« Crépuscule du tourment » de Léonora MIANO (note de lecture)

« Crépuscule du tourment » de Léonora MIANO (note de lecture)

Une fois de plus, Léonora MIANO nous entraîne dans l’exploration des âmes, portée par une belle écriture, servie, dans son édition Grasset, par une magnifique photo de couverture. Quatre femmes, reliées entre elles par un homme, nous livrent le plus intime de leurs pensées : la mère, impériale, méprisante, accablée par sa froideur même, qui récuse violemment les femmes que son fils ramène au pays ; la femme aimée et abandonnée ; celle qui partage sa vie dans la douleur et la violence ; sa sœur qui se débat contre l’étouffement d’une mystérieuse tâche originelle lignagère, et qui veut savoir. Toutes quatre se regardent, s’aiment et se haïssent, tissant entre elles la trame du roman. L’homme est finalement de peu de poids, absent. Il laisse les traces de sa violence sur le corps de ces femmes. Inconsistant, insignifiant, distant, ailleurs. Les femmes ne sont pas faibles, ce sont elles qui tiennent l’édifice, à leur façon, sans ou contre les hommes.

Un récit qui vous serre le cœur, porté par une écriture qui montre avec éclat comment la langue française vit, se renforce, s’épanouit, s’enrichit des apports du Sud.

De ce livre foisonnant, nous extrayons quelques idées appuyées sur des extraits du texte.

Une forte voix du Sud. Une exploration des tourments humains constamment replacés dans son contexte : surplombant ces quatre femmes, l’Afrique. Un livre sur le Sud et le Nord, en plein dans le sujet de ce site « Sud-Nord » ! Tout au long du récit, le Continent est questionné sur les désastres qui l’ont maintes fois submergé, de l’intérieur et de l’extérieur, en suivant le fil des pensées tourmentées de ces femmes, à la fois concordantes et discordantes, dans la subjectivité de chacune d’elles que le roman autorise. Nous ne sommes pas ici dans un texte académique mais dans une narration sensible.

On s’afflige de la soumission aux injonctions de l’envahisseur… « Ici, sur cette plaine côtière où l’on se glorifie encore d’avoir été les premiers à rencontrer les maîtres du monde, on s’empressa de jeter au feu masques et objets rituels. On mit de l’ardeur à faire la preuve de son renoncement à l’idolâtrie, cette compromission spirituelle, cette barbarie. (…) Nous étions sur nos terres, mais le Ciel n’était plus nôtre. (…) Plus que jamais, nous portâmes des masques, remplaçant, pas nos propres visages, ceux que nous avions livrés aux flammes. » (p 16). « (…) lorsque nous serons saturés de nos propres abaissements, nous retrouverons la flamme. Celle qui réchauffe. Celle qui éclaire. Toute splendeur est en nous. Pour l’heure, nous sommes des trous noirs (…). » (p 17) « Quels autres peuples vivent sur leurs terres mais selon les règles des autres ? Les natifs du Pays Premier sont des captifs non déportés. C’est à l’intérieur d’eux-mêmes qu’ils ont été déplacés. C’est donc en eux que se trouve le chemin du retour. » (p 110) « On n’a jamais vu des Nordistes épouser les mœurs d’ici. Laisser leur culture se dissoudre dans la nôtre. Oublier leur langue. L’histoire de leurs pères. Il peut y avoir des exceptions mais elles sont si rares qu’elles deviennent des curiosités. » (p 127)

… mais on célèbre la résistance à lui opposée. « Qu’ils sachent que nous ne nous sommes pas laissés prendre ni dominer sans réagir. Nous avons eu du courage. Nous ne nous sommes pas seulement agenouillés devant les envahisseurs. Il leur a fallu mentir. Intriguer. Corrompre. Terroriser. Massacrer. Nous n’étions pas assez sauvages pour affronter leur barbarie. » (p 106)

Pourquoi la malédiction s’est-elle abattue sur le Continent ? Sans la reprendre à son compte, l’auteure nous livre ici une explication que l’on retrouve dans d’autres sociétés humiliées : « Nous avons bien des théories pour tenter de comprendre notre sort. Abysinia est de ceux qui pensent que nous avons commis une faute. Une offence majeure à la Puissance créatrice. De toutes Ses créatures nous étions Ses préférées. Jusqu’à ce que nous nous détournions de Ses voies. D’où le déclin de nos civilisations. D’où les tragédies qui s’abattirent sur nos peuples. D’où l’assujettissement. Le morcellement. La dispersion. La dépossession de soi. La spoliation. L’invation et la servitude sous toutes ses formes. L’errance intérieure. L’urgence à ses yeux consiste à renouer les liens sacrés. Restaurer l’alliance avec le divin. » (p 87)

Un regard sur la modernité importée, factice, qui dissout les relations sociales… : « Les anciennes valeurs périclitent. Les liens familiaux se distendent. On ne peut compter que sur soi. La communauté d’antan n’est plus. Celle qui voyait en chaque enfant celui de tous. » Une pseudo-modernité soutenue par les élites locale, sans scrupules, hors sol : « Ceux de la campagne attendent une aide. De quoi survivre à l’enclavement. De quoi tenir face à l’aridité des sols. De quoi affronter la spoliation des terres agricoles. Le gouvernement les vend à des concessionnaires miniers. A des entreprises forestières. Le gouvernement n’a pas de pays. Il ne reconnait comme sien aucun peuple. C’est au-delà de l’aliénation. Au-delà de la haine de soi. » (p 83)

Du roman, émane l’idée que quelque chose de soi est parti, volé, dissout. « On nous a tant dérobé. On nous a arraché des pans entiers de nous-mêmes. Des morceaux de notre âme. C’est ce que nous cherchons. Comment redevenir nous-mêmes en totalité. » (p 89). « Il faudrait que nous soyons plus nombreux à croire en nous. (…) Les nôtres ne sont pas faits pour un système à ce point dépourvu de spiritualité. » (p 84).

Les hommes du continent, ceux qui « ont réussi » sont dans la vacuité, dans l’inflation des signes, dans la tyrannie du paraître : « Les riches du XXI° siècle n’ont ni manières ni éducation. Jamais ils n’ouvrent un livre, ne possèdent pas de bibliothèque. Tout ce qu’ils savent, c’est le prix des choses. Alors, il se couvrent jusqu’à l’asphyxie d’effets de marque. Quoi qu’ils fassent, on les reconnaît. Ils parlent, marchent, agissent comme ce qu’ils sont. Des gens passés trop vite de la natte au lit ‘king size’, du bain dans l’eau sale du marigot aux remous du jacuzzi. » (p 56)

Un abyme sépare les imaginaires sociaux des sociétés du Sud de ceux du Nord. « Le bonheur est une hypothèse formulée dans les salons du Nord. Pour nous c’est la vie qui prime. Bien des choses ont changé mais ce trait persiste. Ce que les sociologues du Nord ou de l’Ouest appellent la culture de la pauvreté. Ils nous méprisent de ne pas toujours demander plus à l’existence que ce qu’elle nous donne. De placer nos ambitions ailleurs que là où ils mettent les leurs [1]. Notre civilisation est à l’opposé de toutes leurs conceptions. C’est pourquoi ils ne savent toujours rien de nous. C’est pourquoi prendre exemple sur eux serait un suicide. » (p 97)

Sur les sanglots du leucoderme : « Certains leucodermes [2] se sentent coupables. Ils savent sur quels empilements de cadavres leur hégémonie fut érigée. La culpabilité diffère toutefois de la compassion. Elle n’est même pas l’empathie. Elle est un mouvement de soi vers soi. Une forme de narcissisme. Elle n’est qu’une blessure d’amour-propre. Ne nous étonnons pas qu’elle se mue parfois en un aveuglement raciste [3]. (…) Le déni est pire que la culpabilité. Il ne laisse pas une chance à la réconciliation. De toute façon nous n’en sommes pas là. Il est impossible de fraterniser avec qui se croit supérieur [4]. Or c’est ce qu’ils pensent. La plupart d’entre eux. » (p99)

Sans illusion sur le Nord : [La mère parle à son fils :] « tu es venu, contre toute attente, t’installer au pays, disant que le Nord marchait sur la tête, qu’il avait plus de passé que d’avenir. » (p 64) « Le Nord amorce sa chute. Il tente de résister mais la fin est là. » (p 84)

L’urgence est de se réparer, de combattre sans haine. « (…) nous n’avons pas le temps de haïr. Nous ne pouvons nous permettre de gâcher ainsi les forces qui doivent nous servir à rebâtir. (…) L’exigence de réparation [?] Je sais aujourd’hui qu’il nous appartient d’abord de nous réparer. A l’intérieur. De l’intérieur. » (p 107)

[1] C’est moi qui souligne.

[2] Le blanc de peau.

[3] C’est moi qui souligne. Ce passage apporte une réponse sans appel à un célèbre ouvrage sur les « sanglots de l’homme blanc »

[4] C’est moi qui souligne.

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