« Souviens-toi des abeilles » de Zineb MEKOUAR. Ce roman nous fait entrer dans un songe, fait du bourdonnement des abeilles, de l’éclat aveuglant du soleil, de la poussière de la terre. Un songe où des femmes, des enfants, des hommes souffrent et crient leur souffrance. Où la montagne se vide de ses habitants car les sources se tarissent. L’eau est de plus en plus rare. Un songe où les peurs et les croyances tiennent enfermés les êtres. Car ces croyances, ces interdits, qui ont soutenu la vie pendant des siècles, qui ont réglé la société villageoise depuis toujours, n’opèrent plus aujourd’hui.
Au terme de ce conte écologique se dessine un avenir possible, fragile.
Au cœur des montagnes de l’Atlas, le rucher sacré du village d’Inzerki [1]
C’est le plus vieux rucher collectif du monde. Taddart en tamazight. Avec ses alignements de ruches faites de roseau et de terre. Près de l’arganier centenaire. Chaque famille a sa ruche. Avec des abeilles jaunes, noires ou hybrides. Chacune avec ses caractéristiques.
Un immense rucher qui donnait jusqu’à 500 kilogrammes par récolte. Quand il n’en donne plus que 50 avec la sécheresse aujourd’hui. Les abeilles assuraient avec vaillance la pollinisation des cultures de légumes et de fruits autour du village.
Jeddi, le grand père, assure la transmission de la connaissance
Il sait tout de la vie des abeilles. De leurs forces, de leurs fragilités. C’est aussi le gardien des règles. Avec l’âge, son pas est moins assuré sur les cailloux du chemin. Son fils Omar, le villageois, a émigré à Agadir pour faire vivre sa famille. Il travaille dur dans l’épicerie de son cousin. Il veut faire venir Aïcha son épouse et Anir leur fils. Aïcha a été prise d’un mal que personne ne comprend après la mort d’un bébé.
Omar l’a épousée par amour. Elle vient d’une tribu de l’autre côté de la montagne. Une étrangère, donc ! Et le village d’Inzerki ne l’a pas acceptée. C’est une « possédée » disent-ils.
Anir tient la main de son grand père quand ils visitent, chaque jour, le rucher sacré. Il écoute de toute son attention le savoir sur les abeilles que Jeddi lui transmet. Et les règles collectives que les villageois ont forgé pour la bonne marche du rucher.
Le dernier puits du village est à sec
Les villageois se lamentent. Jeddi, l’ancien, explique qu’il faut faire venir un sourcier. Celui-ci vient. Il va de ci, de là. Les villageois l’observent en silence, sans comprendre. Puis il se fige devant la maison de la « possédée » et dit que c’est elle qui trouvera une source nouvelle. Une source qui apaisera, pour un temps, la soif des villageois.
C’est ce qui se passe. Aïcha va désigner un lieu où chercher l’eau. Les villageois font une grande fête. Sans un signe de remerciement pour la « possédée ».
Le rêve d’Omar, le rêve d’Anir
Omar, coincé dans l’épicerie de son cousin, attend que ce dernier respecte sa promesse. Celle de lui laisser la gérance d’une seconde épicerie dans la périphérie d’Agadir. Il pourra alors faire venir sa femme et son fils. Faire soigner Aïcha. Se faire aider par Anir. Dans les bruits de la ville.
Mais son cousin Hamid tarde à concrétiser ses promesses. Et Omar fait l’expérience de la dureté de la vie dans la ville. De sa solitude. De la faim.
Là-haut, dans la montagne, Anir rêve de toute autre chose. De la nouvelle ruche que son grand-père lui a donnée. Avec un essaim, avec une reine. Il se sent appartenir à cette montagne. A ce rucher sacré, Taddart. Il se sent totalement de ce lieu. Avec des aigles qui tournoient dans le ciel. Dans le silence de la montagne.
Au téléphone, une fois par semaine, ces deux visions se confrontent sans se comprendre.
Au village, une tragédie s’est nouée une nuit d’il y a 10 ans. Elle pèse dans le silence et le secret entre Jeddi, Omar et Aïcha.
La chaleur a eu raison de la reine de la ruche d’Anir
Un jour, l’enfant regarde le corps de la reine que Jeddi lui a ramené. Un tout petit corps dans la main d’Anir. Ils baissent tous deux les yeux. La tristesse serre les cœurs. Aucun mot ne peut s’échanger.
La promesse s’est envolée dans le ciel lourd de chaleur. Plein de la brûlure du soleil. Anir se sent seul. Tous les enfants du village l’ont banni. Lui et sa mère, la « possédée ».
Car elle a volé du miel
Elle l’a volé pour le donner à son bébé malade il y a 10 ans. Elle a violé une règle absolue. Et tout le village la rejette. Tout le village a trouvé un motif de plus pour la rejeter. Ainsi qu’Anir. Et le bébé est mort. Comme une punition.
Et puis il y a eu le feu. Qui a dévoré la montagne, brulé les arbres. Avec une épaisse fumée qui étouffe. La mère ne parle pas. Elle fredonne un air, toujours le même. Elle est comme ça depuis la mort de son bébé. Depuis le feu. Elle ne parle plus. Juste cet air chanté mille fois.
Et puis la terre tremble [2]
D’abord faiblement. Puis avec force. Un grondement traverse la vallée. Ebranle le village. Les hommes, les femmes, les enfants ont peur.
Jeddi est près du rucher sacré, Taddart. Il a vu des roches s’ébouler et détruire une partie du rucher. Pas tout le rucher.
Progressivement, s’écrit le drame qui a scellé le sort d’Aïcha il y a longtemps
Elle n’a pas pu sauver son petit. Les gouttes de miel qu’elle a introduites dans sa bouche n’ont pas suffi. Ce miel qu’elle avait dérobé dans une des ruches du rucher sacré. Une ruche aux abeilles noires. En cette nuit, Aïcha va enterrer son enfant. Loin dans la montagne.
Omar a été le témoin impuissant. Il a gardé, toute la nuit dans ses bras, le petit Anir, frère jumeau du bébé mort.
Après ce geste, la mère a pris son regard métallique. Elle ne parle plus depuis cette nuit de drame. Elle fredonne sempiternellement le même chant.
Epuisé, Jeddi se couche et rend son âme à Dieu
Anir l’a accompagné jusqu’au bout. Il n’écoutera plus les histoires de son grand-père qui racontait la montagne, les plantes, les forêts, le rucher sacré…
Omar est venu pour enterrer son père. Il est projeté brutalement dans sa relation avec son fils Anir. Il se souvient de son père qui vient de partir. Et de la relation qu’il avait nouée avec lui.
Revenir à Agadir ?
Anir craint que son père veuille les emmener à la ville, lui et sa mère. Il refuse et le dit à son père. Il veut rester dans la montagne, près des abeilles, même si son essaim a perdu sa reine.
A ce moment, Omar comprend qu’il doit dire la vérité à Anir. La vérité sur la mort de son frère jumeau. Il finit par trouver les mots pour le dire.
Omar et Anir retrouvent Aïcha. Loin dans la montagne, sur la tombe de son petit que quelques gouttes de miel n’ont pas sauvé.
Un avenir dans le village, près du rucher sacré, au milieu de la montagne
Lentement, Omar comprend que c’est là qu’il doit rester. Il comprend que c’est ce que sa femme et son fils lui demandent. « Souviens-toi des abeilles » lui avait dit son père quand il est parti à Agadir.
Lentement, se mettent en place dans son esprit les projets pour rendre ce retour possible. Reconstruire la partie du rucher détruite. Faire, avec les villageois, un petit barrage pour réalimenter les sources taries. Prendre soin de sa parcelle, de ses arbres. Avec son fils, Anir.
Il entrevoit de partager à nouveau des mots avec Aïcha. Il reprend le dialogue avec Anir pour dessiner avec lui un avenir. Ici. Sous le ciel où les aigles décrivent de grands cercles.
& & &
Zineb Mekouar, née à Casablanca en 1991, est une écrivaine franco-marocaine vivant à Paris depuis 2009. Elle est scolarisée au lycée Lyautey à Casablanca. Puis intègre Sciences-Po puis HEC Paris. En 2016, elle entre chez KPMG. Parallèlement, elle rejoint le QG d’Emmanuel Macron, alors candidat aux élections présidentielles de 2017.
Après les élections, elle se détourne de la politique. Elle intègre un cabinet de conseil et divers postes dans les organisations internationales où elle travaille notamment à la lutte contre le travail des enfants, le travail forcé et le devoir de vigilance des entreprises envers les droits humains.
En 2022, elle publie son premier roman, La poule et son cumin (JC Lattès), qui dépeint les clivages sociétaux du Maroc. L’histoire de deux amies marocaines, représentant chacune une part du Maroc et sa fracture sociale.
En 2024 sort son deuxième roman, Souviens-toi des abeilles (Gallimard). C’est l’histoire d’Anir, un garçon de dix ans vivant dans le sud du Maroc. Il grandit en apprenant à s’occuper des abeilles et en écoutant les histoires de son grand-père, qui lui cache un lourd secret de famille. Une fable écologique. Une ode à la ruralité, à la tolérance. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
Cette histoire pourrait faire partie de l’aventure menée par l’ONG « Migrations & Développement » dans la même région de l’Atlas et Anti-Atlas où se déroule le présent conte. L’aventure de cette ONG a été rapportée dans un ouvrage sur la vie de son fondateur, Jamal Lahoucine, dont j’ai rédigé la préface publiée dans ce site, et à voir ==> ICI
[1] Inzerki est un village berbère marocain (douar) qui fait partie de la commune rurale d’Argana (Province de Taroudant). Il est situé à 82 km au nord d’Agadir, dans le Souss.
Ce village chleuh a la caractéristique d’être doté du plus grand rucher collectif traditionnel du monde, appelé Taddart Ugerram (le rucher du Saint). Il se situe sur un versant Sud à une altitude moyenne de 980 mètres et bénéficie d’un long ensoleillement. À cet avantage climatique s’ajoute un environnement très favorable à l’apiculture grâce à un couvert végétal très riche. Orienté au sud pour un ensoleillement maximum, il est bâti en pisé (mélange de boue et de paille), disposé en terrasses, et se compose d’un millier de casiers (en tamazight : tizghit, pl. tizghatin) dans lesquels sont entreposées des ruches de roseaux (ssilt). 300 casiers ont fonctionné jusqu’aux crues violentes de 1990 et 1996, qui ont beaucoup ralenti son activité.
Grâce à une réhabilitation en 2006, il contient quelques ruches qui servent plus à la démonstration qu’à une réelle production. Plusieurs douars de la tribu des Ida Ouziki se partagent ce rucher : Ighounane, Meslla, Iguer, Taourirt, Mezzinte, Aguensa et Argana.
Ce rucher a été transmis d’une génération à l’autre depuis sa construction au XVIe siècle. La végétation de la région est très riche et variée (arganier, genévrier, chêne vert, acacia, lavande, thym et plantes médicinales). Il permettait aux apiculteurs locaux de proposer un produit de qualité à dominante de thym participant à la réputation de la région pour son savoir-faire apicole. La vente de miel constituait une part importante des revenus des familles locales. Ces dernières ont créé une coopérative afin de mieux gérer cette ressource vitale héritée de leurs ancêtres.
En 2020, une sécheresse provoque la mort de nombreuses ruches. D’après Wikipédia.
[2] Il s’agit du séisme du 8 septembre 2023 qui a frappé l’Atlas marocain. A la fois sur sa partie Nord-Ouest, accessible par Marrakech. Et sa partie Sud-Est, accessible par Agadir et Taroudant.
Articles similaires
« Haïkus érotiques » (note de lecture)
17 février 2019
« Récitatif » de Toni MORRISSON (note de lecture)
28 février 2024
« Un petit héros » de Fédor DOSTOÏEVSKI (note de lecture)
17 janvier 2026




