par les communautés villageoises.

Le Chef de terre

Avec comme institution régulatrice, le Chef de terre. Celui-ci est chargé d’attribuer un espace de terre dans le périmètre villageois à toute personne qui en fait demande. Sous réserve du respect de règles communautaires. Une attribution qui ne vaut pas propriété, qui ne permet pas la vente. Mais accorde un droit d’usage à très long terme, sauf à commettre une faute grave qui exclut le titulaire de cette terre de la communauté villageoise. Le fauteur doit alors restituer la parcelle au Chef de terre. Et partir ailleurs avec sa famille, dans un autre territoire où il ne bénéficiera pas nécessairement des mêmes protections de sa communauté. Chinua Achebe, dans un roman écrit en 1958, retrace une telle histoire [1].

Le Chef de terre attribuera la parcelle ainsi libérée à une autre famille quand la demande lui sera faite.

Ce système accordait au paysan une très forte sécurité foncière. Il pouvait cultiver sa terre à sa guise et même en transmettre l’usage à ses enfants…

Destruction des règles antérieures

C’est ce système que la Banque mondiale cherche à détruire au nom de la supériorité des droits formels sur les usages coutumiers. Au nom de l’efficacité économique qu’est censée offrir la possibilité de vendre (et donc d’acheter) la terre.

La densification de la population rend difficile le maintien du système antérieur. Mais…

Certes, en Afrique sub-saharienne, la croissance de la population rend de plus en plus difficile le maintien tel quel du système antérieur. Celui-ci supposait une disponibilité presque infinie de la terre non attribuée. Cette situation se raréfie aujourd’hui. Mais imposer le cadastre comme seule forme de sécurisation du foncier, c’est projeter une forme de sécurisation foncière (celle de l’Europe) sur des sociétés autres. Et ceci, sans égards pour des fondements anthropologiques de leur rapport à la terre. D’autres formes de sécurisation foncière sont à élaborer, en lien avec la culture et l’histoire longue des sociétés africaines. Et par ailleurs, déclinées différemment selon les régions d’Afrique.

On trouvera des développements pertinents sur ce thème chez Philippe Lavigne Delville [2], ainsi que chez Hubert Ouedraogo [3].

La « modernité » comme progrès à l’envers. Le progrès à l'enfer !

Comme au Pérou un siècle plus tôt, la transformation du droit collectif inaliénable en droit individuel aliénable et inscrit sur un cadastre s’effectue d’une façon brutale, opaque pour les villageois. Elle se mène avec la complicité des élites urbaines du pays. Élites qui s’empressent d’acquérir des terres dont le droit foncier a été ainsi « modernisé ». D’autres acquéreurs de terres se présentent aux portes de cette « modernisation ». Investisseurs du Golfe, de Corée, de Chine, qui voient dans les terres fertiles des sources de profits futurs. Qu’en est-il des paysans dans cette histoire ?

Ce phénomène de marchandisation de la terre (ainsi que du travail avec le salariat et de la monnaie), est constitutif du capitalisme, selon Karl Polanyi [4]. Il en a résulté, à l’échelle de la planète, une énorme progression de la production marchande. Au prix d’immenses désastres sociaux et écologiques.

Dans la novlangue de l’Aide au Développement, ces démarches sont inscrites comme partie prenante de la modernisation des sociétés. Du « changement social » vu comme « progrès » en tant qu’elles concourent à la formalisation des règles du Sud. Et au rapprochement de celles-ci des règles du Nord.

L’approche par les droits et ses conséquences

« L’approche par les droits » [5] comprise comme la transposition des droits du Nord sur les sociétés du Sud provoque ainsi le contraire du développement. Totem intouchable des principes d'action des ONG du Nord dans les pays du Sud, notamment en Afrique sub-saharienne, cette approche sert ainsi comme au Pérou, à déposséder les communautés de l’élément constitutif de leur vie sociale, la terre. Et des bases de leur existence économique. En ruinant l’édifice social villageois africain, ces mesures précipitent les jeunes vers les villes. D’où une partie ira chercher fortune dans l’émigration vers l’Europe.

Modernité? " Merdonité" répondait Michel Leiris !


[1] Tout s'effondre (titre original : Things Fall Apart) est un roman de l'écrivain nigérian Chinua ACHEBE écrit en 1958. L'ouvrage retrace les bouleversements provoqués par l’arrivée de missionnaires dans un village d’Afrique. En savoir plus sur l'auteur ==> ICI

[2] Voir le site de Philippe Lavigne Delville ==> ICI

[3] « De la connaissance à la reconnaissance des droits fonciers africains endogènes », Hubert OUEDRAOGO, Etudes rurales n°187, 2011.

[4] Karl POLANYI, The Great Transformation, Boston, Beacon Press, 1944. Trad. : La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.

[5] Qui traite aussi d’autres droits dont les droits humains.


Voir "Blanche est la terre" de Xavier Ricard Lanata ==> ICI

Voir aussi "Mon combat pour la terre" de Joseph-Mucassa Some, par Yves Bourron ==> ICI

Sur l'accaparement des terres (land grabbing) voir ==> ICI


la stratégie de la provocation. Une politique qui réussit à fixer les fractions perdantes de la mondialisation

La stratégie de la provocation

Mentir, défier la vérité, tordre le bon sens. Instiller le doute, répéter un mensonge. Répandre les fausses informations (fake news). Réfuter les faits même devant les preuves statistiques irréfutables… Et le clou de cet arsenal : insulter les victimes. Toutes choses qu’un provocateur sait manier avec plus ou moins de succès.

Jean Marie LP un des pionniers de la stratégie de la provocation

Il fut en France, l’un des innovateurs en la matière. Certains se souviennent de sa déclaration en 1987 faisant des chambres à gaz où furent assassinés par les nazis les déportés, notamment les juifs, « un point de détail de l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale ».

Lors de la fête des Bleu-blanc-rouge de 1987, Jean-Marie Le Pen déclare que la polémique sur le "détail" a représenté un "succès". Il ajoutait : "Chaque attaque nous renforce." [1].

Un an plus tard, il recommençait lors d’une université d’été de son parti en septembre 1988. Un jeu de mot fait sur le nom d'un ministre d’alors, Michel Durafour. JM LP avait parlé alors de « Durafour crématoire ». Une volonté de provocation en toute conscience contre la mémoire des déportés de la Seconde Guerre Mondiale par les nazis.

Sa condamnation pour ce fait n’a pas fait reculer son emprise électorale croissante. Bien au contraire. Cette stratégie a été un succès pour asseoir l’image de ce dirigeant politique en consolidant sa base électorale d’extrême droite. Une base qui relève la tête après son effacement pour cause de collaboration avec les occupants nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce politicien ne recueillait que 0.7% des voix au premier tour des élections présidentielles en 1974. Il en avait 14.4% en 1988, 15.0% en 1995, 16.9% en 2002 où il arrive en seconde position derrière Jacques Chirac.

Sarkozy, en élève médiocre

En France, Sarkozy a cherché à emboîter les pas de JM LP dans cette stratégie. Mais il a été bien moins efficace que son mentor dont il n’avait pas la "créativité". Certes, sa déclaration sur sa volonté de "nettoyer la banlieue au karcher" en 2005 restera, avec celles de JM LP, dans les poubelles de l’histoire. Mais il avait des réactions impulsives qui ne relevaient pas d’une réelle stratégie. En 2008, à une personne qui avait refusé de lui serrer la main dans un bain de foule, Sarkozy, Président de la République en fonction, avait répliqué un "casse toi, pauv’con" qui avait fait grand bruit. Faire du bruit : une façon de compenser l’insignifiance de la parole politique sur la scène médiatique.

Trump, le maître indépassable de la provocation

Le Président américain coche toutes les cases du maître en stratégie de la provocation. Il le fait en mélangeant d’une façon indémêlable impulsions et réflexion stratégique. C’est ce qui fait la force et l’efficacité de ses saillies quotidiennes.

Jusqu’à la pandémie de Coronavirus, aucun de ces mensonges, de ces contrevérités, de ses brusques retournements de position, de ses atteintes à la morale, à la vérité, au respect du droit n’ont ébranlé les soutiens de sa base électorale. Une base composée d’un mélange de droite traditionaliste religieuse, et de « petits blancs » des banlieues ouvrières et des petites villes du centre du pays déclassés par la mondialisation.

Les "petits blancs" méprisés par les classes urbaines instruite

On notera au passage que ces « petits blancs » que l’on pourrait classer dans les « classes moyennes inférieures », constituaient un vivier électoral pour le Parti Démocrate. Mais comme partout dans les sociétés du Nord, ces couches ont été abandonnées (et méprisées) par les partis sociaux-démocrates qui ont soutenu et encouragé la mondialisation libérale. Michael Moore, écrivain et cinéaste américain, avait été un des rares américain à prédire, un an avant son élection, le succès de Trump.

Sur Michael Moore voir ==> ICI

Donald Trump ? Un milliardaire que les élites urbaines [2] ne prenaient pas au sérieux. Des élites aveugles à l’écho de ses saillies dans les classes populaires blanches des périphéries. Des populations déclassées, réfugiées dans ses crispations identitaires. Déchaînant leur haine contre les minorités ethniques, noirs ou latinos. Contre l’homosexualité, aussi. Pour sûr, les provocations de Trump ont été parfaitement entendues par ces populations, lassées des mensonges des élites démocrates sur les bienfaits de la mondialisation et le « ruissellement » de la richesse. Le philosophe Slavoj Žižek ne dit pas autre chose. Voir ==> ICI

Voir aussi "Madame Clinton la cause, Monsieur Trump l'effet" ==> ICI

La provocation de Trump en échec ?

Aux Etats Unis, seul le Coronavirus est probablement capable d’enrayer ce phénomène de provocation gagnante, en parvenant à éroder une partie de la base électorale de l’actuel président américain. Car le virus touche à la vie, par-delà l’idéologie, les croyances, l’hystérie, la haine. Le déni de Trump vis-à-vis de la vie risque de lui coûter cher en termes électoraux en novembre 2020.

Prenant conscience de cela, il réoriente sa communication. Son acharnement à parler de l’ordre, de la sécurité. Sa dénonciation des « terroristes » après les émeutes urbaines qui ponctuent les assassinats de jeunes noirs par la police.

En France, les émules aux petits pieds. Certains en deviennent comiques

Darmanin « s’étouffe » quand on évoque les « violences policières ». Ce faisant, il fait explicitement le lien avec la mort de George Flyod, étouffé jusqu’à en mourir par un policier américain qui adoptait une technique de maitrise avec le genou sur la gorge. On se trouve là devant une insulte aux victimes, forme majeure de la provocation.

Balkany se fait filmer en train de danser le soir de la Fête de la Musique en juin 2020. Alors que la prison lui a été évitée pour raison de santé! Sa tranquille assurance dans les vidéos qui ont circulé étale son dédain pour la Justice. Mais aussi pour la population qui n’a pas, dans sa majorité, la bienveillance de cette Justice. Les Gilets Jaunes condamnés lourdement peuvent en témoigner.

Eric Z traite les écologistes d’islamistes puisqu’ils ont adopté la couleur verte. Comme le vert de l’Islam. Cette nouvelle provocation le range désormais dans le genre comique. Mais cet homme vénéneux [3] parade dans bien des médias. Il y répand sa haine avec une certaine habileté. Au fond, la question ne porte pas sur cet homme et ses obsessions morbides. Elle porte sur l’écho de ces dires dans l’opinion. C’est ce succès qui favorise ses invitations dans les médias : il « fait de l’audience ».

Une véritable « demande de haine » dans l’opinion

Là est le problème. Les dénonciations vertueuses de ces mensonges, de ces saillies racistes et homophobes n'ont aucun effet, bien au contraire. Comme pour Jean-Marie LP, comme pour Donald Trump, comme pour Eric Z, notre interrogation porte sur les facteurs qui provoquent une telle « demande de haine » dans de larges fractions des opinions publiques. La haine, remède à l’angoisse ? Voir ==> ICI


[1] Source ==> ICI

[2] Celles que Richard Florida a nommé les creativ classes. Voir ==> ICI

[3] Après l’incendie qui a ravagé la toiture de la cathédrale Notre Dame en avril 2019, les théories du complot se sont déchaînées, attisée par l’extrême droite. Eric Z avait alors déclaré que si c’était des islamistes qui avaient mis le feu, les autorités le cacheraient aux bons français. Et voilà comment on instille le poison dans l’opinion.