« Le pays des autres » 1/3 – Leïla SLIMANI (note de lecture) – 1° partie : « La guerre, la guerre, la guerre ». Ce roman ouvre un long récit, en trois volumes, que nous livre ici Leïla Slimani. Une fresque familiale pour une part tirée de son histoire personnelle. Une grand-mère alsacienne, un grand père marocain engagé dans l’armée française pendant la seconde Guerre Mondiale. La situation coloniale marque de son empreinte ce roman.

La fiction prend rapidement le dessus

Avec un sens de l’observation particulièrement puissant qui parcours toute son oeuvre, l’auteure nous fait vivre l’arrivée du jeune couple dans le Maroc de l’immédiate Après-Guerre. Un pays encore sous domination coloniale française.

Après un passage de quelques mois dans la maison familiale à Meknès, Amine va reprendre la terre que son père lui a laissé. Il va se donner totalement à cette activité dans un esprit de modernisation. Avec l’ambition de réussir à tirer de ces champs peu fertiles de quoi assurer son statut de propriétaire ayant réussi.

Mathilde, sa jeune épouse, a tout à découvrir de ce pays. Le climat, la chaleur intense. Le froid des hivers. La sécheresse. La campagne poudreuse. Mais aussi un monde de pauvreté, de soumission aux puissants, de croyances multiples.

La situation coloniale est omniprésente dans ce premier roman de la trilogie

Avec son poids de mépris. De racisme tranquille distillé par les Français, sûrs de leur droit de dominer les « indigènes ». Dans les moindres détails, Leïla Slimani nous rapporte avec finesse la cruauté de ces relations qui semblent installées depuis l’éternité et pour l’éternité. Comme une évidence emplissant un angle mort dans la conscience des « blancs ».

[JOA : j’ai vécu, enfant, ces humiliations a Alger. Même sentiment de devoir accepter la domination comme quelque chose de « naturel ». D’autant qu’être issu d’un « couple mixte » faisait cumuler sur ma tête le double rejet. Par les uns et par les autres.

Mais très rapidement, la guerre s’est installée [1]. La situation s’est tendue. Les relations se sont rompues. La haine réciproque s’est installée sur fond de massacres. « L’interieur » des terres était trop dangereux. Nous étions consignés à Alger. ]

Et que vient faire ce « couple mixte » dans ce chaudron ?

Que vient faire Mathilde dans « ce pays des autres » ? Elle n’est pas tout à fait acceptée par les Marocains. Avec la famille de son mari, elle trouve un équilibre. Même si on ne se comprend pas. Tant les regards, les références sont éloignées.

Elle est tout à fait méprisée par les Français qui l’accablent de remarques sournoises ou cinglantes. Elle qui a épousé un « arabe ». Et ose même apprendre et parler leur langue !

Tristesse et amertume

Il ressort des premières chapitre un sentiment de tristesse et d’amertume. A voir Mathilde se débattre avec la dureté de la vie à la campagne. Avec peu de moyens, un mari toujours occupé dans les champs. Peu attentif. Ecartelé entre les deux mondes.

Pour elle, la rupture avec son Alsace natale est si forte ! Comment s’est-elle retrouvée ainsi, isolée dans une campagne austère, peu généreuse ? Dont elle ne connait pas les codes… Oui, il y a l’amour pour Amine. Le bel officier. L’aspiration à d’autres lumières, à d’autres cieux.

La poussière qui couvre la campagne s’insinue dans le récit

La terre est rude. Les ouvriers qui travaillent dans la ferme sont silencieux, taciturnes. Comme habitués à la domination féodale. Les femmes sont soumises au destin. Aux croyances. Accessoirement aux hommes.

Mais Mathilde est courageuse. Elle apprend la langue. Les langues car, outre le darija, on parle aussi le tamazight dans les campagnes. Elle voudrait pouvoir fêter Noël comme elle le faisait dans son village. Avoir de la lecture. Des robes neuves…

Elle fait des miracles avec des bouts de tissus pour se vêtir et vêtir ses enfants. Aïcha est arrivée rapidement, suivie par Selim.

« Le pays des autres » 1/3 - Leïla SLIMANI (couverture du livre Folio)Aïcha va à l’école des sœurs

Elle est totalement décalée par rapport aux filles françaises de la ville [2]. Avec ses cheveux broussailleux. Et ses grandes jambes griffées par les ronces. Elle est rebelle, secrète. Mais obtient des résultats scolaires remarquables. Elle se prend d’affection pour une des sœurs. Et se laisse happer par l’histoire sainte des catholiques. En une dévotion secrète.

Un bref séjour de Mathilde en France

Elle apprend que son père est mort. Et décide de revenir en Alsace retrouver sa sœur ainée et ses amis. L’auteure nous fait partager la palette des émotions que Mathilde éprouve, à voir le pays de sa naissance. La tombe de ce père qu’elle n’a pas pu accompagner sur ses derniers jours.

A redécouvrir ce dont elle est privée là-bas, dans sa campagne poudreuse. Des robes à la mode, un chapeau élégant… une certaine légèreté. Un moment, l’idée de rester -d’abandonner ses enfants, son mari- vient l’étreindre. Elle pense à sa solitude, là-bas. Son sentiment d’exil… Mais elle repousse cette tentation.

En France, elle subit le lourd regard porté sur les « colonies »

Le mot « Afrique » fait rêver ses amies. Aussi chargé d’illusions que de préjugés forgés par le récit colonial. Encore de quoi remplir à raz bord cet « angle mort » qui sature la conscience de la société française !

Celle-ci va devoir digérer la fin de l’Empire colonial qui se profile. Nous sommes au début des années 1950.

Dans la propriété près de Meknès…

Leïla Slimani nous fait vivre la situation familiale sans Mathilde. Amine découvre sa fille Aïcha. C’est la première fois qu’il se retrouve en tête à tête avec cette petite fille qui va avoir 7 ans. Ses bêtises avec son amie Monette. Sa tristesse : « quand maman va-t-elle revenir ? ».

La poussée nationaliste couve sous les cendres [3]

La guerre a été « mondiale ». Les horizons se sont élargis. La période est aux libérations. Surtout en raison de la participation des troupes coloniales aux guerres des Alliés contre le nazisme.

L’Empire britannique se disloque. L’Empire français va connaitre une agonie plus longue et plus douloureuse. La guerre s’est allumée en Indochine contre la présence française, un moment évincée par le Japon. En Algérie, la France résiste car la colonisation a été profonde, longue, très longue. Et la population d’origine européenne y est massive : plus d’un million de personnes sur une population totale de 10 millions d’habitants. Au Maroc, ils sont environ 30.000 venus principalement de France. La population totale est d’environ 7 millions au milieu des années 1950, au moment où va finir par triompher la lutte pour l’indépendance.

L’écriture est puissante, évocatrice

Toute en précision, en force et en finesse, l’écriture nous entraine. Sans échappatoire. L’auteure nous prend dans le fil des mots. Dans les peines et les joies de Mathilde. Dans son regard, ses pensées, ses questionnements. Nous sommes avec la jeune femme aux yeux verts venue de si loin. Qui s’est lancée à corps perdu dans cette aventure avec Amine son mari. Nous sommes aussi dans la tête, dans les yeux d’Aïcha le petite fille qui découvre le monde de sa place inconfortable d’enfant issu d’un « couple mixte ».

Le récit ne nous plonge dans mille détails de la vie. Précis, sans détours, parfois grossiers, sordides. Pas d’enjolivure. Pas de poussière cachée sous le tapis. Un récit âpre par moment. Dans la crudité des pensées. Des échanges, des relations. Personne n’y échappe. Ainsi, telle femme a le visage couvert de verrues. Telle autre -la bonne qui travaille à la ferme- ne nettoie jamais ses ongles noirs de crasse. Les bottes des ouvriers sont couvertes de merde. Le frère d’Amine, Omar, se comporte comme un salaud avec sa famille, sous prétexte de « lutte nationale »… La violence d’Amine contre « ses » femmes. Le récit tire de cette écriture toute sa densité humaine.

Une impressionnante galerie de portraits

Leïla Slimani fait montre de ses capacités à camper ses personnages en des portraits saisissants d’ombres et de lumières. Comme des photos dont on dirait qu’elles sont « dures » tant les contrastes accentuent le relief des personnages. Bien sûr, il y a Mathilde, sa bravoure, sa solitude, sa mélancolie. Amine avec son ambition et son impuissance à manifester sa tendresse. La petite Aïcha, silencieuse, volontaire, les yeux écarquillés sur le monde.

Mais l’auteure donne vie aux personnages qui gravitent autour d’eux. Peints avec précision et profondeur. Il y a Mouilala, la mère d’Amine. Qui va accepter Mathilde sans la comprendre. Ecrasée de douleur quand elle imagine la disparition de son fils Omar. Elle va perdre le contrôle d’elle-même, submergée par l’âge et la souffrance. Le Dr Potosi, gynécologue hongrois qui refait sa vie au Maroc. Corinne, sa femme aux formes débordantes qui cachent mal sa générosité.

Mourad, l’aide de camp d’Amine sur les théâtres d’opération, qui le retrouve avec l’attachement animal qu’il porte à son chef. Il ne jure que par l’ordre et la discipline. Mais il cache un secret dans ce que la guerre peut avoir de plus sordide. Omar, le frère sombre et colérique d’Amine. Un nationaliste brouillon et imprévisible. Qui reproche à son frère ainé d’avoir servi la France, le pays colonisateur. Selma la jeune sœur adolescente d’Amine, qui ne rêve que de vivre librement les émois de la vie qui s’éveillent en elle. Et qui va « tomber » et se heurter à son grand frère Amine !

Et des situations

  • Il y la gêne d’Amine devant ses connaissances quand Mathilde organise, à la ferme, une fête pour Noël. De tout son cœur, elle cherche à combiner, en un bricolage maladroit, les règles contradictoires des deux mondes. Alcool, religion, nourriture, rapport à la France, musique, attitudes, corps de la femme… Tout oppose les deux bords, formant une plaie ouverte qui meurtrit Amine.

Il passe de la gêne à la honte. Honte de l’impuissance dans laquelle il se trouve à ne savoir que faire devant tant de choses qui le heurtent. En des contradictions que personne ne parvient à mettre en mots. Tant elles puisent dans des registres profonds, souterrains. Obscurcis par les préjugés, les idées jamais questionnées, les certitudes avalées sans explications.

  • Il y a les beuveries entre hommes. Amine se laisse entrainer pour une nuit de débauche avec ses anciens compagnons d’arme. Une nuit de saouleries qui finit dans le bordel du coin, lors de scènes pitoyables.

Une nuit de honte et d’oubli de la honte. Tout sentiment de respect, d’honneur, de retenue, de pudeur… a fondu sous l’effet de l’alcool et le poids du groupe.

  • Et Selma qui tombe amoureuse. D’un beau jeune homme issu de la bourgeoisie française présente au Maroc. Il est même aviateur ! Une succession de hasards révèle cette relation à Amine, son frère ainé. Gardien de l’honneur familial ! Amine perd le contrôle de lui-même. Il déchaîne sa brutalité. Contre Mathilde d’abord qui cherche à excuser Selma. Contre elle ensuite. Mathilde est blessée, humiliée.

On sent, dans ces lignes insupportables, la violence accumulée en l’homme. Une violence qui se déverse, sans retenue, contre la femme. Qui dépasse les personnages. Une violence inexpliquée aux propres yeux de l’homme. Qui puise dans les tréfonds des êtres, de cette terre, de la violence qu’elle contient. Une violence que la honte qui survient après son déchainement ne freine pas.

Mais Selma n’est pas seulement tombée amoureuse

Elle est aussi tombée enceinte de ce beau garçon. Très lâche puisqu’il se sauve quand il apprend l’état de Selma. Après la violence qu’Amine a déchainé contre les femmes, il décide d’adopter la solution « classique » dans les sociétés traditionnelles. Il va marier Selma. Avec qui ?

Avec Mourad, sont ancien aide de camp qu’il a institué contremaitre sur sa ferme. Mourad est vieux, laid, autoritaire. Selma se soumet.

Mathilde est rongée de remorts d’avoir laissé faire ce mariage insensé. Selma ne lui pardonne pas d’avoir ainsi été abandonnée.

Nous sommes en 1955, à la veille de l’indépendance

Au Maroc, les nationalistes savent que la fin de la domination coloniale approche. Ils accentuent leur pression sur les autorités françaises qui ne trouvent comme réponse que la répression. Attentats, manifestations violentes, massacres menée par l’armée coloniale. A Casablanca, la situation est explosive. On retrouve Omar qui dirige une petite équipe de nationalistes et participe activement aux émeutes sanglantes.

(p 367) En cet été 1955, le sang ne manquait pas. « Il coulait dans les villes où les meurtres en pleine rue se multipliaient. Où les bombes déchiquetaient les corps. Le sang se répandait dans les campagnes où les récoltes étaient brûlées, les patrons battus à mort. Dans ces assassinats se mêlaient la politique et les vengeances personnelles. On tuait au nom de Dieu, de la patrie, pour effacer une dette, pour se venger d’une humiliation ou d’une femme adultère. Aux colons égorgés répondaient les ratonnades et les tortures. »

Où se trouvent Amine et Mathilde dans cette tension extrême ?

Dans leur ferme isolée, ils ont voulu s’extraire de la marche du monde. De la décomposition de l’empire français. De l’évolution de la société marocaine. Ils n’ont rien voulu voir, rien connaitre. Mais la pression augmente et l’espace de neutralité aveugle se réduit.

Amine, qui a servi l’armée française en 1940, Mathilde, une « métropolitaine », seront-ils épargnés par la tourmente qui se rapproche ? Ce premier des trois romans qui composent la trilogie « Le pays des autres » s’achève alors que les fermes des colons tout autour sont en feu.

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Leïla Slimani, née en 1981 à Rabat au Maroc, dans une famille d’expression française, est une journaliste et écrivaine franco-marocaine. Elle a notamment reçu le prix Goncourt 2016 pour son deuxième roman, Chanson douce.

Son père, Othman Slimani (1941-2004), est un banquier et un haut fonctionnaire marocain, secrétaire d’État chargé des Affaires économiques de 1977 à 1979. Sa mère, Béatrice-Najat Dhobb Slimani (1948–), est médecin ORL. Ses grands-parents maternels se sont rencontrés en 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Lakhdar Dhobb, un spahi de l’armée française, participe à la Libération de Blotzheim, le village d’Anne Ruetsch (1921-2015), issue de la bourgeoisie alsacienne. Après la guerre, elle s’installe avec lui au Maroc. Anne sera l’une des rares non-Marocaines décorée de l’ordre du Ouissam alaouite, une des plus hautes distinctions accordées par le roi du Maroc

Après son baccalauréat, obtenu au lycée français Descartes à Rabat en 1999, elle vient à Paris pour ses études en classes préparatoires littéraires au lycée Fénelon. Elle est ensuite diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris en 2004.

Elle s’essaie au métier de comédienne puis décide de compléter ses études à l’ESCP Europe pour se former aux médias. Leïla Slimani est engagée au magazine Jeune Afrique en 2008. Elle en démissionne en 2012 pour se consacrer à l’écriture littéraire. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus sur l’auteure, voir ==> ICI

 

[1] La guerre d’Algérie (en arabe : ثورة التحرير الجزائرية, en kabyle : Amgaru n Lezzayer), est connue sous les appellations événements d’Algérie, révolution algérienne, guerre d’indépendance algérienne et guerre de libération nationale. C’est un conflit armé qui se déroule de 1954 à 1962 en Algérie française, colonie française depuis 1830, divisée en départements en 1848. La guerre se termine par l’indépendance de l’Algérie. Approuvée à une large majorité lors d’un référendum organisé par les autorités françaises et la victoire politique du Front de libération nationale.

Guerre d’indépendance et de décolonisation, elle oppose des indépendantistes Algériens, principalement réunis sous la bannière du Front de libération nationale (FLN), à la France. Elle est à la fois un double conflit, militaire et diplomatique. Elle a lieu principalement sur le territoire de l’Algérie française, mais a également des répercussions en France métropolitaine. Où les attentats notamment de l’OAS causent plus d’un millier de morts.

La guerre d’Algérie entraîne de graves crises politiques en France. Qui ont pour conséquences le retour au pouvoir de Charles de Gaulle et la chute de la Quatrième République, à laquelle succède la Cinquième République. Après avoir donné du temps à l’armée française pour lutter contre l’Armée de libération nationale (ALN), le général de Gaulle penche finalement pour l’autodétermination en tant que seule issue possible Cela qui conduit une partie des officiers supérieurs français à se rebeller contre De Gaulle lors du « putsch des généraux ».

La guerre d’Algérie présente un bilan lourd, et les méthodes employées durant la guerre par les deux camps (torture, répression de la population civile) sont dénoncées. Selon les études menées par des historiens français, on estime qu’environ 250 000 Algériens sont tués dans cette guerre (dont plus de 140 000 combattants, ou membres du FLN), et jusqu’à deux millions ont été envoyés dans des camps de regroupement (sur une population totale de dix millions). Près de 25 600 militaires français sont morts et 65 000 ont été blessés. Les victimes civiles d’origine européenne dépassent les dix mille, dont un millier en France métropolitaine.

Le conflit débouche, après les accords d’Évian du 18 mars 1962, sur l’indépendance de l’Algérie le 3 juillet suivant. Il précipite l’exode des habitants d’origine européenne, dits « pieds-noirs », des Juifs d’Algérie, ainsi que le massacre de harkis qui s’est poursuivi jusqu’à la fin de l’année, évalué à plus de cinquante mille victimes. D’après Wikipédia.

[2] On pense ici à l’ouvrage de Fouad Laroui « Une année chez les Français » qui rapporte, à hauteur d’yeux d’un jeune campagnard marocain, la « rencontre » avec le système scolaire français pétri de séquelles coloniales. Voir la note de lecture qui en a été faite ==> ICI

[3] Pour en savoir plus sur l’Histoire du mouvement national marocain ==> ICI

 


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