« Les musulmans au défi de Daech » de Mahmoud HUSSEIN (note de lecture)

« Les musulmans au défi de Daech » de Mahmoud HUSSEIN (note de lecture)

Au plus sombre de notre époque marquée par l’extension de la violence que le mouvement jihadiste projette sur le monde, des penseurs issus des sociétés de culture musulmane se mobilisent pour comprendre et relever le défi qui est lancé à nos sociétés. Comme auparavant l’ouvrage de Rachid Benzine [1], le livre signé Mahmoud Hussein [2] participe de cette réflexion. Un livre court, simple, puissant, qui va à l’essentiel.

Sans effacer la responsabilité des acteurs extérieurs au monde musulman dans l’avènement de cet extrémisme violent, à commencer par les Etats-Unis, l’auteur pose la prééminence des facteurs internes. Comme dit le proverbe chinois : « pour qu’un poussin naisse, il faut certes que l’œuf ait été couvé, mais l’essentiel est qu’il ait été fécondé ». En d’autres termes, ce sont les causes internes qui priment. Nul ne peut se cacher derrière la faute de l’autre, sauf à se tromper soi même et rester dans l’impuissance.

L’ouvrage montre qu’au-delà de la nécessaire et urgente réfutation de l’idéologie mortifère répandue par Daech, l’enjeu pour les sociétés de culture musulmane est de se débarrasser du lourd fardeau historique qui pèse depuis des siècles sur la pensée en terre d’Islam.

Un fardeau fabriqué de mains d’hommes qui ont figé l’interprétation des Textes en une vision littéraliste, acritique, niant les nombreuses figures que l’Islam a pris, du fait des hommes, dans ses 14 siècles d’histoire et les différentes cultures dans lesquelles il s’est implanté. Une vision qui efface l’immense potentiel de libération qu’a représenté l’Islam par rapport aux sociétés qui l’ont adopté à ses débuts, portant notamment sur le fait que cette nouvelle religion a fait de chacun le responsable individuel de ses actes, magnifiant la dignité intrinsèque de chaque être humain, en un dépassement du naturalisme païen et de l’allégeance absolue aux chefs des tribus.

La pratique de l’Islam aujourd’hui a été fixée au VII° siècle du calendrier Hégire (XIII° siècle du calendrier Grégorien), au terme de plusiers siècles de luttes idéologiques et politiques menées par des êtres humains, contre celle pronant le libre arbitre et la rationalité, mettant l’amour et l’ascétisme au centre de la recherche spirituelle, rejettant tout dogmatisme religieux et favorisant la recherche scientifique et l’apprentissage de la philosophie. Après la défaite de ces courants, « la recherche confiante du savoir va cèder le pas à la défense frileuse de certitudes acquises » (p 60).

Depuis le triomphe de cette vision littéraliste de la religion rejetant libre arbitre et rationalité, la pensée dans le monde de culture musulmane s’est congelée, sévèrement surveillée par les institutions officielles religieuses et les pouvoirs politiques liés entre eux par un échange entre légitimité transcendantale et protection politique. L’exemple le plus achevé de cette alliance s’est opéré en Arabie Saoudite où le pouvoir soutient les institutions religieuses qui véhiculent, à l’intérieur et à l’international, la vision la plus fermée de l’Islam, le wahhabisme. La protection de ce système par les Etats-Unis depuis 1945 n’efface en rien la responsabilité majeure des acteurs politiques et religieux des pays de culture musulmane.

Tout au long du XIX° siècle, des penseurs arabes ont tenté de soulever la chappe de plomb qui s’était abattue sur leurs sociétés, dans le mouvement de « Renaissance » (Nahda) qui a traversé tous les pays arabes. Mais les résistances des traditionnalistes et les vagues coloniales conjuguées ont eu raison de cet élan réformateur.

          Au-delà des apports de ce livre, sa lecture m’a inspiré les réflexions suivantes. Le principal vecteur de ce gel de la pensée a été et demeure la matrice de transmission du savoir dans les sociétés, par les systèmes éducatifs et au sein des familles. Depuis les Indépendances, les Etats des pays arabes ont effectué des dépenses d’éducation les plus importantes du monde en développement. Malgré cet effort quantitatif, les jeunes arabes affichent des performances très basses en matière éducative [3]. La cause en a été largement analysée : éducation acritique privilégiant la mémoire sur la réflexion, l’approche binaire (bien/mal, vrai/faux), peu ouverte à l’enseignement de l’histoire et de la géographie, fermée aux grandes œuvres des autres civilisations, mais aussi aux œuvres mêmes de la pensée arabe ! [4] Au total, un système d’enseignement peu capable d’éveiller les jeunes à la complexité du monde, à sa diversité, à l’altérité. Cette approche de l’éducation est directement issue de la vision fermée qui s’est imposée il y a huit siècles dans la culture des pays arabes. Les élans d’ouverture éducative après les indépendances se sont vite refermés quand les pouvoirs se sont sentis menacés par l’autonomie de pensée (et donc par la critique sociale) qu’un système éducatif vivant pouvait promouvoir.

Aujourd’hui, la vision que propose Daech est en congruence avec la pratique menée au sein de la plupart des espaces d’éducation dans les pays de culture musulmane, qui constituent ainsi des lieux de production des germes de la radicalisation, notamment dans le rapport à la connaissance (absence de pensée critique), dans le rapport à l’autorité (soumission), dans le rapport à la femme (inégalité des sexes) et dans le rapport à l’autre (le mécréant, l’ennemi). La propagande jihadiste se coule parfaitement dans cette éducation banalement acritique ! Il y a ainsi capillarité entre l’Islam quotidien, l’Islam officiel, et l’Islam jihadiste.

Il est remarquable de constater, sur le long terme, la convergence des forces qui ont affecté depuis deux siècles et affectent encore les sociétés arabes (colonialisme, nationalisme issu des Indépendances, islamisme) en ce qu’elles ont toutes écrasé la pensée critique au sein des sociétés.

Des voix s’élèvent dans les sociétés de culture musulmane pour oser repenser ce que des êtres humains ont fait de l’Islam, avec ses conséquences funeste aujourd’hui, au Sud comme au Nord. Pour desserrer le nœud formé depuis des siècles dans l’imaginaire social du monde musulman par la fusion entre culture, religion, politique et idéologie, par une lecture des Textes décontextualisée, qui privilégie la Loi sur la Foi, la norme sur la transcendance.

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[1] Rachid BENZINE, « Les nouveaux penseurs de l’islam », Albin Michel, 2004.

[2] Mahmoud HUSSEIN est le nom que deux auteurs, Bahgat EL NADI et Adel RIFAAT, ont adopté pour écrire en commun de multiples ouvrages, dont une histoire du Prophète : « Al-Sîra, le Prophète de l’islam raconté par ses compagnons », 2 volumes Grasset, 2005 et 2007.

[3] Le classement PISA de 2016, malgré les réserves que l’on peut faire à toute comparaison internationale, confirme le retard des écoliers arabes au regard des écoliers des autres pays. Quatre pays arabes (outre des pays du Golfe) se sont prêtés à l’enquête de l’OCDE, et présentent des classements très défavorables : la Jordanie (61° sur 70), le Liban et la Tunisie (65° ex aequo) et l’Algérie (69°). https://www.oecd.org/pisa/

[4] « Le Rapport arabe sur le développement humain 2003. Vers une société du savoir », publié en 2003 par le PNUD débouchait déjà sur les mêmes constatations.

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