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« Pérégrination » Fernao MENDES PINTO (note de lecture)

« Pérégrination » Fernao MENDES PINTO (note de lecture).

L’amorce par le Portugal de la « grande divergence » entre Nord et Sud (milieu du XV° siècle en Asie).

La première mondialisation à l’échelle des continents a été menée par le Portugal au XV° siècle. Des souverains désireux de conquérir le monde, des hommes intrépides et sans scrupules pour mener cette opération… le XV° siècle a été portugais [1].

Nous sommes au croisement de deux grands mouvements : l’un qui voit s’affronter l’Occident au monde musulman, et principalement aux turcs qui sont présents de la Mer Rouge à l’archipel indonésien. Ils mèneront une résistance politique, militaire, commerciale, religieuse acharnée contre ces chrétiens qui ont depuis peu contourné l’Afrique (en 1498) pour venir contester leur hégémonie sur ces régions qui leur étaient acquises. L’autre se situe plus à l’Est, dans des régions qui n’ont pas connu l’Occident : c’est, sur cette face de la planète, à l’aube de la rencontre entre le Nord conquérant, sûr de lui, et les sociétés de l’Asie lointaine que se situe l’essentiel de l’ouvrage.

Ces sociétés si loin de la péninsule européenne ne comprennent pas ce que viennent faire chez elles ces barbus barbares venus du bout du monde. Du commerce comme ils le prétendent ? De la conquête politique ? De la prédation pirate ? De l’évangélisation ?

Nous sommes là au cœur du sujet de ce site, Sud-Nord, sujet que je décline de mille façons depuis son lancement en janvier 2016 : le Nord et le Sud et leurs relations ! [2]

Le récit est fait par un de ces « barbu barbare » Fernao Mendes Pinto, qui relate par le menu ses 21 ans d’aventures de par les flots au milieu du XV° siècle. Il n’a pas de fortune ni de grand nom dans l’élite portugaise, mais il a du courage. Diplomate au service du Roi du Portugal, pirate, mercenaire, il s’engage aux cotés de commerçants audacieux, de diplomates roués, de pirates intrépides dans des aventures stupéfiantes dans l’Asie du Sud Est, de l’Inde jusqu’au Japon. Plusieurs fois, Mendes Pinto aura affaire à la justice de ces pays qui devront trancher entre ses dires d’honnête marchand, et les soupçons de piratage et de banditisme qui pèsent sur tous ceux dont « personne ne connait le nom ».

La lecture de cette somme de près de 800 pages est agréable, car nous sommes en tout instant entraînés dans des aventures fabuleuses, des descriptions hautes en couleurs de contrées lointaines (ses voies d’accès, ses richesses, le système de défense de ses villes, son gouvernement, ses coutumes, ses croyances… bref, tout ce qu’il faut savoir pour sa conquête). Mais aussi ses aventures sur la mer, comme pirate, mercenaire (accessoirement marchand), soumis à tous les dangers des autres pirates et mercenaires locaux qui écument ces voies de navigation où transitent tant de richesses. Et au plus fort des dangers, les tempêtes qui le laisseront quatre fois naufragé, nu et dépossédé de tout, dans des régions inconnues, peu peuplées autrement que par des tigres, des « grands lézards », des sangsues et autres animaux. Poussé par la nécessité, il pratique le cannibalisme (il mangera du « cafre [3] mais pas du portugais »). Enfin, ses aventures sur terre, où alternent réceptions somptueuses auprès des rois et séjours en cachot, fers au cou, aux mains et aux pieds, dans le froid, la faim, la soif, la vermine, la peur.

Mais qu’en est-il de la réalité ? La seule réalité, ce sont ces 306.000 mots (dans la traduction française), et plus encore, l’équivalent en langue portugaise, mots qui nous sont arrivés, écrits de sa main, sous les yeux. Tout le reste n’est que représentations, conscientes et inconscientes que cet homme projette dans ces mots. Nous nous intéressons donc à ses représentations, en y ajoutant celle du traducteur et la notre puisque nous en faisons une lecture aujourd’hui, près de cinq siècles après leur écriture.

La lecture est aussi agréable car Mendes Pinto aime ce qu’il voit, les paysages, les systèmes que les sociétés inventent pour vivre dans leur environnement, les personnes qu’il rencontre. Il décrit donc ces mondes nouveaux avec un appétit certain. Sur la plupart des sujets, il projette un regard neutre, voire laudateur. Il admire notamment le système de gouvernance de la Chine, qu’il éprouve de l’intérieur pour avoir à connaitre de la justice à Nankin puis à Pékin qu’il gagne comme galérien, les rames dans les mains et les fers aux pieds, enchaîné à son embarcation car, détenu, il est envoyé à la capitale pour son procès en appel. Surtout, comment les autorités chinoises traitent, sur un mode très institutionnalisé, la pauvreté, le handicap… Il propose même de présenter cette « bonne gouvernance » comme exemple à suivre dans les royaumes d’Europe !

Sur deux points, il laisse éclater son mépris, sa critique cinglante : sur les croyances de ces « païens cruels et tyranniques sans foi ni connaissance de Dieu » qui vivent « dans l’ignorance de la vraie religion », le christianisme. Les mots qu’il emploi sont sans appel : « folie », « aveuglement », « sornettes », « absurdités qu’ils tiennent pour vrai », « membres de sectes bestiales et diaboliques »… L’autre terrain de son mépris est la musique des cérémonies qui n’est que « tintamarre », « vacarme », « fracas »…

Plusieurs fois jugés sur leur activité dans le pays (commerçant ou voleur ?), Mendes Pinto et ses compagnons ne le seront jamais, selon ses dires, sur leur identité en tant qu’étranger. Sur leurs activités, ils ont tant de méfaits à dissimuler : pillage, vol de bateaux, de marchandises, massacre des équipages, profanation de temples et tombeaux, destruction de villes entières, achèvement des blessés, torture en tous genres…

L’archipel indonésien jusqu’aux cotes chinoises, est le lieu de tous les commerces, de toutes les pirateries, de toutes les tempêtes. Il y soutient un royaume vassal du Portugal contre les menées agressives d’un royaume de la province d’Aceh (nous reprenons les dénominations actuelles des lieux). Il s’engage dans l’équipage d’un pirate portugais, Antonio de Faria, à la recherche d’un pirate chinois qui lui a pris ses navires et tué ses équipages. Cette poursuite mène l’auteur dans les aventures des plus rocambolesques, mais toujours sous le signe de la force. Avant même de retrouver ce pirate, c’est par la force que le portugais s’empare des bateaux, de leur chargement et de leur équipage. C’est par la torture qu’il s’assure des hommes qui lui donneront les précieuses informations sur les voies de navigation, les richesses disponibles, les rivaux et leurs forces… C’est par le combat contre d’autres pirates qu’il prend tout. C’est par la force gigantesque des flots et les vents déchaînés qu’il perd tout, équipage, navire, marchandises, jusqu’à ce retrouver nu, naufragé sur des rives hostiles…

Mendes Pinto nous donne un grand luxe de données chiffrées, sur les valeurs des marchandises, sur les taux de change (tout est converti en cruzados, la monnaie portugaise d’alors), sur les forces militaires en fortifications, en hommes, chevaux, éléphants, en canons (selon leur type), en arquebuses et autres armements… en de minutieuses énumérations utiles pour des conquêtes ultérieures.

La fin de l’ouvrage est consacrée à l’œuvre de François Xavier (qui sera canonisé en saint) au Japon, et son échec à convertir son roi. Mendes Pinto l’accompagne, lui qui a déjà foulé le sol de l’archipel nippon, peut être le premier européen à y pénétrer. L’auteur amplifie l’exemplarité de la vie et de la mort de François Xavier, sans doute pour effacer son échec évangéliste. Miracles, triomphe dans les joutes théologiques qui l’opposent, devant le roi, aux plus savants des bonzes, ascèse, frugalité et prières permanentes. Ses obsèques, lors de manifestations fastueuses organisées par les autorités portugaises, sont là pour légitimer par des arguments religieux les tentatives de conquête politique et commerciale de ces vastes régions.

 

AINSI, LA GRANDE DIVERGENCE ENTRE NORD ET SUD A COMMENCE DANS LE DRAME. Extermination de la population autochtone (Caraïbes), destruction des civilisations, des pouvoirs politiques (Amérique latine), déportation en esclavage à fin d’exploitation productive (Afrique noire), travail forcé et pillages des richesses, prédation des terres (partout)… l’extension capitaliste de l’Europe triomphante à tout ravagé sous son pas assuré.

Avec sa masse démographique, l’Asie a mieux résisté aux assauts coloniaux, dont les portugais ont été les pionniers. Mais l’Inde, morcelée en de multiples royaumes rivaux a été finalement prise par les européens, eux-mêmes en concurrence. Les anglais seront les plus efficaces en combinant d’une façon optimale le triptyque colonial classique associant les dominations politique, commerciale et religieuse. En revanche la Chine, autour de son pouvoir centralisé, a mieux repoussé ces assauts sans céder sur l’essentiel, au prix d’abandons de souveraineté partiels sur des parties limitées de son territoire que s’étaient partagées les puissances d’alors (Angleterre, France, Allemagne, Russie, Etats Unis, et le nouveau venu dans le club, Japon depuis l’ère du Meiji à la fin du XIX° siècle). Ce sont les « Traités inégaux » qui restent jusqu’à aujourd’hui des épines vives dans la mémoire collective chinoise.

 Le pli de la domination est pris des le début dans les relations entre Nord et Sud. Et notre histoire présente est encore marquée par cette flétrissure originale qui modèle jusqu’à aujourd’hui les imaginaires sociaux des sociétés du Sud comme du Nord. Des intellectuels, au Sud, s’emparent de leur histoire et forgent les concepts pour la penser. Le temps où les histoires de chasse étaient écrites uniquement par les chasseurs, tandis que les lions subissaient la chasse et la narration de la chasse, se termine, enfin !

L’histoire s’est puissamment remise en marche. Avec le basculement des rapports de force mondiaux qui s’opère sous nos yeux, nous sommes aujourd’hui devant le défi majeur du dépassement de ce traumatisme. Pas de « repentance », mais une reconnaissance mutuelle de la parole de l’autre,  à construire : il va exister plusieurs versions de l’Histoire, et c’est tant mieux !  Tout à l’envers de la fable de « la fin de l’histoire » de nouvelles pages de l’histoire humaine sont en train de s’écrire, foisonnantes, à multiples voix, et nul ne peut en prévoir les récits.

Et ce renouveau d’Histoires s’effectue alors que les urgences écologiques s’aiguisent, ouvrant des terrains inédits aux sociétés, à toutes les sociétés, par delà la coupure entre Sud et Nord, pour dessiner (ensemble ?) de nouvelles perspectives.

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[1] Vasco de GAMA, grand navigateur portugais, est le premier Européen à arriver aux Indes par voie maritime en contournant le cap de Bonne-Espérance, en 1498. Fernand de MAGELLAN, navigateur et explorateur portugais est à l’origine de la première circumnavigation de l’histoire, achevée en septembre 1522 après trois ans de voyage, découvrant sur son chemin le détroit qui porte son nom, à la pointe Sud de l’Amérique Latine.

[2] On lira avec intérêt l’oeuvre de Kavalam Madhava PANIKKAR “Asia and Western Dominance: a survey of the Vasco Da Gama epoch of Asian history, 1498–1945” – (1953), qui retrace l’histoire longue des relations entre Europe et Asie, vue par un asiatique.

[3] C’est ainsi qu’il désigne les noirs d’Afrique. Perdus en mer sur un radeau, il partage ce sort avec les domestiques et esclaves présents sur les bateaux. Le « cafre » faisait partie de ces derniers.

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