En ces temps où l’histoire Nord – Sud est violemment questionnée…

Des intellectuels africains, chercheurs, écrivains, cherchent à reprendre en main le pensé de leur continent. Un pensé qui a échappé aux sociétés d’Afrique depuis plus de 6 siècles, sous l’effet des agressions gigantesques qui se sont abattues sur le continent (conquêtes, esclavage, colonisation, pillage poste colonial).

Une bouffée d’air

Un ouvrage collectif comme une immense bouffée d’air pur. Un air salutaire, dans les vapeurs nauséabondes qui émanent de tous les coins de la planète. Entre agissements mortifères des grandes firmes et banques multinationales, violences xénophobes ici et là, et horreurs des radicalisations religieuses.

Des hommes, des femmes d’Afrique se réunissent pour penser leurs sociétés. Comprendre et mesurer l’emprise coloniale qui demeure. Dans les esprits, dans les écoles, dans les savoirs, dans les pouvoirs. Comprendre et chercher les voies pour se retrouver soi. Ré-ancrés dans leurs identités, mais ouverts sur le monde.

« Ecrire l’Afrique-Monde »

C’est le sens de ce prodigieux titre qu’ils ont donné à leur ouvrage collectif : « Ecrire l’Afrique-Monde ». Un titre manifeste, un « appel général et pressant à reprendre les vieux combats jamais clos et en engager d’autres qu’appellent les temps nouveaux ».

« Ecrire », dans et sur un continent qui serait voué à l’oralité. « Afrique » car c’est le sujet de l’histoire, mais une « Afrique-Monde ». Un continent matrice de toute l’humanité, qui aspire à prendre sa part dans une histoire multipolaire qui s’écrit depuis quelques années. Un continent partie majeure du Monde, « comme l’un des théâtres principaux où se jouera le destin de la planète », écrivent Achille Mbembe et Felwine Sarr. Deux penseurs qui ont coordonné les travaux et animent ce courant qui émerge. Un projet de relance « d’une pensée critique, confiante en sa propre parole, une parole plurielle, ouverte sur le large ».

Ecrire L'Afrique Monde, sous la direction de Mbembe et Sarr, ouvrage collectif d'intellectuels africains
Couverture de l’ouvrage

Des pensées tirées de quelques textes…

Mamadou DIOUF : « L’universalisme à l’épreuve des histoires indigènes »

Contre Marx qui ne peut penser l’avenir de l’humanité que sur les ruines des systèmes pré-capitalistes (traditionnels). Contre Weber qui, projetant la scène européenne sur le monde, ne pense la modernité que par un divorce entre magie et raison… L’auteur s’oppose à la prétention de l’Europe à imposer ses normes comme « universelles ».

L’universalisme occidental est totalement associé à la domination occidentale. Avec un aveuglement des sociétés européennes sur l’écart abyssal entre la « mission civilisatrice » que s’est donnée l’Europe, porteuse de valeurs déclarées « universelles », et ses pratiques coloniales.

[JOA : Panikkar [1] montrait dans les années 50 cet immense écart entre la liberté, la créativité qui régnait à Amsterdam au XVII° siècle, et les pratiques d’une brutalité inouïe des hollandais en Indonésie, où ils ont déporté des centaines de milliers de Chinois réduits en esclavage.]

Mamadou DIOUF compare le « système monde atlantique » qui a produit l’esclavage, la colonisation, et le « système monde de l’océan indien » qui s’est construit autour d’autres valeurs, d’autres principes, avant que les portugais, puis l’ensemble des européens ne viennent le détruire.

En un texte d’une immense érudition, l’auteur aborde de multiples faces de l’histoire, le paganisme, l’Egypte, Haiti, et questionne les « Lumières » du XVIII° siècle européen comme seule matrice de modernité. L’auteur institue la littérature comme source de connaissance pour comprendre la marche des sociétés.

Nadia YALA KISUKIDI : « Laetitia Africana. Philosophie, Décolonisation et Mélancolie »

Comme toutes les autres sciences, la philosophie occidentale prétend à l’universel. Alors qu’elle est marquée, comme toutes les sciences produites par l’Occident, du sceau de la domination. Comment sortir de la philosophie coloniale ? Déjouer les « ruses de la colonialité » ? Comment se dire, comment penser autrement que dans la langue majeure qui est celle de la domination ?

[JOA : je pense ici à la si belle phrase de Kateb Yacine prononcée au lendemain de l’Indépendance algérienne : « la langue française est un butin de guerre ».]

Nadia YALA KISUKIDI cite bell hooks, cette auteure américaine qui a travaillé sur les relations entre race, classe et genre en lien avec les systèmes d’oppression et de domination se basant sur eux [2].

Que faire ? Pour l’auteure, décoloniser la philosophie c’est lutter pour un autre monde, un monde qui ne serait pas construit sur la domination comme source de jouissance.

Souleimane Bachir DIAGNE : « Pour un Universel vraiment Universel »

Après Bandoung (1955 [3]) qui a marqué le début de l’ère post coloniale, un « universel vraiment universel [4] » peut advenir. A l’universel « vertical » tenu fermement par les sociétés du Nord, il oppose, avec Maurice Merleau-Ponty, un universel ouvert sur l’autre non occidental, un universel « latéral ». Ainsi, il faut refuser tout enfermement dans son identité, sa particularité. Et maintenir le cap vers un universel ouvert, à construire. Il faut ainsi « compliquer l’universel » selon l’expression de l’auteur.

Benouda LEBDAI : « Les écrivains migrants : constructeurs d’une globalisation équiliibrée Afrique/Europe »

Les migrations, sont la conséquence, entre autres facteurs, du fait colonial et de la gabegie post-coloniale. Elles définissent une autre géographie que celle dessinée en 1885 à la Conférence de Berlin qui a fixé les frontières intérieures de l’Afrique. Un dessin fait alors par les puissances coloniales qui se partageaient le « gâteau africain » sans égard pour ses habitants !

Un nouvel universalisme se construit aussi par les transgressions des frontières que pratiquent les migrants, poussés par la nécessité. Et selon des mouvements Sud-Sud et Sud-Nord. Mais aussi par les métissages qui fabriquent, avec les migrations, des identités multiples. Au cœur même des individus et des sociétés.

Nouvelles identités, hybridations, métissages, nouvelles géographies… inspirent les écrivains africains de la diaspora, qui ouvrent des brèches dans la mondialisation du commerce et des capitaux, où la seule circulation des personnes qui soit autorisée est celle des gens du Nord.

Le prix à payer est lourd, à bousculer les limites imposées par le Nord. Mais le désir d’exil, inspiré par l’instinct de survie, irrépressible, défie toutes les peurs. La déconstruction des frontières physiques, juridiques, symboliques, est à l’œuvre. Les écrivains africains de la diaspora racontent ces bouleversements.

Leonora MIANO : « De quoi l’Afrique est il le nom ? » 

L’auteur de ce texte nous apporte, par petites touches, des éclairages sur l’entreprise à construire pour « écrire » l’Afrique-Monde. Assimilation ou Appropriation ? L’assimilation entérine la position de dominé. L’appropriation relève d’un choix.

[JOA : Panikkar [5], encore lui, montre comment, sous la domination coloniale anglaise, les élites indiennes ont utilisé la langue anglaise comme vecteur d’unification du territoire national, mais aussi de revitalisation des langues locales.]

Leonora Miano parle de la pratique du « nom caché », qui était « chuchoté au nourrisson par sa mère, alors que le prêtre énonçait le nom de baptême ». Un geste que les afro-descendants des Antilles françaises pratiquaient comme « résistance à la dépersonnalisation coloniale »

Elle évoque également le « cousinage à plaisanterie » [6] comme forme de renforcement du lien social. Mais aussi l’immense diversité des formes sociales qui habitent le continent africain : « ce qui nous rapproche, ce sont surtout les influences exogènes ». Colonialisme, esclavagisme sont en effet communs à presque toutes les sociétés africaines. Mais que dire de leur diversité intrinsèque !

L’auteure n’efface pas de son champ ceux d’Afrique qui ont été les bénéficiaires et acteurs de la violence, notamment dans l’esclavage. De même, pour aujourd’hui, elle assume ce qu’elle nomme « le piètre leadership du continent ». De ces leaders défaillant, elle écrit : « Ils ne sont pas seulement de chez nous, ils sont nous. »

Elle évoque des pistes pour construire cette écriture de l’Afrique-monde. Instituer des organisations dédiées, s’affranchissant des ingérences « sonnantes et trébuchantes d’adultération du projet ». Des dispositifs comprenant des instances non-mixtes (ouvertes aux seuls sub-sahariens). Afin de « se dire en ses propres termes, et d’abord à soi. ». Une intention refusant le contre-discours qui « confirme la centralité de ce à quoi l’on prétend s’opposer ».

Séverine KODJO-GRANDVAUX : « S’estimer, faire sens »

Retrouver l’estime de soi, imposer le respect et la reconnaissance. Prendre conscience que « la colonialité / modernité s’est construite sur le poids de l’exclusion et du mépris ». L’auteur parle du mépris, de l’humiliation. Elle cite Axel Honneth.

Elle met la question culturelle au cœur de la domination, citant l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o : « Le champ le plus important sur lequel il [le colonialisme] jeta son emprise fut l’univers mental du colonisé : les colonisateurs en vinrent, par la culture, à contrôler la perception que le colonisé avait de lui-même et de sa relation au monde.

L’emprise économique et politique ne peut être totale sans le contrôle des esprits. Contrôler la culture d’un peuple, c’est contrôler la représentation qu’il se fait de lui-même et de son rapport aux autres. Dans le cas du colonialisme, l’établissement de cette emprise pris deux formes : la destruction ou la dévalorisation systématique de la culture des colonisés, de leur art, de leurs danses, de leurs religions, de leur histoire, de leur géographie, de leur éducation, de leur littérature écrite ou orale – et inversement la glorification incessante de la langue du colonisateur. »

Et elle pose les redoutables questions de la pensée pour sortir de la pensée coloniale : « Le travail de décolonisation conceptuelle, par exemple, se situe-t-il à l’intérieur ou à l’extérieur de l’épistémè occidentale dont il entend s’affranchir ? »

Revenant, comme presque tous les auteurs, sur la question de l’universalisme, elle pose cette question « Et lorsque nous appartenons à la culture dite majoritaire [celle du colonisateur ou de ses descendants], comment ne pas confondre sa culture avec l’universalité ? Comment décentrer son regard quand on est en position dominante pour voir en quoi nos propositions ne sont pas valables pour tous ? Et qu’il n’y a pas un centre mais des centres de production de savoir, lesquels ont bien souvent été mis à mal par un système universitaire (modèle occidenal) imposé à l’Afrique. »


[1] K. M. Panikkar. « L’Asie et la domination occidentale du XVe siècle à nos jours » (1956)

[2] Hooks a forgé son pseudonyme à partir des noms de sa mère et de sa grand-mère. Son nom emploie des initiales minuscules, de manière non-conventionnelle, ce qui signifie pour elle que le plus important dans ses travaux est la « substance des livres, pas ce que je suis ».

[3] La conférence de Bandung s’est tenue en avril 1955 à Bandung, en Indonésie, réunissant pour la première fois les représentants de vingt-neuf pays africains et asiatiques dont Gamal Abdel Nasser (Égypte), Jawaharlal Nehru (Inde), Soekarno (Indonésie) et Zhou Enlai (Chine). En affirmant la condamnation radicale de toute colonisation, pour quelque raison que ce soit, cette conférence marqua l’entrée sur la scène internationale des pays décolonisés du « tiers monde ». Ceux-ci ne souhaitaient pas intégrer les deux blocs qui se faisaient face :  États-Unis et URSS. Ils choisissent alors le non-alignement.

[4] L’expression est d’Immanuel Wallerstein.

[5] Ibid.

[6] La « parenté à plaisanterie », est une pratique sociale ouest-africaine, qui autorise, et parfois même oblige, des membres d’une même famille (tels que des cousins éloignés), ou des membres de certaines ethnies entre elles, à se moquer ou s’insulter, et ce sans conséquence ; ces affrontements verbaux étant en réalité des moyens de renforcement du lien social.


Sur Achille Mbembe ==> ICI

Sur Felwine Sarr ==> ICI

Voir note de lecture sur « Afrotopia » de Felwine Sarr ==> ICI

Voir note de lecture « Pétales de sang » de Ngugi wa Thiong’o ==> ICI


© 2020 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

Conception | Réalisation : In blossom

© 2020 Jacques Ould AoudiaTous droits réservés

Conception | Réalisation : In blossom