Postface de Jacques OULD AOUDIA à l’ouvrage du Pr Samir BELLAL « Rente, institutions et changement en Algérie » Avec comme sous-titre : « Une sortie du régime rentier est-elle possible ? Publié aux éditions Franz Fanon, 2025, Alger.

Cet ouvrage nous offre un démonstration puissante de la pertinence des outils théoriques de l’économie institutionnelle dont fait ici usage avec brio Samir Bellal. Pertinence pour analyser et comprendre le fonctionnement des sociétés dans leurs trajectoires de moyen-long terme. Il ne s’agit pas seulement « d’économie » au sens restreint que ce terme a pris dans la pensée orthodoxe. Mais bien d’une palette élargie à d’autres composantes des sciences humaines pour analyser les rouages complexes qui forment les dynamiques de création et de répartition des richesses et, finalement, de distribution et de concentration des pouvoirs, qui sont étroitement liées à cette répartition.

Nous avons dans cet ouvrage une analyse fouillée de la société algérienne. Analyse qui mobilise une large game d’outils comme la sociologie, la science politique, le droit…, utilement combinés avec l’économie pour caractériser le type de régime de l’Algérie depuis son Indépendance. Un régime que l’auteur caractérise comme « clientéliste-populiste ». Où l’habitus rentier est partagé du haut en bas, formant au total une société littéralement bloquée par « l’intoxication pétrolière » pour reprendre les termes de l’auteur.

Au total, un régime qui, sous diverses formes, s’est maintenu dans son fonctionnement rentier, traversant, avec des adaptations suivant les périodes, les hauts et bas prix des hydrocarbures, et les habillages dans les orientations, développementalistes ou libérales.

Les dynamiques des politiques publiques, principaux marqueurs analysés

Le principal critère de réflexion sur le plan économique tient aux dynamiques des politiques publiques, selon qu’elles sont orientées vers une logique rentière de redistribution des revenus, ou vers un soutien à l’activité productive.

Dans le premiers cas, la création de richesse relève d’un jeu à somme nulle. Plus précisément et dans le cas de l’Algérie, d’un jeu où l’apport ne provient que d’une ressource exogène à l’espace national, dont le prix est déterminé sur un marché mondial où le poids de l’Algérie est mineur. Dans le second cas, c’est l’activité productive qui procure une augmentation de la richesse selon des modalités endogènes, où prix et quantités relèvent de logiques internes, à la fois techniques, sociales, organisationnelles.

Différents apports théoriques

Ainsi, l’auteur mobilise et combine plusieurs inspirations théoriques. Le recours à la « matrice institutionnelle » définie par Douglass North permet de focaliser l’attention sur le principal déterminant des économies rentières en situant l’Algérie dans la typologie des formes que prennent les sociétés en développement et l’Etat qu’elles se donnent. Un pays, comme tant d’autres au Sud, où l’ordre social demeure à « accès limité ».

Un accès contrôlé par les insiders qui tiennent en main et se partagent pouvoir politique et richesses économiques. Par rapport à la majorité des pays du Sud dans cette situation, l’Algérie partage la caractéristique avec quelques autres de disposer de ressources importantes en énergies fossiles qui accordent à la dimension rentière un poids écrasant. Et donc paralyse l’évolution politique et économique du pays vers une « émergence » comme l’ont connue un certain nombre de pays, notamment en Asie du Sud-Est.

A l’aide de la théorie de la régulation,

… l’auteur identifie les domaines clés de l’édifice institutionnel dans l’organisation de la soumission des politiques publiques aux processus rentiers. Il éclaire le champ de ces politiques adoptées au fil des années en insistant sur leurs complémentarités. Il s’agit de la politique de change (surévaluation de la monnaie nationale), de la configuration clientéliste du rapport salarial, notamment dans le secteur public, d’une gestion des dépenses publiques selon une logique politique de distribution, de la création monétaire sans rapport avec la production réelle, de l’entrave aux mécanismes de régulation par les prix.

A l’aide d’une analyse des différentes composantes de cette grille, l’auteur explique comment l’ouverture d’inspiration libérale, sensée éroder les rentes (c’était l’ambition affichée du Partenariat euro-méditerranéen), a tout au contraire consolidé la dimension rentière du système, tout en provoquant une désindustrialisation affectant les premières unités de production (largement improductives) qui avaient vu le jour dans la période « développementaliste » des années 1970.

Plus ou moins d’Etat…

L’auteur nous invite replacer le débat sur le « plus ou moins d’Etat dans l’économie » dans la recherche créative d’un nouveau point d’équilibre entre Etat et marché. De ce point de vue, les innovations menées par la Corée du Sud dans les années 1970-80 sont exemplaires, combinant, dans le cadre d’une véritable stratégie de développement appropriée par les acteurs, un fort soutien public aux grands conglomérats (les chaebols) en contrepartie de leur mise en concurrence interne et de leur exposition à la concurrence internationale.

postface de Jacques OULD AOUDIACette stratégie, que le fonctionnement des échanges internationaux n’interdisait pas à l’époque, s’est effectuée, il est vrai, au prix de graves restrictions des libertés et de la démocratie. Jusqu’à l’avènement en 1987-88 d’un changement de régime qui a donné sa dimension politique au processus d’émergence économique de ce pays.

Autre apport de l’histoire des émergences

La prise en considération du seuil au-delà duquel l’ouverture commerciale a un effet positif sur l’ensemble du système productif. Et, consécutivement, la nécessité de rester protéger tant que ce seuil n’est pas franchi. C’est ainsi que la Chine n’a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qu’en 2001 (après 15 années de dures négociations avec les Etats-Unis et l’Union européenne), quand elle a estimé que son appareil productif pouvait soutenir la concurrence sur le marché mondial, et qu’elle avait donc les atouts pour bénéficier de cette ouverture. Ce qui s’est largement réalisé.

Théorie de l’habitus

Enfin, l’auteur puise dans la théorie de l’habitus ses développement sur la dimension informelle du fonctionnement des sociétés en donnant tout leur poids aux croyances et aux représentations dans l’analyse des comportements susceptibles d’accorder ou non une légitimité aux réformes, et finalement, au pouvoir. Et, par l’emprunt à l’approche wébérienne, il insiste sur la difficile transition dans laquelle se meut l’Algérie, comme l’ensemble des sociétés du Sud, confrontées à l’émergence de l’individu dans un mouvement où se combinent les dynamiques endogènes et celles provenant de l’extérieur (par les communications numériques, les échanges au sein des migrations…) en ayant recours à la distinction entre sociétés de liens et sociétés de droit, sociétés de loyauté versus de légalité.

Nous nous risquons ici à deux énoncés auquel la lecture stimulante de l’ouvrage du professeur Samir Bellal nous incite

  1. Le premier tient à un questionnement sur l’extrême résistance au changement dans la société algérienne où les formes de l’accumulation et les modes de régulation sociale sont restés identiques depuis l’indépendance, par-delà les adaptations de surface. Nous nous interrogeons plus précisément sur le rejet profond du marché porté par les insiders, mais aussi largement partagé dans la société. Et, au-delà, sur le maintien des limitations strictes à l’accès au cercle où se partage pouvoir et richesses.

Nous cherchons une explication dans l’origine historique de l’Etat, compte tenu de son rôle particulièrement structurant dans la société algérienne. Cet Etat est né, dans sa forme actuelle, de la conjonction de deux puissants mouvements. Celui de la lutte de libération anticoloniale dans les conditions d’extrême dureté que nous connaissons, et celui de la nécessité de construire un appareil étatique pour prendre les rênes de la nation libérée. C’est cette origine historique complexe et particulièrement douloureuse de l’Etat qui pourrait expliquer la faiblesse actuelle du capital politique dont la société dispose pour affronter les problèmes qu’elle rencontre dans son évolution. Notamment pour gérer les conflits que toute transformation subie de l’extérieur ou provoquée de l’intérieur engendre.

Tout particulièrement, ce poids de l’histoire pourrait expliquer la difficulté de la société algérienne à élaborer une stratégie politique de sortie de l’immobilisme provoqué par l’enkystement dans le modèle rentier, modèle qui confère au pouvoir dans ses formes actuelles une base qui apparait comme inébranlable.

  1. Le second tient aux bouleversements du actuels monde tels qu’ils s’accélèrent depuis quelques années. Au Sud comme au Nord, nous découvrons des expressions totalement inédites dans les narratifs qui situent notre présent dans l’histoire qui a prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. « Le monde se renverse » ; « le monde bascule » ; « il y a maintenant deux éléphants dans le magasin de porcelaine » (les Etats Unis et la Chine) ; « nous sommes entrés dans une guerre commerciale généralisée » ; « le multilatéralisme est mort » : « l’émergence du Sud Global change la donne » ; « la démocratie et l’état de droit sont derrière nous »… toutes expressions qui pourraient se fondre dans le mouvement de déclin de la mondialisation, sur fond d’enjeux environnementaux que les derniers évènements climatiques et les conclusions scientifiques confirment.

Pourquoi aborder cette dimension dans le cadre de cet ouvrage ?

Parce que la mondialisation libérale avait progressivement imposé son carcan de fer aux politiques publiques à l’échelle nationale. L’adhésion à l’OMC et plus généralement les prescriptions des Institutions Financières Internationales imposaient des règles strictes en matière de concurrence interne, d’ouverture commerciale, de non-subvention aux produits exportés, de marche vers la convertibilité de la monnaie, de libéralisation financière notamment vis-à-vis des investissements étrangers… toutes dispositions qui rendaient les politiques nationales (notamment en matière industrielle) impossibles à mettre en œuvre.

Sous nos yeux, cette situation est en train de changer radicalement

Le statut du droit vacille dans les imaginaires des sociétés et dans les représentations politiques, au Nord comme au Sud. L’idéal d’égalité est contesté, non pas seulement dans les faits comme effractions à dissimuler, mais dans les proclamations assumées. Egalités entre individus, égalités entre nations dans le champ international. L’épisode des bouleversements douaniers imposés par la puissance dominante, les Etats Unis, ne constitue pas un accident de parcours anecdotique.

Il ne me revient pas, dans cette postface, d’élaborer sur les bouleversements que cette nouvelle configuration du monde va entrainer. Mais il est un point directement lié au cas présent : celui de voir quelles opportunités s’ouvrent avec le recul des contraintes que cette mondialisation libérale imposait. Ce recul va créer des opportunités qui pourraient prendre la forme de marges d’autonomie élargies dans la conduite de politiques publiques nationales, notamment en matière industrielle, mais aussi en matière d’ouverture commerciale et financière. Le « filtrage » des importations de biens et de capitaux (IDE) pratiqué par un pays comme la Corée du Sud dans les années 1960-1970, qui est devenu totalement prohibé par les règles de la mondialisation libérale, devrait redevenir possible dans la nouvelle configuration des échanges mondiaux qui se dessine aujourd’hui. Et ouvrir de ce fait des possibilités nouvelles aux dirigeants des pays au Sud comme au Nord.

Retour de l’Etat stratège ?

Comme l’auteur, nous connaissons les difficultés à modéliser tout processus politique : il n’y a pas de théorie générale du changement. Au mieux, on peut se référer à des situations historiques dans d’autres contextes, d’autres pays, et examiner les conditions qui ont concouru à l’émergence, dans une combinaison entre économie et politique singulière à l’histoire de chaque société. L’analyse des émergences réalisées dans les années 1980-2000, principalement dans les pays d’Asie du Sud-Est, m’avait conduit à identifier trois facteurs qui se trouvaient associés aux caractéristiques d’un décollage économique. Il s’agissait des capacités des dirigeants politiques à : i/ élaborer une vision stratégique de développement ; ii/ faire partager cette vision par une partie significative des acteurs économiques et sociaux ; et iii/ coordonner ces acteurs dans un mixte Etat-marchés où chacun des deux termes avait une consistance réelle et étaient articulés dans une vision de long terme.

Ces capacités pourraient être associées à réapparition d’un « Etat stratège » que la mondialisation libérale avait jusqu’alors totalement écartée. Une forme d’Etat qui s’adapterait aux nouvelles données de l’environnement actuel.

Le retour de ces possibilités pourrait ouvrir une voie pour l’Algérie en mobilisant les forces internes sur cet objectif, sans le prétexte de contraintes externes.

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A propos du Professeur Samir Bellal. Diplômé de l’Institut National de la Planification et de la Statistique (INPS) d’Alger et de l’université Lyon 2, Samir Bellal a enseigné dans de nombreuses universités en Algérie. Actuellement, il exerce en qualité de professeur d’économie à l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. Il a publié, fin 2017, «La crise du régime rentier – essai sur une Algérie qui stagne», paru aux éditions Frantz-Fanon, et en 2022, aux éditions El-Amel, «Rente, populisme et question économique en Algérie – réflexions sur un système en crise». Pour en savoir plus, voir ==> ICI 
Sur l’Algérie, voir la note de lecture de l’ouvrage de Jean-Claude Vatin ==> ICI

© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

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