La résistance à la colonisation Une histoire familiale

De Lalla Fatma N’Soumer à Boudjemâ Ould Aoudia, Amokrane Ould Aoudia et Salah Ould Aoudia

Il y a une obstination dans la pensée du Nord à effacer la résistance des sociétés du Sud aux conquêtes coloniales. Les récits nationaux des pays colonisateurs présentent la colonisation au mieux comme une aventure libératrice du poids des traditions, éclairant des Lumières des sociétés plongées dans les ténèbres. Ou invoquent une mission divine. C’est la « Destinée manifeste » des Américains à la conquête de l’Ouest. Ecrasant la résistance des Indiens avec à l’aide de Dieu.

Plus durement encore, le discours sur la colonisation a nié dans leur humanité les hommes et les femmes présentes sur les territoires envahis. « Les indigènes d’Amérique ou d’Afrique ont-ils une âme ? ». Ou a nié leur existence même : « Nous sommes un peuple sans terre pour une terre sans peuple » proclamaient les sionistes pour coloniser la Palestine.

Dans chacun de ces récits on retrouve l’invention d’une bonne raison de prendre par la force la terre des autres. Au prix de violences d’autant plus grandes qu’elles sont effacées, cachées, refoulées.

Ecarts entre principes proclamés au Nord et réalité coloniale

Le décalage entre les principes proclamés dans les métropoles du Nord et la réalité de la domination exercée sur le Sud a été colossal. Panikkar, historien indien qui a décrit les relations entre l’Asie et l’Europe depuis ses origines [1], donne l’exemple des Pays-Bas qui étaient en Europe au XVII° siècle à la pointe de la conquête des libertés individuelles, du respect de la personne et du droit. C’était le « Siècle d’Or » [2] des Pays Bas. Dans le même temps, en Indonésie, ce pays se comportait avec une immense sauvagerie. La Hollande a ainsi déporté des dizaines de milliers de Chinois dans l’archipel indonésien. Et ce, dans des conditions de négation totale de leur humanité. Vieille histoire donc !

Mais la résistance à cette domination est une tout aussi vieille histoire. Aussi vieille que la colonisation. La résistance des peuples colonisés a été permanente. Partout.

Jusque-là, l’histoire a été racontée par les chasseurs. Jamais par les lions !

Une histoire familiale

Je ne vais pas faire ici l’inventaire de ces histoires auto-justificatrices de la colonisation. Loin de ces grands récits historiques, je veux ici parler de mon histoire familiale. Ma famille du côté paternel, celle qui m’a donné le nom que je porte, vient d’Algérie. D’un village de Kabylie, du nom de Soumer, près de la ville d’Aïn El Hammam [3].

La Kabylie, une région montagneuse qui s’est plusieurs fois dressée contre l’envahisseur colonial

On connait la révolte de Mokrani, qui a démarré en Kabylie en 1871. Une révolte qui s’est étendue et a mobilisé un tiers de la population d’Algérie. Mal armée, peu organisée, elle a été écrasée par l’armée française [4]. La répression s’est traduite par l’exécution ou l’envoi au bagne de Cayenne des dirigeants insurgés. Et la déportation de résistants en Nouvelle Calédonie [5]. Mais aussi la confiscation de 450.000 hectares de terres, parmi les meilleures. Des terres qui seront distribuées gratuitement aux colons français [6].

Lalla Fatma N’Soumer, résistante à l’occupation française en 1850

La résistance à la colonisation  Une histoire familiale
Lalla Fatma N’Soumer

On connait moins la résistance organisée en Kabylie autour des années 1850, dans les montagnes du Djurjura. Quelques années avant Mokrani, un foyer de lutte s’était déjà allumé en Kabylie. Une résistance menée par une femme, Lalla Fatma N’Soumer [7]. Capturée par l’armée française, elle mourra dans ses prisons à l’âge de 33 ans. J’aime à croire que cette femme, Lalla Fatma N’Soumer, est une lointaine parente. Née à Soumer, village de notre famille.

Lalla Fatma N’Soumer sera saluée comme héroïne de la résistance à la colonisation française. Des images la représentent en combattante. Un bateau porte son nom. Une rue à Bruxelles a été dédiée à cette femme courageuse.

La résistance à la colonisation  plaque de rue à Bruxelles
Plaque de rue à Bruxelles

A l’autre bout de l’interminable période de colonisation française que l’Algérie a connue [8], d’autres résistants dans ma famille

Boudjemâ Ould Aoudia

Boudjemâ Ould Aoudia
Boudjemâ Ould Aoudia

De ce que je peux savoir du récit familial direct, il y Boudjemâ Ould Aoudia, mon grand-père paternel, né en 1887 à Soumer-Kabylie. Il est décédé en 1973. Devenu avocat, il a fait partie dans les années 1930 de ceux qui ont souhaité l’intégration dans la République française. Jusqu’à son adhésion au mouvement national.

Egalité des droits ou Indépendance ?

Il faut rappeler que les élites algériennes se sont posées, avant le déclanchement de la lutte de libération en 1954, la question suivante. Faut-il lutter pour obtenir des droits égaux à ceux des citoyens français et l’intégration à la France ? Ou bien rompre avec le pays colonisateur et lutter pour l’indépendance ?

La première option consistait à prendre au mot les proclamations d’égalité du récit officiel de la France. Boudjemâ Ould Aoudia a milité pour l’égalité des droits et ce, dès avant la Seconde Guerre Mondiale. Le Front Populaire en 1936 a représenté un espoir dans l’avancée de cette intégration demandée par une majorité des élites algériennes d’alors. Mais cette ouverture s’est rapidement fermée à Paris sous la pression du lobby colonial qui avait le pouvoir de fait à Alger et une grande influence à Paris.

Un régime d’apartheid

Les « Français d’Algérie » souhaitaient maintenir dans ce pays un régime d’apartheid. Un régime fondé sur une discrimination en droit de la population entre Français d’origine européenne et chrétienne d’une part, tous les autres  d’autre part [9]. Le régime d’apartheid se prolonge donc.

Le 8 mai 1945, jour de la signature de la fin de la Seconde Guerre Mondiale à laquelle des milliers d’Algériens ont participé aux cotés de la France (dont mon père Tahar et mon oncle Larbi), l’armée française réprime dans le sang des Algériens qui participent pacifiquement à une manifestation nationaliste à Sétif, dans l’Est du pays. Des milliers d’Algériens seront massacrés pour mater la révolte qui s’en est suivie [10]. La perspective d’une égalité des droits est définitivement fermée.

Boudjemâ Ould Aoudia rejoint la position des nationalistes [11]. Ceux-ci conquièrent, les armes à la main, l’Indépendance de l’Algérie, en 1962. Au terme de huit années d’une guerre meurtrière.

En 1963, à 75 ans, Boudjemâ Ould Aoudia se met au service de son pays indépendant. Il est nommé Président de la Chambre criminelle à la Cour suprême d’Alger. En 1967, il aura à juger la demande d’extradition faite par le Zaïre de Moïse Tchombé, homme d’Etat congolais, responsable, avec les autorités belges, de l’assassinat en 1961 de Patrice Lumumba. Un dirigeant politique africain non inféodé aux maitres d’alors [12].

 

Amokrane Ould Aoudia

Amokrane Ould Aoudia
Amokrane Ould Aoudia

Je veux parler et saluer ici la mémoire d’Amokrane Ould Aoudia [13]. Fils de Mouloud Ould Aoudia, le frère de Boudjemâ. Amokrane était un cousin de mon père, Tahar Ould Aoudia. J’ai très peu connu ce grand-cousin qui vivait à Paris quand j’étais enfant en Algérie. Il passait en coup de vent à la maison.

Amokrane est devenu avocat en France tout en s’engageant dans le bouillonnement des mouvements anticolonialistes de l’époque. Militant au Parti Communiste Français, il le quittera en raison du refus de ce parti, pendant les premières années du conflit, de soutenir la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Défenseur des nationalistes algériens du Front de Libération Nationale (FLN) [14] qui luttaient pour l’Indépendance de leur pays, Amokrane Ould Aoudia a dénoncé les tortures de l’armée et de la police françaises à l’égard de ces militants. Une torture pratiquée en Algérie mais aussi en France. Il sera assassiné à Paris le 23 mai 1959 à 35 ans, sur ordre des autorités françaises.

Paris XIX°

Salah Ould Aoudia

Salah Ould Aoudia

Je veux parler et saluer ici la mémoire de Salah Ould Aoudia. Salah était mon oncle, le frère de mon père. Je le connaissais bien, j’avais grand plaisir à aller chez lui, chez ma tante Gisèle son épouse, dans leur maison à Birmandreis, un quartier d’Alger à flanc de colline. Et aussi voir mes cousins Jean-Philippe et Madeleine.

Salah Ould Aoudia a été instituteur. Il s’était ensuite engagé dans les Centres Sociaux Educatifs créés par Germaine Tillon. Une institution visant à prendre en charge les enfants algériens que le système colonial avait laissé, massivement, sans aucun enseignement.

Salah a été assassiné lors d’une réunion de travail au Château Royal [15] sur les hauteurs d’Alger le 15 mars 1962, avec cinq autres enseignants, dirigeants des Centres Sociaux Educatifs [16]. Dont l’écrivain Mouloud Feraoun [17]. Ces membres du corps enseignant au sein des Centres sociaux préparaient, à la veille de l’Indépendance, la coopération éducative entre des deux rives de la Méditerranée.

L’assassinat a été perpétré par un commando de l’OAS. Une organisation composée de « Français d’Algérie » et de militaires français qui avait retourné leurs armes contre les autorités françaises dans l’espoir de maintenir « l’Algérie Française ». L’assassinat a eu lieu trois jours avant la conclusion des Accords d’Evian [18] entre autorités françaises et algériennes. Ces Accords allaient mettre fin à huit années de guerre et déboucher sur l’Indépendance de l’Algérie.

Des évènements inscrits au plus profond de ma conscience

La vie de mon grand-père Boudjemâ, les assassinats de mon grand cousin Amokrane et de mon oncle Salah, ont été pour moi des marqueurs décisifs dans ma vie. Des évènements qui se sont inscrits durablement dans ma conscience, alors que j’étais adolescent. Qui m’ont aidé à me construire. Jusqu’à aujourd’hui.

Cette résistance à la colonisation a été le fait de tant de familles dans les pays colonisés ! Avec chaque fois des histoires singulières, en Afrique, en Asie. Il importe qu’elles soient dites, partagées. Sans aigreur, sans haine.

Au-delà de mon histoire familiale…

… la déconstruction de ce qui reste aujourd’hui du récit apologétique de la colonisation est en marche. Les nouvelles générations, dans leur majorité, se construisent hors de cet imaginaire de domination du Nord sur le Sud. C’est un puissant facteur d’espoir. Et cette déconstruction s’effectue par le travail d’intellectuels du Sud comme du Nord.

Mais cette remise en cause du récit colonial provoque la colère de tous ceux qui s’accrochent à l’ordre ancien. Un ordre qui fonctionnait sur la supériorité implicite des sociétés du Nord sur celles du Sud. Leurs attaques contre les « théories décoloniales » témoignent de ces crispations réactionnaires. C’est un combat d’arrière-garde par rapport au grand vent de l’Histoire.

Construire des relations apaisées entre sociétés du Sud et du Nord

Un tel projet de construction passe par la reconnaissance mutuelle de la réalité de l’Autre. De ses souffrances, de ses résistances. Il mobilise les capacités réflexives des sociétés, de leurs intellectuels, des médias…

Les sociétés du Nord, et tout particulièrement la société française, doivent documenter et reconnaitre le coté falsificateur de leurs récits coloniaux. Elles doivent prendre la mesure des contradictions entre les discours généreux sur les Droits de l’Homme et la réalité de leur négation absolue dans les colonies. Elles doivent prendre connaissance des crimes qui s’y sont commis. Et transmettre ces approches nouvelles aux jeunes générations, par le biais de l’enseignement public.

Les sociétés du Sud ont devant elles l’approfondissement de leur travail de mémoire avec leur propres outils, leurs propres sources, sur leur réalité. Sans occulter les contradictions, les difficultés. A commencer par la conquête de la liberté de critique du récit national officiel, tenu autoritairement par les pouvoirs politiques. Ce qui entrainera l’ouverture de sujets douloureux dans la société.

A titre d’exemple, la revue marocaine Zamane

Cette revue [19] aborde avec courage les questions d’histoire, concernant le Maroc notamment. Elle aborde ainsi l’histoire de l’esclavage des noirs africains au Maroc avant la colonisation.

Mais aussi celle des soldats marocains (Tabors et Goumiers) unanimement salués pour leur rôle décisif à la bataille de Monte Cassino en mai 1944 contre l’armée allemande. Et qui se sont livrés après les combats, de même que des troupes d’autres nationalités alliées, à des exactions contre les populations civiles italiennes [20].

Qu’il n’y ait plus l’histoire des chasseurs et le silence des lions

Que le champ des critiques croisées advienne, y compris en produisant des récits contradictoires. Mais des Histoires mutuellement reconnues. Ce sera une façon d’éloigner les demandes de « repentance », aussi contreproductives qu’impossibles.

Les mots clés de cette démarche sont égalité réelle et reconnaissance réciproque.

& & &

Sur ce thème, voir aussi « Aveuglement total des penseurs du Nord sur le Sud »   ==> ICI

[1] Kavalam Madhava PANIKKAR – L’Asie et la domination occidentale du XVe siècle à nos jours, Ed. Seuil, 1956 (Asia and Western dominance.).

[2] Siècle d’Or que les historiens situent entre 1584 et 1702 : les Pays-Bas deviennent la première puissance commerciale du monde. Voir ==> ICI

[3] La ville d’Aïn El Hammam portait, sous la colonisation, le nom de Michelet.

[4]  Sur la révolte de Mokrani en 1871, voir ==> ICI

[5] Sur les Algériens de Nouvelles Calédonie, voir  ==> ICI

[6] Sur le rôle crucial des expropriations de terres dans la colonisation française en Algérie : « L’Algérie politique, histoire et société » par Jean Claude Vatin Voir ==> ICI

[7] Lalla Fatma N’Soumer, en berbère : Lalla Faḍma n Sumer. En tifinagh : ⴼⴰⴹⵎⴰ ⵏ ⵙⵓⵎⵔ. En arabe : لالة فاطمة نسومر. Voir ==> ICI  

[8] L’Algérie a connu aussi d’autres dominations, depuis l’antiquité. Nous ne les énumérons pas ici. Nous nous sommes interrogé, par ailleurs, sur les raisons pour lesquelles cette région du monde n’a réussi à constituer un Etat que très tardivement, c’est-à-dire depuis 1962. Sur ce point Voir ==>  ICI

[9] Comment nommer ce « tous les autres » ? L’administration française, malgré sa longue tradition de rigueur juridique a oscillé entre plusieurs appellations. Ainsi on retrouve, au grès des notes, des rapports et des discours, des « Indigènes », des « Arabes », des « Algériens musulmans », des « Musulmans chrétiens » (mais oui) pour ceux des algériens qui s’étaient convertis au christianisme, des  « Français de souche nord-africaine »…

[10] Sur les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, voir ==> ICI

[11] Pour un exposé détaillé de la position de Boudjemâ Ould Aoudia pendant la Guerre de libération, on lira : Un élu dans la guerre d’Algérie – droiture et forfaiture de Jean-Philippe Ould Aoudia – Editions Tiresias, 2001.

[12] Sur Patrice Lumumba, voir ==> ICI

[13] Sur Maitre Amokrane Ould Aoudia, voir ==> ICI

[14] Sur le FLN, voir ==> ICI

[15] Jean-Philippe Ould Aoudia (préf. Emmanuel Roblès), L’assassinat de Château-Royal – Alger : 15 mars 1962, Paris, Editions Tirésias-Michel Reynaud, 1992. Voir ==> ICI

[16] Aux côtés de Salah Ould Aoudia et de Mouloud Feraoun, sont tombés Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hammoutène, Max Marchand.

[17] Sur Mouloud Feraoun, voir ==> ICI

[18] Sur les Accords d’Evian, voir ==> ICI

[19] Sur la revue Zamane, voir ==> ICI

[20] Sur la Bataille de Monte Cassino, voir ==> ICI


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