« Deux fers au feu. De Gaulle et l’Algérie : 1961 » Jean-Philippe OULD AOUDIA, 2015 (note de lecture)

« Deux fers au feu. De Gaulle et l’Algérie : 1961 » Jean-Philippe OULD AOUDIA, 2015 (note de lecture)

Un livre qui retracera les démarches machiavéliques de de Gaulle aux derniers mois précédents l’Indépendance de l’Algérie.

Jean Philippe OULD AOUDIA nous livre un témoignage sur ce moment clé de fin d’Empire français. Nous sommes au début des années 60. La société française est excédée par cette « Guerre d’Algérie » qui ne dit pas son nom, un conflit qui n’en finit pas, par l’absence de solution en vue, par les sacrifices de ses appelés sous les drapeaux, par les secousses au sein de l’Armée française dont une partie a tourné ses armes contre le pouvoir politique, par les pressions internationales venant de toutes parts : dans le concert des nations, la France qui s’accroche à son pouvoir colonial est isolée. Seuls Israël et l’Afrique du Sud de l’apartheid soutiennent la politique française de colonisation.

Le président de Gaulle a fixé un horizon : dégager la France de ce combat d’arrière-garde qui la détourne des grands enjeux de l’heure, et projeter le pays vers les défis de son époque en restaurant son rang de grande puissance dans le concert mondial. Pour cela, il faut se débarrasser du boulet algérien. La décolonisation est irréversible, de Gaulle l’a compris.

Mais si l’horizon du président français s’est ainsi clarifié, si l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, le chemin pour y parvenir est encore confus, obstrué par la violence extrême entraînée par la résistance d’une partie de la population française d’Algérie et la rébellion de l’armée sous la bannière de l’OAS. En France, le personnel politique est divisé, et de Gaulle a choisi comme Premier ministre un défenseur de l’Algérie française, Michel Debré.

Pour autant, la partie essentielle se joue avec les algériens. Les négociations avec eux sont entamées. En bon négociateur, de Gaulle souhaite garder le maximum d’atouts dans sa main vis-à-vis du Front de Libération Nationale (FLN).

Le président français a donc deux défis à relever : conclure aussi rapidement que possible un accord d’indépendance avec l’Algérie, et contenir les risques que fait courir à la République la sédition qui s’est emparée d’une partie de l’armée française. Il va alors concevoir un dispositif machiavélique : évoquer la partition de l’Algérie. La population française se regrouperait sur une fraction du territoire de l’Algérie laissant le reste aux algériens. Cette hypothèse effraie littéralement les négociateurs du FLN (qui redoutent également la perte du Sahara où l’on vient de découvrir du pétrole et où la France fait ses essais atomiques) et sert de puissant levier de pression pour accélérer le pas des négociations. Mais cette menace joue aussi un autre rôle, cette fois dans le camp de la sédition OAS, en créant une grande confusion dans sa direction. Une partie de ses cadres civils se laisse séduire par l’option d’un regroupement dans une ou deux régions, autour d’Oran et d’Alger. Cette manœuvre parvient ainsi à diviser les factieux, les mobilisant sur un leurre, et conduisant, une fois le dessin éventé, à des assassinats pour trahison en leur sein. Les comptes se règlent à coup de pistolet dans les rangs de l’OAS : les factieux se sont entre tués, la pierre a fait deux coups !

Ce plan machiavélique, ce sont des hommes qui l’ont porté, au ras du sol. Des hommes à la manœuvre dans ce pays secouée par l’extrême violence des dernières heures de l’Algérie française. Au nom des autorités légales de la République, mais dans la plus grande clandestinité, ces hommes ont ouvert et maintenu les discussions avec les factieux de l’OAS parmi les plus violents, dans ce climat d’horreurs, de contre information, de rumeurs, de suspicions, de trahisons et de peurs, qui caractérisait l’Algérie de cette période, au moment où s’effondraient les certitudes d’une « Algérie à jamais Française ». Dans ce chaudron brûlant, des hommes directement ou indirectement liés à ces émissaires de l’ombre, ont été broyés.

L’auteur de ce livre est le fils d’un des six Inspecteurs de l’Education Nationale assassinés en plein service par l’OAS en mars 1962 à un moment critique : la France est sur le point de conclure l’accord de paix avec le FLN. Elle négocie avec les algériens les modalités de l’indépendance, elle n’en discute plus le principe. Dans le même temps, les fanatiques de l’OAS redoublent de violence en Algérie, mais aussi en France, au nom de l’Algérie française : des centaines de victimes périront dans cette transition confuse entre le pouvoir colonial en reflux et le pouvoir national algérien en constitution.

Le livre « Deux fers au feu » nous offre le spectacle cruel du choc de deux exigences : d’un côté, la raison d’Etat portée par une vision stratégique sur l’avenir de la France, œuvrant pour le dégagement du pays du bourbier algérien, au prix de l’écrasement d’hommes, ces Inspecteurs de l’Education travaillant au devenir des relations entre les deux pays, en totale cohérence avec les objectifs défendus et affichés par l’autorité légitime de la France. De l’autre, il y a la mémoire des proches des victimes de cette période, et tout particulièrement les parents de ces Inspecteurs suppliciés par un commando OAS. Au-delà de la mémoire des proches à fleur d’émotion, il y a la recherche de la vérité historique sur cette période charnière, une période trouble où la violence sans limites s’est déchaînée en tentant d’arrêter le cours de l’histoire, tandis que les froids calculs du pouvoir, à Paris, décidaient de l’avenir de la France sans l’Algérie.

Deux logiques s’affrontent, chacune avec sa propre légitimité. L’une formée par l’intérêt supérieur à long terme de la France, l’autre, par le respect de la vie et la vérité historique ici confondus. Le conflit des logiques ne trouve aucune résolution : les langages et les raisons invoquées se situent sur des registres différents, en des temporalités différentes, qui ne se croisent pas. Seul l’éloignement des arêtes vives du souvenir, c’est-à-dire l’oubli progressif, apaisera la douleur des proches, mais ne règlera en rien la question de la vérité que l’Histoire demande. Quant à lui, l’Etat dans son abstraction, n’est en charge d’aucune vérité. L’imaginaire social en France et l’histoire du XX° siècle ont tranché définitivement, en entérinant pleinement le caractère inéluctable de l’indépendance de l’Algérie, donnant totalement raison à cet Etat froid et cynique. Et tant pis s’il y a eu des pots cassés.

Mon propos ici est d’opposer ces deux légitimités : celle de la recherché de la vérité, pour l’Histoire mais aussi pour la mémoire des descendants de ce drame, en l’occurrence celle de Jean-Philippe Ould Aoudia qui veut savoir comment son père et ses cinq compagnons ont été assassinés, en quelles circonstances les archives de cet assassinat ont-elles disparues, pourquoi les assassins n’ont jamais été condamnés pour ce meurtre de sang-froid commis au moment où allaient se signer les Accords d’Evian… Et celle de la raison d’Etat qui, au nom d’intérêts supérieurs (mais qui définit les intérêts supérieurs?) de l’Etat (de la Nation?) peut écraser la vérité, et en même temps des hommes œuvrant au service de l’intérêt général, les meilleurs d’entre eux.

Ce livre se situe à cet endroit du conflit des logiques. Il assemble minutieusement des éléments épars pour mettre en lumière cette sombre partie de poker joué par de Gaulle. La vérité ? Ce n’est pas à l’Etat de la faire apparaître. Bien au contraire, il ne va en rien en faciliter la recherche.

Il reste aux historiens à continuer de faire leur travail pour éclairer les générations futures sur la décolonisation française. Ce livre est en un élément majeur. Il donne des clés pour comprendre cette période cruciale, au-delà du bruit et de la fureur, au-delà de la douleur des familles des victimes.