« La saison de l’ombre » de Léonora MIANO (note de lecture)

« La saison de l’ombre » de Léonora MIANO (note de lecture)

Un livre somptueux, émouvant, qui nous fait pénétrer dans l’imaginaire d’une tribu noire d’Afrique qui vit, sans la comprendre, la capture de ses hommes jeunes pour être envoyés de l’autre côté de l’Atlantique comme esclaves.

Un ouvrage réalisé à partir de la lecture, par l’auteure, d’une enquête menée en 1997 par une chercheuse, Lucie-Mami Noor Nkaké intitulée « La mémoire de la capture »[1]. L’ouvrage nous livre bien sûr le regard contemporain de l’auteure, celui qu’elle porte sur cette étude et qu’elle retranscrit sur un mode romanesque, dans son livre. Il n’y a là aucune prétention scientifique.

Mais l’œuvre va au-delà de la restitution scientifique du phénomène de la traite, vue par les populations qui sont restées et qui l’ont subie, en nous entraînant dans le cœur de ces femmes et de ces hommes qui sont, dans la plus grande brutalité, soumis à l’incompréhensible : la disparition des leurs.

Par qui ? Pour quoi ? Vers où ? Et d’abord, sont-ils morts ou seulement emmenés ailleurs par la force ? Cette dernière question obsède le cœur des mères qui ont vu disparaître ainsi leur fils aîné.

Les croyances qui soutiennent la petite société des Mulongo sont totalement bouleversées par l’irruption de cette violence inédite : comment réagir ? Qui en est la cause ? Pourquoi ? Ce que la tradition avait jusque-là élaboré pour soutenir les interrogations de ce groupe humain n’aide en rien à trouver réponse à ces questions. Le clan est totalement déboussolé au sens propre : les femmes dont les fils aînés ont disparu sont-elles coupables ? Si oui, quelle faute ont-elles commise ? Est-il juste de les isoler du reste de la tribu, à l’écart du village ? Est-ce une intervention surnaturelle ou l’attaque d’une autre tribu ? La disparition du ministre des cultes avec les jeunes hommes prive la tribu de celui qui sait, qui est chargé de répondre aux interrogations de ses membres. C’est une femme, l’accoucheuse du groupe humain, qui prend en charge de chercher les disparus. Ses interrogations avec les femmes qui ont perdu leur fils, son errance dans la forêt à leur recherche, sa rencontre avec un groupe humain formé de personnes ayant fui pour échapper à la capture, sa découverte des tribus côtières qui font le commerce d’esclave avec les blancs venus en bateau sur l’océan… forment la trame du livre.

Quelques extraits :

P 77 : Révéler son nom à quelqu’un, c’est lui confier une part précieuse de soi-même, se dénuder devant lui. Il suffit de murmurer le nom d’une personne lors de rituels pour l’attaquer à distance, l’exposer aux puissances maléfiques.

Mutango, membre de la tribu mulongo, va dans le territoire de la tribu voisine Bwele pour interroger ses dirigeants sur les disparitions qui ont affecté son village. Cette tribu est plus puissante que celle des Mulongo. Elle mène une vie plus élaborée dans des maisons de terre tandis que les Mulongo vivent dans des huttes de végétaux. Mutango découvrent le tissage, et surtout le fait que ce sont des hommes qui tissent. La position vis-à-vis du travail est ici clairement posée : « les hommes ont mieux à faire que travailler ! » :

P 89 : Il s’adresse à Bwemba : Ce sont donc les hommes qui effectuent ce travail ? Son compagnon acquiesce, précise : Autrefois, la fonction se transmettait entre mâles d’une même famille. De nos jours, c’est un simple métier, qu’on apprend auprès d’un maître (…) Mutango distingue mal les parties du métier à tisser, tente d’évaluer la pénibilité d’une activité qui, pour lui, devrait échoir aux femmes. Un mâle a mieux à faire. (…) le dignitaire mulongo songe aux temps futurs : il soumettra ce peuple, restituera aux hommes leurs prérogatives naturelles.

____________________________________________________

[1] Société africaine de culture et Unesco, 1997.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.