Des sociétés arabes nouées, entravées

Des sociétés arabes nouées, entravées

« Les poussées populaires qui ont secoué les sociétés arabes depuis 2011 n’ont pu défaire le nœud qui les enserre, mais ont révélé les profondes ruptures antérieures« 

Texte issu d’une interview de Jacques Ould Aoudia faite à Paris en juillet 2015 par Naïma Bouras et publié en juillet 2019 dans : « Regards croisés sur les printemps arabes. Ruptures / Continuités dans l’analyse des sociétés en mutation », sous la direction de Naïma Bouras – Editions L’Harmattan, 2019.

Les poussées populaires de 2011, révélatrices des tensions accumulées

Comme les tremblements de terre sont la manifestation de tensions accumulées dans les profondeurs de la terre, les poussées populaires qui ont secoué les sociétés arabes à partir de 2011 ont été l’expression éruptive de mouvements qui travaillent ces sociétés depuis des décennies.

Les violences jihadistes également

Il n’y a pas que les poussées populaires qui sont survenues depuis 2011 pour révéler le malaise qui affecte nos sociétés. La déflagration des violences provoquées par les mouvements jihadistes est également le symptôme des profondes tensions qui s’y accumulent. C’est à partir de cette lecture des événements que nous cherchons à identifier et analyser les lames de fond qui opèrent au cœur des sociétés arabes qui tentent de venir à bout des obstacles qui les bloquent depuis des siècles et que les récentes poussées populaires n’ont pu défaire.

Les sociétés arabes n’ont pas encore trouvé leur concept, leur imaginaire partagé, leur méthode… pour trancher leur nœud gordien.

Des sociétés arabes nouées, entravées
Couverture du livre édité chez l’Harmattan

Deux grands mouvements qui travaillent nos sociétés

Nous identifions deux grands mouvements qui travaillent ces sociétés et vont peser fortement sur leur devenir. Le basculement des imaginaires sociaux vers la religion et l’émergence de l’individu.

1. Un mouvement profond traverse les sociétés arabes : l’islamisation des imaginaires sociaux

Depuis plus de trente ans, une puissante vague mobilise des centaines de millions de musulmans dans le monde [1] en un renversement radical et durable des imaginaires sociaux.

Après des années de présence discrète, l’Islam se donne à voir

Mosquées pleines, multiplication des signes des prescriptions islamiques (barbe, foulard…), du nombre de pèlerins à la Mecque, des constructions de mosquées… Demande croissante d’activités financières islamiques… Mais aussi large écoute des chaînes satellitaires diffusant des programmes religieux. Activités massives des jeunes sur les réseaux sociaux, véhiculant en majorité des versions radicales du discours religieux.

Ce mouvement se caractérise par une pression à toujours plus de signes religieux

S’y opposer, c’est « s’opposer à la volonté de Dieu ». Il s’accompagne d’une obsession à la conformité aux normes religieuses dans la vie courante. A l’évocation répétitive du nom de Dieu, à la coupure du monde entre les « vrais musulmans » et les autres. Le redressement inattendu des taux de fécondité dans la plupart des pays arabes participe de ce mouvement [2].

Globalement, ce mouvement ne procède pas d’une montée du spirituel

L’islam a toujours constitué une dimension profonde des imaginaires de ces sociétés. Ce qui est nouveau, c’est l’envahissement des manifestations de la religion dans le champ social. Cet envahissement ne procède pas d’une montée du spirituel, mais d’une religiosité de démonstration, d’affirmation identitaire. Affirmation contre ceux qui dominent les champs du pouvoir, de la richesse et qui façonnent les normes sociales. Au Nord, cette affirmation identitaire au sein des communautés de culture musulmane prend la forme d’un repli communautaire. Ce repli peut aller jusqu’au rejet de l’intégration pour certaines parties de ces populations, surtout parmi les jeunes.

Cette islamisation des sociétés trouve sa traduction dans les scores électoraux

Les partis se réclamant de l’Islam ont obtenu partout des majorités relatives lors d’élections non contestées, depuis 2011. Et avant même à Gaza, en Algérie, mais aussi en Turquie. Dans chacun des principaux pays arabes, cette poussée électorale a été « digérée » par les pouvoirs en place qui ont répondu à cette montée du fait religieux avec leurs ressources politiques et leur histoire, conduisant à des équilibres plus ou moins stables.

Un ensemble de faillites explique ce phénomène

Les démarches de modernisation/sécularisation engagées après les Indépendances dans la plupart des pays arabes ne se sont pas accompagnées d’un développement politique et économique. Bien plus, cette sécularisation s’est faite, en Turquie, Algérie, Tunisie, avec un mépris affiché pour les croyants. Des croyants considérés comme « arriérés » face à la modernité qui ne pouvait être qu’occidentale et séculière.

C’est aussi la faillite des mythes post-indépendances (Panarabisme, Socialisme arabe), à quoi se sont ajoutés les échecs militaires face à la « morsure » d’Israël [3].

Enfin, avec la mise en œuvre des politiques de libéralisation, on a assisté à une montée de la corruption et des inégalités [4]. Mais aussi à celle des organisations islamistes œuvrant dans les quartiers populaires sur le terrain social, que les Etats ont abandonné dans les années 80 suivant les prescriptions d’austérité du FMI.

De multiples instrumentalisation de la religion

S’ajoutent les diverses instrumentalisations des gouvernements locaux par les pays dominants qui ont renforcé le sentiment d’échec et d’humiliation. Financements des pays du Golfe et doctrine wahhabite soutiennent activement ce mouvement. Ces diverses instrumentalisations des forces locales ont ajouté à l’entropie du système.

Mais l’instrumentalisation de la religion n’est pas seulement le fait de forces extérieures. Tous les dirigeants de la région, y compris dans les pays « laïques » ont manipulé le sentiment religieux, notamment en soutenant une matrice éducative acritique, formant les esprits à la soumission et au refus de l’altérité dès le plus jeune âge.

A la base même de l’enseignement, un radicalisme implicite

L’interprétation de l’Islam qui a fini par s’imposer il y a sept siècles, est massivement diffusée encore aujourd’hui dans l’enseignement public et le discours religieux. Une interprétation qui nourrit le refus de la rationalité, une vision binaire du monde (prohibé/autorisé), un discours qui prône la rupture avec l’autre (eux/nous) comme grille indépassable de lecture du monde [5].

Les semences du radicalisme sont ainsi présentes dans les discours des institutions du culte et d’éducation dans tout le monde arabe. Ces systèmes d’enseignement produisent en outre des résultats très défavorables à l’acquisition de connaissance [6]. Et les espaces d’éducation constituent des lieux de production des germes de la radicalisation dans le rapport à la connaissance (absence de pensée critique), à l’autorité (soumission), à la femme (inégalité des sexes) et à l’autre (l’ennemi). La propagande jihadiste se coule parfaitement dans cette éducation banalement acritique [7] !

Là réside le nœud qui bloque les évolutions des sociétés arabes depuis des siècles, au-delà de l’extrémisme violent actuel

Contradictions et résistances

Ce mouvement d’islamisation des sociétés n’est pas exempt de contradictions. Notamment entre poussées à l’individualisme et conformités aux règles religieuses. De larges fractions de la population, urbaines, instruites, maîtrisant la langue française ou anglaise, s’y opposent en défense de leur mode de vie en voie de sécularisation.

De nos jours, la Tunisie illustre la version pacifiée de cette opposition, avec l’adoption de la Constitution par un compromis entre les forces qui s’appuient sur cette vague et celles qui défendent une société sécularisée. A l’opposé, l’Egypte où la violence persiste. Aucun compromis n’a été cherché, ni par le président Morsi destitué, ni par l’actuel président Sissi [8]. Morsi a voulu le pouvoir sans partage pour ses Frères. Il a tout perdu. Morsi a gagné dans la répression sanglante. Il a pris tout le pouvoir, sans partage aussi.

Les organisations jihadistes s’adossent à ce mouvement

Jouant sur le continuum entre Islam populaire, Islam des institutions et Islam salafiste, elles développent une propagande puissante. Une propagande qui mobilise des jeunes du monde entier qui s’engagent corps et âme auprès de lui, en opposant radicalement le monde des « vrais musulmans » aux « mécréants ».

Par leurs agissements et leur habile communication, les jihadistes opèrent ainsi une tentative de putsch permanent pour « prendre le pouvoir » sur la communauté musulmane mondiale, sommée de choisir son camp à chaque proclamation, à chaque exécution, à chaque attentat, à chaque massacre.

2. L’émergence de l’individu.

Parallèlement à ce mouvement d’islamisation, on constate l’émergence de l’individu dans les sociétés du monde arabe, comme dans toutes les sociétés du Sud.

Une profonde modification des formations sociales

L’éducation de masse, menée depuis les Indépendances, malgré ses faiblesses qualitatives, a modifié anthropologiquement les sociétés du monde arabe. Ce mouvement se combine avec l’urbanisation des sociétés qui tend à défaire les liens communautaires. Ainsi qu’avec la diffusion des outils digitaux. Une majorité des jeunes dispose désormais d’une voix. Une voix pour s’exprimer, s’informer, contester, mais aussi pour intoxiquer, menacer, embrigader…

Cette multiplication des voix signe l’émergence de l’individu

La société sort progressivement de la culture de soumission [9] et tend à s’autonomiser des régulations autoritaires antérieures.

Ce mouvement, qui concerne toutes les sociétés du Sud, bouscule partout les régulations sociales. Il pousse à la décentralisation à tous les niveaux. Les pays du Sud qui maintiendront une gouvernance centralisée doivent s’attendre à de graves crises politiques.

Une émergence contrariée

Mais cette émergence de l’individu dans les sociétés arabes est contrariée par deux phénomènes. D’une part l’absence d’opportunités sociales, économiques, politiques offertes aux jeunes au regard de leurs capacités nouvelles. D’autre part, cette émergence forme des individus ayant acquis des libertés sans apprentissage de la responsabilité individuelle. Ce sont, majoritairement, des « individus incomplets » qui ne trouvent pas les modalités du passage à l’action dans le champ social.

2.1. Le décrochage de larges parties de la jeunesse du monde arabe, en situation d’exclusion

Ces capacités nouvelles en termes de compétences ne rencontrent pas d’opportunités sur le terrain de l’emploi, qui reste confisqué par les enfants des classes dirigeantes. La grande masse de la jeunesse se trouve ainsi en situation d’exclusion. Laquelle se manifeste notamment par le niveau très élevé du chômage des jeunes, et tout particulièrement des jeunes diplômés. Ceci est largement documenté dans les études depuis plus de 20 ans. Mais l’exclusion de la jeunesse est aussi politique. C’est elle qui a mis le feu à la poudre des mouvements dans tous les pays arabes à partir de 2011. Mais ce sont les insiders qui ont tiré les marrons du feu en les disputant aux partis islamistes qui ont alors émergé au grand jour.

Mépris et humiliation

Ces capacités nouvelles créent un intense désir d’action et de reconnaissance [10], dont le déni relève du mépris et de l’humiliation. Or nous sommes dans une situation de déni, et des jeunes continuent de se jeter à corps perdu vers l’eldorado européen, s’immolent par le feu ou s’engagent dans la délinquance et pour une partie d’entre eux, dans le « rêve jihadiste » 11].

2.2. Cet individu qui a émergé est un individu « incomplet »

Les jeunes disposant ainsi d’une voix vivent une seconde contradiction qui porte sur la nature même de ces capacités nouvelles. On constate, pour la grande masse d’entre eux, la faiblesse de la formation à la compréhension de la complexité, à l’acceptation de la différence. Ces faiblesses sont le résultat d’une pédagogie acritique. Une pédagogie qui évite l’apprentissage de la responsabilité individuelle et collective. Ce point rejoint le nœud évoqué supra sur la matrice cognitive transmise par les systèmes d’éducation dans le monde arabe.

Il est remarquable de constater, sur le long terme, la convergence des forces qui ont affecté et affectent les sociétés arabes (colonialisme, nationalisme, islamisme) en ce qu’elles ont toutes écrasé la pensée critique au sein des sociétés.

Au total, de larges parties de la jeunesse dans les pays arabes se retrouvent doublement bridées

Par l’écart persistant entre ses capacités d’expression et leurs faibles opportunités de réalisation, mais aussi par l’absence d’apprentissage de la responsabilité individuelle, des droits et devoirs de la citoyenneté…qui traduisent l’émergence d’un individu incomplet dans des sociétés restées rigides.

3. Au croisement de la montée de la religion et de l’individualisme

D’un côté, l’affirmation de l’individu ouvre des espaces pour questionner les normes y compris religieuses. Elle tend à s’affranchir des comportements de soumission à l’autorité, à ouvrir des rapports plus confiants avec l’autre sexe, à se poser comme sujet.

Mais d’un autre côté, l’individu « libéré » du contrôle social traditionnel peut plus facilement aller vers la délinquance. En outre, l’autonomisation dans l’accès à la connaissance livre ces individus « incomplets » à la propagande jihadiste simpliste. Sans recul critique face aux messages des réseaux sociaux, offrant un excès de sens à des jeunes déboussolés, prêts à replonger dans une autre soumission.

Les sociétés arabes sont actuellement dans des situations instables

[pour rappel, ce texte a été écrit en 2015]

Les mouvements qui les ont modifiées en profondeur sont porteurs de bouleversements à venir car le nœud qui les enserre est toujours là. Pour s’en défaire, ces sociétés ont devant elles trois défis majeurs, étroitement liés : 1/la recherche d’un compromis pour répondre à la question de la légitimité des règles (qui fait les règles ? Dieu ou les hommes ?). 2/ la refonte du système de transmission du savoir et des valeurs dans une vision ouverte sur l’altérité et la critique. 3/ l’élaboration d’une alternative au modèle économique libéral qui bloque le développement et génère corruption et inégalités [12].

Jacques OULD AOUDIA, juillet 2015

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Les révoltes qui animent en 2019 les sociétés algérienne, libanaises, iraqienne vont elles enfin trancher le nœud gordien ?


[1] Ce mouvement concerne tout le monde musulman. Dans cet article, nous nous limiterons au monde arabo-musulman.

[2] Youssef COURBAGE : « Le baby-boom imprévu du monde arabe » – L’Opinion, 18 Octobre 2015.

[3] Georges CORM Le Proche-Orient éclaté (1956-2012), Paris Ed Gallimard.

[4] Jacques OULD AOUDIA, Croissance et Réformes dans les pays arabes méditerranéens. Ed. Karthala et AFD, 2008.

[5] Asma LAMRABET. L’Economiste, édition n° 4908 du 30/11/2016.

[6] Voir la position des pays arabes au classement PISA : https://www.oecd.org/pisa/.Le « Rapport arabe sur le développement humain 2003 » du PNUD débouchait sur les mêmes constatations.

[7] Mahmoud HUSSEIN : « Les musulmans au défi de Daech » -Gallimard, 2016. Voir note de lecture ==> ICI

[8] Jacques OULD AOUDIA « Entre compromis et violence, les sociétés arabes ont émergé depuis 2011 », Confluences Méditerranéennes, n°94, 2015.

[9] Mohamed TOZY, Monarchie et islam au Maroc, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

[10] Axel HONNETH, La Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006.

[11] Cf le Rapport sur le Développement Humain arabe 2016.

[12] Ces points sortent de l’exercice proposé dans cet ouvrage.

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