« Wasurenagusa – Le poids des secrets » de Aki SHIMAZAKI (note de lecture 4/5)

Le volet 4 des 5 romans que Aki Shimazaki a réuni dans « Le Poids des secrets » fait de Kenji Takahashi l’acteur principal du récit. C’est lui qui épousera Mariko et adoptera Yukio son jeune fils.

Les parents de Kenji Takahashi, héritiers d’une famille de la cour impériale, destinent leur fils à prolonger dignement la lignée. Ligoté dans ces injonctions familiales, il a épousé une femme désignée par sa mère. Mais le jeune couple n’a pu avoir d’enfant. Sa première femme le quitte.

Il garde un souvenir ému d’une nurse, Sono. Celle-ci a éprouvé pour lui un véritable amour quand elle s’est occupée de lui pendant quelques semaines. Un court moment pendant lequel sa mère a dû le quitter pour soigner une dépression.

Kenji est chimiste dans une entreprise pharmaceutique de Tokyo. Il s’échappe dans le travail pour éviter d’être repris dans l’obligation parentale de se remarier avec une personne de haut rang. Comme il se doit.

Mariko a été sauvée par Tsubame, le prêtre qui dirige l’orphelinat

Alors qu’il s’engage à réparer bénévolement le toit d’un orphelinat dans son voisinage, il va rencontrer Mariko. Cette femme a été recueillie à l’âge de 12 ans par Tsubame, le prêtre qui dirige cet orphelinat, quand sa mère est morte dans les massacres de Coréens qui ont suivi le séisme de Kantô en 1923.  Le prêtre a protégé Mariko de cette vague xénophobe par la modification de son état civil et l’attribution d’un nom japonais.

Jeune adulte, Mariko a eu un enfant, Yukio, d’un homme, Mr Horibe, qui ne pourra l’épouser devant l’opposition de sa famille. Mariko a « des origines douteuses » pour les « gens de bien » qui dominent la hiérarchie sociale du Japon.

Wasurenagusa – Myosotis - Poids des secrets 4/5

Kenji rencontre Mariko

Cette rencontre est pour Kenji un acte d’émancipation. Pour la première fois de sa vie, il décide selon son désir et sa volonté. Il s’affranchit du surplomb familial.

L’auteure décrit la rencontre avec des mots simples et directs, sans emphase. Sa lecture dégage pourtant une immense émotion. Kenji « tombe amoureux » de Mariko. Celle-ci expose sans fard la situation à Kenji : elle, mère célibataire, orpheline. Lui, fils d’une famille prestigieuse. En outre, elle donne comme condition de son mariage l’acceptation réciproque de Yukio et de Kenji. Le jeune garçon accepte avec plaisir l’affection que lui promet Kenji. Le prêtre apporte son aide bienveillante à cette union.

Ainsi, Kenji, le fils d’une noble lignée, épouse Mariko, mère célibataire, orpheline. Lui aussi se heurte à l’opposition résolue de ses parents. Mais il passe outre. Il a rompu avec ses obligations familiales. Il se détache de sa famille.

Pour s’éloigner de ses parents, il s’établit à Nagasaki où Il construit avec Mariko une relation solide. Une relation faite d’amour et de protection. Yukio devient, dans l’affection, le fils que Kenji n’a pu avoir.

Kenji revoit brièvement Sono envers qui son affection est toujours aussi grande. Il perd sa trace quand elle part en Mandchourie.

Kenji est envoyé en Manchourie par son laboratoire

Le Japon a envahi la Chine et occupé cette riche contrée. « La Chine est un immense territoire. Je l’ai traversé en train jour après jour. Ce que nous faisons ici, c’est comme si un chat tentait de mordre un éléphant » (p 21) dira Sono à propos de l’invasion de la Chine par le Japon en 1931 [1]. Kenji y va pour son travail. Il sera épargné de l’explosion de la bombe atomique de Nagasaki. Mais, capturé par les Russes, il passera deux ans prisonnier en Sibérie, avant de revenir au Japon en 1947.

A son retour au Japon, il découvre avec bonheur que Mariko et Yukio ont échappé à la mort lors de l’explosion de la bombe atomique en 1945. Ils reprennent la vie commune. On lui dit que Mr Horibe est mort dans l’explosion.

Quarante ans après leur rencontre, Kenji et Mariko vivent chez leur fils Yukio

Yukio est marié, il a trois enfants et vit à Tokyo. Kenji et Mariko vivent leur vieillesse paisiblement, entourés de leurs petits-enfants.

Kenji retrouve par hasard un ami d’enfance, Kensaku, avec qui il jouait chez Sono quand il avait 10 ans. Kensaku a pris la suite de son père qui était bonze. Il est maintenant le bonze supérieur d’un temple. Son père a pris soin de Sono à sa mort et a aménagé une tombe dans le cimetière qui entoure le temple. C’est là que Kenji retrouve la trace apaisée de Sono qui dispose d’une sépulture, elle qui n’avait aucune famille.

Le bonze Kensaku dévoile la vérité sur la filiation de Kenji

En vérité, Kenji est le fils de Sono et d’un père inconnu, car son père officiel, le noble Takahashi, était stérile. Cette falsification a été tenue secrète. C’est le père de Kensaku, bonze supérieur du temple, qui a arrangé la substitution.

Comme Mariko, comme Yukio, Kenji est un enfant naturel. Mais lui ne l’apprend que bien tardivement.

La médiation pudique des fleurs

Dans ce roman comme dans les quatre autres, les fleurs sont très présentes. Elles ponctuent le récit et y occupent une place importante. Comme médiation dans l’exposé des sentiments. Comme support pudique des émotions et des souvenirs. Ici, le roman (4/5) prend le nom d’une fleur, Wasurenagusa. C’est le myosotis [2].

Wasurenagusa – Myosotis
Wasurenagusa – Myosotis

Des mémoires tronquées par les secrets

L’auteure décrit les relations humaines avec précision, humanité et sensibilité. Chacun des personnage du récit possède une face cachée. Parfois à son propre insu.

Le Poids des secrets s’alourdit au fil des pages. Les souvenirs, supports des émotions, tissent les relations autour de la mémoire. Et de mémoires encombrées de coins sombres, de parts aveugles, tronquées par les secrets. Et pourtant les relations sont possibles !

Le grand sac des secrets

Ainsi, Kenji n’est pas le fils de sang de ses parents car son noble père est stérile. Sono n’est pas la nurse de Kenji, elle est sa véritable mère. C’est un moine bouddhiste qui a arrangé la substitution de l’identité de l’enfant. Mariko ne s’appelle pas vraiment ainsi car son nom de naissance a été dissimulé par le prêtre Tsubame. Soixante ans après la mort de sa mère, elle apprend l’identité de son père. C’est Tsubame.

Le véritable père de Yukio est Mr Horibe, amant de la jeune Mariko. Mr Horibe est un collègue de Kenji dans l’entreprise pharmaceutique. Ce Mr Horibe a eu, avec sa femme légitime, une fille, Yukiko, née presque au même moment que Yukio. Les deux enfants vont se rencontrer. Ils vont s’aimer sans savoir qu’ils ont le même père. Kenji a été envoyé en Manchourie par son laboratoire sous les intrigues de Mr Horibe qui voulait continuer de voir Mariko et son fils, Yukio. Mr Horibe n’est pas mort de l’explosion de la bombe atomique sur Nagasaki. Il a été empoisonné par sa fille, Yukiko.

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Pour le 5° roman de la série « Le Poids des Secrets », voir ==> ICI

[1] A propos de l’invasion de la Mandchourie par le Japon, voir ==>ICI

[2] Pour en savoir plus sur le Myosotis, voir ==> ICI

Sur le précédent roman de la série « Le poids des secrets », voir ==> ICI