Etudes post-coloniales et crispations françaises

La question coloniale refait surface dans les sociétés du Nord

Les siècles d’aventures coloniales que quelques pays d’Europe ont menées n’en finissement pas de hanter le présent. Au Sud, aucun continent, très peu de pays, ont échappé à cette emprise [1]. Le Nord avait la force, il a dominé le Sud. En se racontant des histoires pour justifier cette domination. Désormais, cette période se termine.

La raison de ce réveil de la question coloniale tient pour l’essentiel au basculement du monde qui s’opère sous nos yeux. Ce basculement met les sociétés anciennement dominées en mesure de contester le récit de cette relation entre Nord et Sud. Et de raconter, de se raconter, une autre Histoire.

La période où les chasseurs étaient seuls à raconter les histoires de chasse est terminée. Les lions prennent la parole !

Et cela fâche les chasseurs. C’était attendu.

La France est tout particulièrement affectée. Elle qui avait bâti son épopée coloniale sur un récit « généreux ». Etendre les Lumières sur le monde. Libérer les peuples du poids des obscures traditions. Les débarrasser de leurs coutumes archaïques.

Le basculement du monde provient d’une double émergence

Celle, bien connue, de puissances au Sud qui contestent désormais le pouvoir absolu des Occidentaux. Une contestation qui a commencé sur le terrain économique. Ce sont, pour l’essentiel, des pays du Sud-Est Asiatique. Les « Dragons » et, plus récemment, la Chine et le Vietnam.

Mais aussi, une émergence dont on parle moins. Celle de milliards d’individus qui ont acquis les capacités de s’exprimer et d’utiliser les moyens numériques. Ces milliards de voix prennent part, désormais, aux débats, aux créations, aux conflits, aux menaces, qui agitent le monde dans sa nouvelle configuration de pouvoirs et de forces. Pour le meilleur et pour le pire.

Ce basculement du monde provoque au Nord des crispations qui déchirent le tissu social

Les effets sociaux dans les sociétés du Nord de ces émergences sont redoutables. Et très documentés. Désindustrialisation, chômage de masse persistant, pauvreté, ségrégations territoriales… Les sociétés se rebiffent… en reportant sur l’Autre la cause de ses malheurs. Des ouvriers blancs déclassés qui ont voté en masse pour Trump aux électeurs des partis d’extrême droite en Europe, la haine se répand. Haine de l’Immigré. Du Musulman, de l’Arabe, du Noir.

Le retour de la question coloniale tombe comme du sel sur ces plaies sociales et identitaires. Le conflit est ravivé comme jamais !

Alors ? Repentance ? Réparations ? Excuses ? NON !

Il ne s’agit pas de faire le procès du Nord dominateur. Surtout à l’heure où cette domination absolue s’effrite [2].

Il s’agit encore moins d’exiger repentance ou réparations. Qui formulerait la repentance et en direction de qui ? Qui devrait payer les réparations et au profit de qui ? De telles démarches tireraient toutes les parties vers le bas en d’inépuisables arguties au Sud comme au Nord.

Les générations actuelles au Nord ne sont en rien responsables de la colonisation que leurs aïeux ont entrepris sur le Sud. Mais elles sont responsables de ce qu’il advient aujourd’hui, dans les relations entre Nord et Sud. Relations qui brassent les flux économiques et financiers. Mais aussi les flux humains avec les migrations. et les flux de mémoire. De récits croisés ou pas. Contradictoires ou pas.

Il est question que la parole sur l’Histoire de la domination du Nord sur le Sud puisse circuler librement

Une circulation des idées, des analyses, des faits qui s’enrichira des confrontations de points de vue. Confrontations sans exclusion des zones les plus douloureuses de chacune des histoires. Celles du Nord comme celles du Sud. En acceptant que soit questionnés les récits nationaux. Et que les récits d’ici et de là se rencontrent, même d’une façon rude. Mais définitivement respectueuses les unes des autres.

Paroles intimes des histoires individuelles et familiales. Paroles des organisations actrices qui ont fait et font l’histoire dans chacun de ces espaces. Paroles des savants qui travaillent sur l’Histoire ici, là-bas et partout ailleurs.

L’important est de laisser les institutions politiques les plus éloignées possible de ces débats. L’Histoire ne s’écrit pas dans les Parlements. Sous l’emprise de la démagogie politique et les calculs électoraux.

Qu’on en finisse avec une Histoire exclusivement racontée par les Chasseurs face aux Lions sans parole

Désormais, il n’y a plus ni chasseurs ni lions. Il y a des individus, des universitaire, des sociétés civiles qui ont accès aux documents comme jamais auparavant. Qui peuvent communiquer transversalement à l’échelle de la planète. Il y a des diasporas dispersées en divers points du monde. Elles ont accès aux savoirs et sont reliées à leurs familles, amis, collègues dans le pays d’origine et de résidence. Et on peut s’affranchir comme jamais auparavant des obstacles de la traduction…

Les sociétés du Sud ont désormais les outils de dialogue et le capital social pour poser, à leur façon, les questions des relations en leur sein et avec celles du Nord.

L’imaginaire colonial à l’état pur, sur les murs du Palais de Chaillot à Paris XVI°

Il y a le débat public. La recherche académique. Et il y a la création littéraire et artistique

Léonora Miano nous en donne un magnifique exemple. Ainsi dans son roman « La saison de l’ombre ». Un ouvrage construit sur la capture des esclaves, vue depuis un village d’Afrique qui se réveille un matin avec la disparition de ses jeunes hommes [3].

La question de la restitution des œuvres d’art pillées en Afrique par les pouvoir coloniaux relève de cette même démarche. Mais d’autres pas restent à franchir.

Les sociétés du Nord vont-elles se crisper et tenter d’étouffer ces voix nouvelles ?

En dépit des gestes à visées électorales faits au sommet de l’Etat, la société française est parmi les plus rétives à l’ouverture apaisée du dossier colonial. Le télescopage avec la question migratoire rend la chose encore plus difficile. Les réactions sur la prétendue emprise des études post-coloniales sur le monde de la recherche témoignent de cette hantise. Hantise qu’un coin du voile qui recouvre le rôle du pays des Lumières dans ses entreprises au Sud ne soit soulevé. Et par ceux qui sont toujours restés sous le voile.

Et la reconnaissance, cela ne s’octroie pas mais se conquiert

Il s’agit bien de faire entendre des voix autres que celles qui chantent les récits nationaux. Y compris dans les milieux universitaires. Y compris dans les rangs des intellectuels « progressistes » qui ont tant de difficulté à penser le monde qui ne soit pas celui de la domination du Nord par le Sud [4].

La balle est largement au Sud.

Pas de repentance. Les mots-clés sont reconnaissance, écoute, confrontation des idées, respect mutuel.

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[1] Voir par exemple « Pérégrinations » qui relate l’aventure coloniale portugaise vers l’Asie au XV° siècle  ==> ICI

[2] Même s’il demeure une domination relative autour de points d’appuis entre les mains des USA (monopoles dans le numérique et privilège monétaire du dollar).

[3] « La saison de l’ombre ». Voir la note de lecture  ==> ICI

[4] Voir notamment « L’angle mort de penseurs du Nord sur le Sud » ==> ICI

Sur les études post-coloniales, voir ==> ICI


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