« Pauvre petit Blanc » de Sylvie Laurent (note de lecture). On ne peut comprendre ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 à Washington avec l’envahissement du Capitole par des fanatiques d’extrême droite, sans avoir une vision de long terme de la formation de la nation américaine. Depuis ses origines, « la race est consubstantielle au projet national » (p 38).

La blancheur synonyme de préséance tranquille, de normalité confortable

Pour l’auteure, être Blanc [1] n’est pas pris comme caractéristique raciale. Ni ne se réduit à des spécificités culturelles, comme le voudraient l’idéologie suprémaciste (être travailleur, respectueux des lois…). C’est un construit social et politique. Un construit qui va devoir, de plus, s’adapter avec l’extension de l’immigration à d’autres Blancs que ceux des origines.

Dans la formation sociale des Etats Unis, être blanc est un statut, un rang, un « patrimoine ». Un patrimoine formé et durci dans des lois jusqu’aux années 1960. C’est le droit à la citoyenneté, l’accès à la propriété. C’est un privilège. C’est ce patrimoine qui a été perçu comme en danger de dépossession quand le mouvement des Droits civiques aux Etats Unis a annulé les lois discriminatoires envers les Noirs dans les années 60. Il y a un véritable effondrement, réel et fantasmé, du privilège d’être blanc aux Etats Unis.

Une citoyenneté excluante

Cette position relève d’une conception patrimoniale de la citoyenneté. Une position issue de l’approche libérale du « droit naturel » qu’auraient les individus à posséder des libertés et des biens. Selon cette vision, il faut faire fructifier ce patrimoine. « Capital humain », « capital santé », « capital social » … La vision patrimoniale a envahi nos imaginaires.

De fait, cette vision procède d’une citoyenneté excluante. Ceux qui ne sont pas considéré comme Blanc ne disposent pas de ce capital ou dans une proportion réduite.

Être blanc, c’est un privilège qui va de soi

Un privilège qui n’est pas vécu comme privilège. Mais comme une donnée d’évidence. Celle de la supériorité totale, non questionnable, des Blancs occidentaux sur toutes les autres peuplades.

Les Blancs occidentaux ont dominé le monde pendant 4 siècles. C’est de là qu’ils tirent l’incontestabilité de leur sentiment de supériorité. Du fait même d’avoir dominé le monde. « Si nous avons dominé le monde, c’est bien que nous étions supérieurs ». Cette phrase forme un énorme non-dit qui sous-tend ce sentiment de domination « tranquille ».

Une domination tranquille ?

Oui, jusqu’au moment où règles qui assuraient cette domination sont remises en question. Toute remise en cause de cette supériorité absolue est alors vécue comme une menace. Une menace existentielle. Et même une discrimination. En un retournement de la problématique. Une atteinte radicale à l’être profond du Blanc dominant.

Aux Etats Unis, ce Blanc dominant est d’origine anglo-saxone. Mais il a dû agréger dans son camp les autres Blancs. Appelés « Blancs ethniques » (Italiens, Irlandais, Juifs, Polonais, Arméniens…), ils ont constitué à partir de la moitié du XIX° siècle, l’essentiel de l’émigration aux USA.

La question raciale, à l’origine de la formation de la Nation américaine

Une formation sociale bâtie dès les origines sur la distinction entre « eux » (les Indiens natifs) et « nous », les conquérants colonisateurs. Avec la légitimité évidente dans la spoliation des terres, les massacres et le cantonnement dans des « réserves » des population d’Indiens. Un mouvement soutenu par l’idéologie de « La Destinée manifeste » [2].

Ensuite l’arrivée massive des Noirs esclaves dans les grandes plantations du Sud du pays. Et leur cantonnement dans un statut chosifié. Sans aucun droit.

Pour les pères fondateurs, il n’y avait de citoyen que blancs !

Ceux qui ont établi les bases de la démocratie américaine, au XVIII° siècle, ont d’emblée théorisé la supériorité raciale des blancs. « La première loi de 1790 sur la naturalisation établissait explicitement la confusion entre la citoyenneté et la race blanche. Cette dernière étant mythifiée comme la ‘souche anglo-saxonne’ » (p 75)

La nation américaine s’est ainsi instituée entre le désir d’être une nation civique basée sur un contrat social universel et la réalité d’une nation raciste. Une nation fondée sur l’accaparement du pouvoir et des richesses par les Blancs. Et sur la subordination institutionnalisée des Noirs après l’extermination des Indiens.

« De 1619 à 1865, période de fondation et de perfectionnement démocratique de la jeune nation américaine, l’esclavage fut tout à la fois source incomparable de profit, justification de la distribution du pouvoir politique aux riches planteurs du Sud (dont la voix était prééminente au Congrès) et spectacle effroyable de la contradiction entre les principes fondamentaux du pays et son économie politique. » (p 36)

« Pauvre petit Blanc » de Sylvie Laurent (note de lecture) couverture

La ségrégation par le droit pour éviter une jonction entre les Blancs pauvres et les Noirs esclaves

Quand les immigrés non anglo-saxons venant d’autres régions d’Europe sont arrivés en masse, il a fallu éviter toute conjonction d’intérêts. Toute solidarité, entre les Noirs esclaves et ces Blancs nouveaux arrivants, en général, pauvres.

Les Noirs esclaves ne disposaient d’aucun droit, étant la chose d’un propriétaire blanc. Même quand ils étaient affranchis, ils ne devenaient pas citoyen américain. Ni n’avaient le droit d’accéder à la propriété foncière. Très vite, les Blancs pauvres ont obtenu la citoyenneté américaine, donc le droit de vote, et celui de posséder de la terre.

Par cette équivalence entre leur blanchité et les droits qu’elle leur accordait, leur race était ainsi devenue le fondement de leur patrimoine. Et le facteur de leur discrimination de droit vis-à-vis des Noirs. Ainsi s’est institué une barrière contre toute jonction entre Blancs pauvres et Noirs esclaves.

Les seuls Américains légitimes

Subjectivement, être blanc confère un droit légitime, qui n’a pas à être revendiqué pour s’exercer. Cet ordre des choses, c’est, dans les faits, la « suprématie blanche ». (p 42) Suprématie incarnée par les WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Premiers immigrés conquérants, ils s’estiment les seuls Américains légitimes. Les « vrais américains ». Rejetant hors de cette légitimité tous les autres, notamment Indiens et Noirs.

Sauf allégeance pour les Blancs pauvres. Car l’acquisition par les Blancs pauvres (les immigrés irlandais, italiens, juifs d’Europe Centrale, polonais, arméniens) de leur reconnaissance comme Blanc s’accomplit souvent avec, de leur part, des signes manifestes de racisme envers les Noirs.


Dieu, la Race comme fondement de la domination

Remarque JOA : Il y a une obsession des dominants à rejeter dans des catégories créées hors du pouvoir humain (Dieu, Race) les fondements mêmes de leur domination. Ainsi, on protège ces fondements de toute modification par la raison humaine, par le droit, par la démocratie. Il n’est pas étonnant qu’au moment où la démocratie s’effrite dans les pays dits « démocratiques », Dieu avec les Evangélistes d’un côté, la Race avec la montée du thème de la dépossession de l’autre, reviennent en force au secours des dominants !


Et pour renforcer ce recours à la race, on renverse l’argument

Tout rétablissement des droits des minorités discriminées (et d’abord, des plus discriminés d’entre eux, les Noirs) est alors vécu par une partie des Blancs comme une discrimination dirigée contre eux. Les idéologues de la droite dure présente dans les deux partis (surtout chez les Républicains) poussent alors l’idée que les Blancs doivent s’organiser pour résister à ces discriminations. Au même titre que les autres minorités. En donnant même à cette idée une connotation universaliste : « Tout le monde a le droit de résister quand il est discriminé ! ».

Une telle démarche vise ainsi à renverser les rôles entre victimes et oppresseurs

Elle tire sa force d’un profond sentiment de « perte » de la part de larges fractions de la population blanche. Il n’est pas anodin que Donald Trump ait réuni sur son nom 75 millions d’électeurs américains en novembre 2020.

L’idée d’un « racisme antiblanc » vise alors à agréger les Blancs autour de positions d’extrême droite. Mais aussi à délégitimer les demandes de justice raciale de la part des véritables discriminés. Les courants qui portent ces idées de « racisme antiblanc » prétendent parler au nom du « peuple d’en bas ». Un « peuple d’en bas » réduit implicitement à sa composante blanche.

« La peur des Noirs »

Ainsi, l’identité blanche était et demeure totalement liée à la subordination noire. Avec sa conséquence inéluctable dans la conscience blanche : la « peur des Noirs ». Entendue comme la peur de la violence des Noirs envers les Blancs. Et envers les femmes blanches surtout. Cette « peur » va de pair avec « l’innocence blanche ». Innocence que les tribunaux ont largement consacrée dans leur jugements. Et continuent massivement de le faire.

A noter que cette peur des Noirs (après celle des « impitoyables Indiens ») a été un des principaux fondements du droit des Blancs de se défendre individuellement. Et donc de posséder des armes.

A noter également que « la peur des Noirs » est une phrase qui se retourne. Oui, les Noirs ont peur !


A propos de la peur des noirs et autres thèmes exposés dans cette Note de lecture

Remarque JOA : De mon ami Jo H., dont l’arrière-grand-père noir était né esclave, aux origines noires, indiennes d’Amérique et suisse, je retiens ces phrases :

« Oui, les noirs ont peur. Quand j’étais adolescent, ma mère me disait qu’il fallait que je fasse toujours attention car je pouvais être tué. Par un policier. Par un Blanc raciste. Pour rien, sans raisons. Comme j’étais grand et fort, je n’avais peur de rien ni de personne. C’est pourquoi ma mère n’arrêtait pas de me dire cela. Elle savait que peut être un jour, je ne rentrerai pas. J’aurai été tué parce que Noir. »

« Aux Etats Unis, quand tu as une goutte de sang noir, tu es Noir ».

Mais il est aussi une autre pensée véhiculée par les Noirs qui se retourne contre eux :

« Cette histoire de dette des Blancs esclavagistes envers les Noirs des Amériques est un poison qui mine la conscience des Noirs. Certains peuvent dire qu’ils attendent qu’on leur rembourse cette créance qui ne s’est pas éteinte au fil des générations. Mais c’est bien un poison qui paralyse l’énergie des Noirs. Il faut oublier cette histoire de dette ! »


Sur le fil long de l’histoire, cette peur enracinée dans la conscience blanche

Peur des Indiens. Peur des Noirs, des Latino. Mais aussi peur du déclassement, de la dépossession, de la submersion démographique. Et des maladies, des drogues, de la criminalité introduites par les migrants. Et en face, « l’innocence blanche » !

Il en faut, des armes, pour se protéger de tous ces « dangers » !

La préservation acharnée du droit de porter une arme s’identifie de fait avec la défense de l’homme Blanc. Michel Moore, dans son documentaire « Bowling for Columbine » expose la question de la détention des armes à feu à partir d’une fusillade au lycée Columbine à Littleton (Colorado) en 1999 où 12 lycéens et un professeur ont été assassinés par deux de leurs camarades. Voir  ==> ICI

L’angle mort du sentiment de domination chez les Blancs qui se prévalent d’une position anti-raciste

Une étude montre aux Etats-Unis que ceux qui sont les premiers à nier la domination blanche sont les catégories sociales supérieures éduquées. Des personnes qui se pensent progressistes. Qui professent un universalisme abstrait, « aveugle à la race ». Qui se vivent même comme « anti-racistes », dans une société « post-raciste ». Sur « l’angle mort » de penseurs progressistes », voir ==> ICI

Et ces mêmes personnes sont les premières à dénoncer le racisme grossier des « petits Blancs ». Ajoutant à leur négation de la domination blanche le mépris de classe.

Nixon puis Reagan attisent la haine

La question raciale, dans le contexte de l’abolition des lois de discrimination des années 1960, va constituer un puissant levier pour le Parti Républicain. Un levier pour conquérir sur son rival Démocrate des bases électorales dans la population blanche. Nixon puis Reagan vont développer un récit présentant le travailleur blanc, méritant, respectueux des lois, patriote, comme victime d’une dépossession par les Noirs décrit comme oisifs, délinquants, profiteurs des dispositifs d’assistance publique.

Ce poison de haine va être déversé pendant des années. Et recueillir un écho dans de larges couches de la population blanche

Il réussira à miner la légitimité les mesures volontaristes d’élargissement de l’accès de Noirs aux universités, aux emplois publics (« Affirmative action »). Et de transformer dans l’imaginaire social, ces dispositifs en mesures discriminatoires contre les Blancs. Et notamment les Blancs pauvres. De même il retournera l’antiracisme contre les victimes du racisme, les Noirs et autres minorités discriminées.

Nixon et Reagan ont ainsi fait d’une pierre deux coups

Ils ont réussi à creuser la division selon la race au sein de la société américaine, bien au-delà des classes populaires. En second, ils ont réussi à réduire le soutien aux politiques sociales, y compris dans les parties de la population blanche qui en étaient, avec une forte partie des Noirs, les bénéficiaires. Cette habile manœuvre a consolidé les bases électorales du parti Républicain auprès des « Pauvres petits Blancs ». Mais aussi les politiques anti-sociales que l’idéologie libérale triomphante a mis en œuvre aux Etats Unis et dans l’ensemble du monde à partir de là.

L’élection puis la réélection d’Obama

L’arrivée d’un président noir aux Etats Unis, élu par un électorat multiculturel et urbain, a exacerbé l’idée d’une dépossession pour de nombreux Blancs. La suprématie « naturelle » des Blancs était sérieusement remise en cause. « L’ascendant auquel les Blancs pensaient avoir légitimement droit sur l’ensemble de la société était remis en cause par l’existence même d’un président noir. » (p182)

Le mouvement des Tea Party

Explicitement mobilisé sur le terrain économique dénonçant l’emprise de l’Etat et le poids fiscal des politiques sociales, le mouvement TEA (« Taxed Enought Already ») a implicitement pris un contenu racial. Encore une fois, en construisant un discours opposant les Noirs oisifs et assistés face aux Blancs travailleurs et autonomes. Mais aussi en orchestrant une campagne de doute sur la nationalité et la religion réelles de Barack Obama [3].

Plus encore que sous Nixon et Reagan, la presse a amplifié le récit de l’homme blanc méritant, menacé, innocent. Découpant en creux le profil opposé du Noir assisté, conquérant, coupable. En d’autres termes, du Noir qui serait privilégié en face du Blanc méritant et pourtant discriminé. Les organisations d’extrême droite se sont ainsi multipliées et renforcées sur ces bases. Des néo-nazis aux Ku Klux Kan en passant par les divers suprémacistes blancs.

Black Lives Matter

Le mouvement « Black Lives Matter » est né en 2013 pour dénoncer la mort de jeunes Noirs par la police. Il a suscité une série de ripostes de l’extrême droite. « Blue Lives Matter » a été créé par des policiers qui ont cherché ainsi à retourner l’image de la violence contre les délinquants assimilés aux Noirs.

Mais aussi « All Lives Matter » (Toutes les vies comptent) qui a recueilli un très large soutien, bien au-delà des cercles d’extrême droite. Sous couvert d’une vision unifiante, « ALM » était destiné à démonétiser la dénonciation de la violence policière contre les jeunes Noirs. « ALM » a été repris par la candidate démocrate Hillary Clinton en 2015.

Soutien à l’agenda anti étatique des ultralibéraux et libertariens

Le Tea Party a ainsi porté l’idéologie libertarienne et soutenu les revendications des mouvements ultralibéraux. Notamment en contestant les aides publiques proposées par le président Obama en 2009 après la crise financière de 2007-2008 qui avait accru la pauvreté.

S’affichant comme porte-parole des classes populaires sans marquage racial, le Tea Party regroupait au contraire une majorité d’hommes, chrétiens, éduqués, plus riches que la moyenne des Américains. Et essentiellement blancs.

Quelles secteurs économiques soutiennent ces forces sociales ?

Remarque JOA : nous faisons ici le lien avec les travaux de Marlène Benquet et Théo Bourgeron [4]. Ces auteurs analysent les élections de Trump et de Bolsonaro, et les votes pour le Brexit au Royaume Uni. Ils s’intéressent aux acteurs économiques qui ont soutenu ces candidats ou position lors de ces élections. A l’opposé de l’idée selon laquelle les résultats de ces votes ont été seulement le fruit du soulèvement des perdants de la globalisation, ces basculements auraient été activement soutenus par des secteurs nouveaux de la finance, en pleine ascension.

Première et seconde financiarisation

Ces secteurs, dits de la seconde financiarisation, ont soutenu et financé le vote xénophobe et climato-négationniste aux Etats-Unis ou au Brésil. Cela témoigne d’une profonde divergence d’intérêts au sein même du secteur financier [5]. S’opposent en effet les acteurs de la première financiarisation en lien avec les grandes firmes multinationales, et ceux qui ont émergé à partir de 2000. La seconde financiarisation opérant dans des champs proches des acteurs économiques de base. Moins dépendants de la mondialisation financière. Leur cibles : les Petites et Moyennes Entreprises, les Fonds d’Investissement immobilier, et même le secteur social et environnemental.

Des intérêts opposés

Or, les secteurs qui représentent chacun des deux mouvements de financiarisation ont des intérêts distincts. Voire opposés. On l’a vu au moment du Brexit. Ceux de la première vague soutenaient le maintien dans l’UE. Ceux de la seconde soutenaient la sortie de l’UE, le Brexit. Ainsi, les auteurs affirment que « Les classes dominantes ont financé les options politiques xénophobes, climato-négationnistes et sexistes qui ont conduit aux votes dits populistes » [6]

Cette analyse ajoute un élément d’explication du succès des thèses racistes et ultralibérales aux Etats Unis, au Royaume Uni et au Brésil. Et probablement dans d’autres pays développés. Ces thèses disposent d’un appui solide pour financer des campagne mettant en scène ad nauseum le Blanc déchu victime du Noir/Latino/Immigré/Musulman/Asiatique triomphant.

Sylvie Lambert insiste sur le rôle majeur des politiciens et des médias dans la fabrication des récits de haine de l’Autre

Depuis le Mouvements des Droits civiques des années 60 qui a conduit à l’abolition des discriminations légales envers les Noirs, le champ politique américain a été largement polarisé par les questions raciales et sociales étroitement combinées.

Le triomphe des politiques libérales (au sens économique) initiées par le président Reagan a amorcé d’une façon spectaculaire le relèvement des inégalités sociales. Cela s’est traduit, à partir des années 80, par la stagnation voire le recul de la prospérité de l’Amérique blanche des classes populaires et moyenne.

La suprême habileté des politiciens a été d’associer ce recul social avec la fin des discriminations raciales envers les Noirs. Le récit d’un Pauvre petit Blanc diminué et même discriminé par les avantages accordés aux minorités et tout spécialement aux Noirs s’est imposé dans de larges couches de la population blanche. Y compris chez ceux qui disposaient de revenus supérieurs à la moyenne. Que ce récit se soit appuyé sur des mensonges factuels n’a en rien diminué sa portée. Là réside un grand questionnement pour une position progressiste et humaniste [7] !

Autre conséquence, et pas des moindres. S’est ajouté au triomphe de ce récit le rejet des politiques sociales, y compris par ceux qui en étaient les bénéficiaires dans les populations blanches. L’échec de Barack Obama à faire passer sa promesse de sécurité sociale pour tous en témoigne.

« Lorsque vous êtes habitués au privilège, l’égalité a le goût de l’oppression »

« When you’re used to privilege equity feels like oppression » Cette expression résume parfaitement le sentiment de dépossession raciale qu’éprouvent une forte proportion de Blancs aux Etats Unis depuis les années 60.

La domination de jure exercée par les Blancs depuis 3 siècle s’est maintenue en domination de facto. « Le basculement dans l’âge de la citoyenneté noire reconnue et de l’inclusion d’immigrants d’Amérique latine et d’ailleurs suscite depuis des décennies une anxiété paradoxale chez les Blancs ; ils craignent pour leur « pouvoir » pourtant structurellement installé. Ce qui travaille l’Amérique, c’est une reconfiguration raciale qui fait vaciller la domination silencieuse, légitime et totale des Blancs. Détenteurs d’un statut dont ils ont hérité, ces derniers craignent de perdre tout ce à quoi ils ont droit sans le demander. » (p 308)

Je reprends ci-après une partie du texte de 4° de couverture de l’ouvrage, en forme d’ultra-résumé : « … Sylvie Lambert démontre que le « Pauvre petit Blanc » est un mythe, un tour de passe-passe des élites blanches qui s’approprient la posture de l’opprimé pour préserver leur statut et leur privilège racial, vivement contesté depuis les années 1960 jusqu’à Black Lives Matter. »

« Pauvre petit Blanc » de Sylvie Laurent nous donne des clés pour faire face au danger d’une transposition de ces thèses en France

La situation française présente d’amples différences de structures avec celle qui prévaut aux Etats Unis où la nation s’est constituée par l’immigration, l’extermination des populations d’origine et l’esclavage.

En France, la situation est profondément différente. Une population native profondément enracinée. Et en même temps, historiquement, largement ouverte aux immigrations européennes. Avec un faible taux d’émigration de la population. Excepté vers l’Empire colonial (ce qui n’en faisait pas une « émigration » au sens propre). Avec également l’appel aux soldats et aux travailleurs des pays coloniaux. Puis aux travailleurs des pays nouvellement indépendants. La fermeture des frontières du milieu des années 70 et le regroupement familial… Tous ces faits dessinent une autre image.

Pourtant, avec l’approfondissement de la crise sociale, la question « raciale » prend une place croissante dans le discours politique français

La nostalgie de l’Empire perdu couve sous la cendre des propos qui cherchent à répandre la haine par les mensonges et les provocations. Ces propos sentent la crainte d’une perte de l’hégémonie « naturelle » que s’attribuaient ceux qui étaient du côté de la force dans le rapport colonial. La prise de parole des générations issues de l’immigration venant de pays anciennement colonisés exacerbe ces frustrations.

En France, une dérive importée ?

En France depuis quelques années, la simple évocation des « privilèges des Blancs » est dénoncée comme dérive communautariste. Et la lutte anti-raciste est dénoncée comme « raciste » ! En un retournement comparable à ce qui s’est passé aux Etats Unis.

Je reprends encore une fois cette phrase de Lilian Thuram qui sonne si juste dans la situation actuelle : « Pour ne pas avoir conscience qu’il y a un privilège blanc, il faut être blanc»

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Remarques adressés à Sylvie Lambert

Crise sociale OU identitaire ? Versus Crise sociale ET identitaire ?

L’auteure a tendance à opposer dans son analyse de l’appui massif à Donald Trump la dimension sociale (surestimée selon elle) à la dimension raciale. Elle développe l’idée que c’est cette dernière qui a surtout mobilisé les masses des classes moyennes dans le camp des Républicains conduit par Trump. Et non l’explication sociale du déclassement des ouvriers des industries par la mondialisation libérale.

Selon moi, ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre, en une combinaison complexe de ces facteurs ! La crise qui explique le déport à l’extrême droite des Blancs des couches moyennes et populaires a la double dimension : sociale ET identitaire. C’est vrai aux Etats Unis, comme en Europe. Nous ne cessons de le dire. Voir ==> ICI

Mutations internes mais aussi externes, avec le basculement du monde

L’auteure fait de la suppression des discrimination légales aux Etats Unis dans les années 60 la cause de l’ébranlement de la supériorité tranquille des Blancs et de la montée consécutive d’une angoisse existentielle de perte de leur hégémonie. Nous pouvons ajouter à cette cause interne une cause externe. Le basculement du monde qui s’est amorcé dans les années 90 avec l’émergence de la Chine. L’obsession de Trump à Rendre sa grandeur à l’Amérique (« Make America Great Again ») témoigne bien de ce sentiment de perte de la domination absolue des Etats Unis sur le monde.

Nul doute que ces deux causes se sont ajoutées dans les consciences d’une bonne part des électeurs de Donald Trump. Dans un désir de restauration d’une hégémonie blanche incontestée. Restauration à l’intérieur des USA comme à l’extérieur dans le monde. Les Etats Unis, construits depuis l’origine sur un récit « racial », sont particulièrement exposés à ce double retournement victimaire des Blancs.

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[1] Nous reprenons ici (et nous les adoptons) les conventions de l’auteur. « Noir », « Blanc », « race » ne renvoient pas, bien évidemment, à une catégorie biologique. Ces mots reflètent un faisceau de réalités sociales, politiques et juridiques propres aux Etats Unis. Ces mots sont employés par l’auteure (et dans notre note de lecture) sans guillemets.

On verra dans le corps de cette note que cette réalité sociale, politique et juridique n’est pas l’exclusivité des Etats Unis. La France « des Droits de l’Homme » a pratiqué dans sa colonisation une ségrégation raciale institutionnalisée. Tout particulièrement en Algérie, colonie de peuplement (voir ==> ICI). Mais aussi ailleurs, dans les pays de l’Empire français.

[2] Curieusement, l’auteure ne cite pas cette fable idéologique qui a soutenu la conquête de l’Ouest. Légitimant la spoliation des Indiens natifs. Sur la Destinée Manifeste, voir ==> ICI

[3] Jusqu’à un tiers des Américains croyaient qu’Obama n’était pas de nationalité américaine et était musulman. Donald Trump a été très actif, déjà à cette période, pour propager ces mensonges.

[4] La Finance autoritaire : vers la fin du néolibéralisme (Paris, 2021)

[5] Nous tirons ces informations de l’interview que les auteurs ont accordé à QG Media le 1er février 2021.

[6] ibid

[7] Jean Baudrillard esquisse des pistes de réflexion sur ce point crucial. Voir « La transparence du mal » ==> ICI