LelLes riches et la marchandise envahissent Paris. Insensiblement, la capitale se fait dévorer par le luxe. Les magasins en sont le signe le plus visible. Mais aussi les réhabilitations de prestige d’immeubles anciens, des aménagements des cours dans les anciens quartiers d’artisanat, la piétonnisation de certaines rues … procèdent de ce mouvement que la municipalité a largement encouragé. Un mouvement qui témoigne de la montée des inégalités.
Le commerce de luxe étend son emprise
Pendant longtemps réservé à la rue St Honoré et à quelques quartiers autour de Passy dans le XVI°, les zones de boutiques de luxe s’étendent. Dans les quartiers de St Germain, du Marais par exemple. Ce sont principalement des magasins de vêtements de marque, mais aussi des galeries d’art, qui façonnent désormais ces rues. Les petits commerces de proximité sont chassés. Ces mouvements créent une ambiance commerciale huppée, à la clientèle socialement marquée.
J’ai habité dans le Marais dans les années 1970-1980. Rue Vieille du Temple, puis rue de Turenne. C’étaient des lieux de mixité sociale. Avec une « vie de quartier », des commerces de proximité. Ouverts sur un tourisme plutôt culturel en direction des musées des lieux, de la Rue des Rosiers. Avec la Place des Vosges et la Maison de Victor Hugo. Le Musée Picasso, le Musée Carnavalet, le Musée Cognac-Jay.
Rooftop
Les terrasses des grands bâtiments sont progressivement réorientées vers la restauration de luxe. Comme celles des Grands magasins (Bazar de l’Hôtel de Ville, Printemps…), de l’Institut du Monde Arabe, du Musée Beaubourg, de la Préfecture de Paris… Un mot à la mode, à prononcer d’un air entendu, se répand pour désigner ces lieux : les « rooftop ».
Le tourisme accompagne et accroit le phénomène
Paris est un haut lieu du tourisme mondial. Spécialement pour les « nouveaux riches » des pays pauvres. Dit dans le langage d’aujourd’hui, pour les classes dirigeantes des pays émergents. Et ces visiteurs sont tout particulièrement attirés par les boutiques du commerce de luxe. Sur les Champs Elysées [1], bien sûr. Mais aussi autour des Grands Magasins et dans les quartiers chics. Le commerce estampillé « Paris » résonne avec prestige pour l’acheteur.
Cette évolution a largement contribué à l’extension de la marchandise et des commerces de luxe dans des quartiers de plus en plus étendus de la capitale.
Réhabilitations luxueuses
Derrière ces commerces, ces restaurants, les immeubles font l’objet de réhabilitations luxueuses. Certaines restituent la valeur historique du bâtiment. Comme avec la fermeture de ce garage et la restauration du bâtiment qui a révélé la cour d’un hôtel particulier, rue du Foin, dans le Marais.
Les systèmes de protections se multiplient. Les visites écartées. Les noms ne s’affichent pas sur les interphones, seulement des numéros. Un hôtel de luxe n’affiche aucune enseigne. Il faut savoir ! Un luxe qui se cache, en fait.
Dans les quartiers qui avaient une longue tradition d’activité productive artisanale, les « cours industrielles » sont investies par des nouvelles professions liées à la création. Les « classes créatives »[2] sont à l’œuvre pour investir ces lieux qui sont restaurés souvent avec un certain goût. Où la végétation trouve toute sa place. Ecologie oblige ! Cela concerne bien des quartiers de l’Est parisien. Notamment autour du Faubourg St Antoine. Le quartier des métiers de l’ébénisterie qui avaient fourni les contingents des « Sans culotte » qui ont pris la Bastille en 1789.
Ambivalence de ce mouvement. Avec la restauration de lieux historiques qui en restitue la valeur patrimoniale. Mais en même temps qui réhausse les prix de l’immobilier en achat et en location. Et qui agit comme une stérilisation des lieux.
Paris en pleine gentrification
Ce mouvement est aussi la traduction d’un déplacement des populations des classes moyennes et populaires vers les banlieues. Ces populations n’ont plus les moyens de trouver logement dans Paris intra-muros. Elles s’exilent en banlieue. Une partie s’installe dans la proximité immédiate, l’ancienne « Ceinture rouge ». Laquelle se gentrifie à son tour, comme Montreuil. Les autres s’établissent dans des lieux de plus en plus éloignés du centre. Les heures de transport s’accumulent. La mixité sociale régresse dans Paris !
Un sentiment de vitrification par le luxe. De recul de la vie par la marchandisation des espaces. De recul du brassage des populations. D’une ségrégation sociale qui s’étend de quartier en quartier. Également, un sentiment de refoulement de la culture à voir les librairies se transformer en boutiques de fringues. Comme au Quartier Latin qui mérite de moins en moins son nom. La librairie Maspero, au bas du Bd St Michel, a disparu !
Le sentiment de devenir étranger dans cette ville
Une ville que j’ai sillonnée de part en part. En moto pendant de longues années. En transports en commun. Et à pied dans d’interminables balades photographiques. De quartiers en jardins. De jardins en musées. Avec l’axe somptueux de la Seine comme repère. Une porte sur rue ouverte ? Je me glisse dans la cour. A la découverte, parfois, de petits paradis urbains.
Mais cet étalement d’une richesse qui sépare. Cet envahissement de la marchandise, du commerce… me rend distant. Etranger à biens des quartiers de ma ville.
Nostalgie ? Bien sûr, « c’était mieux avant » puisqu’on était jeune et fringuant. Au-delà de ces regrets, c’est la perception d’un long mouvement vers un état où les inégalités reprennent le dessus (voir ==> ICI un texte sur l’égalité en danger).
Un mouvement que l’on sent en France comme partout ailleurs dans les pays du Nord (et, d’une autre façon, dans les pays du Sud). Et en laissent des traces visibles dans l’espace urbain. Des traces porteuses de nuages !
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[1] Voir « Les Champs Elysées 365 jours par an » ==> ICI
[2] Le concept de « classe créative » (creative class) a été développé par Richard Florida (2002) pour désigner une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée. Sa réflexion repose sur l’analyse d’indicateurs et sur leurs corrélations autour des « trois T » de la croissance économique : talent, tolérance et technologie.
Cette classe créative serait attirée par certains lieux de vie privilégiés dont elle renforcerait encore l’attractivité. Ainsi se créerait un cercle vertueux, le talent attirant le talent, mais aussi les entreprises, le capital et les services. Les entreprises s’installent généralement où se trouvent les créateurs, de l’informaticien au musicien, de l’architecte à l’écrivain. La classe créative répond à la dimension biscalaire des métropoles, à la fois composante du tissu local et vecteur d’insertion dans les réseaux économiques et culturels mondiaux.
Richard Florida évalue la classe créative d’une ville à l’aide de cinq indices de nature et de construction très différentes : haute technologie (pourcentage d’exportation des biens et services liés à la haute technologie) ; innovation (nombre de brevets par habitant) ; tolérance (mesurée par l’auteur par le pourcentage de ménages homosexuels) ; créativité (pourcentage d’artistes et de créateurs) ; « talent » (en fait le pourcentage de la population ayant au moins le baccalauréat). Ces indices permettent d’après lui de classer les villes étudiées et d’en pronostiquer la place dans la course au développement et à la mondialisation.
Cette analyse a été très critiquée depuis et considérée comme peu rigoureuse sur le plan sociologique, les contours de la notion de classe créative étant jugés trop flous (Bourdin 2005). D’une part, les données prennent en compte les statistiques des régions métropolitaines pour étudier des villes-centres, à partir de catégories professionnelles trop imprécises. D’autre part, le lien entre la classe créative et le développement économique est loin d’être évident. Enfin, le statut de classe qui est donné à cette population semble exagéré. Parler de socio-style semble plus prudent pour comprendre ce groupe de population qui manque de cohérence et n’a finalement de commun que des choix de consommation.
Pour en savoir plus, voir ==> ICI
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