Migration : un champ de CONTRADICTIONS. La migration est devenue un mot lourd, écrasant, chargé de tant d’histoires violentes, tristes. Où les drames qui surnagent font oublier les histoires simples, « sans histoire » qui accompagnent, sans bruit, la vie de centaines de millions de personnes dans le monde qui vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées. Avec comme perspective, dans la plupart des cas, de s’intégrer dans leur nouvel environnement. Un projet d’intégration mené en subissant les difficultés du présent et du passé de chacun de ces environnement (passé colonial, passé esclavagiste, crise sociale, crise identitaire…).

Pour ce qui est des personnes qui se déplacent à la recherche d’une situation meilleure, on parle de « mobilité » pour employer un mot moins accablant.

 Contradictions

Cette migration, cette mobilité, nous l’associons à la gigantesque montagne de contradictions qui accompagne l’acte de partir vivre ailleurs.

Depuis l’idée même de partir. Puis, pour la grande masse qui va devoir prendre la route vers le Nord sans visas, le départ concret et incertain. La traversée des dangers. L’arrivé au « paradis ». La dure vie sans papiers. Dans l’entre-deux, dans l’attente, l’incertitude. Ou, avec des papiers, l’installation. La vie à construire dans l’ailleurs. Vivre ensemble dans la différence. Le regard des autres sur soi. Le regard de soi sur ceux qui sont là de tout temps ou d’installation récente. Comme soi.

Synonymes

Nous partons à la recherche de quelques synonymes du mot « contradiction », obtenus par la fonction correspondante de Word : adversité, altercation, antipathie, brouille, condamnation, conflit, contestation, contraire, contraste, controverse, débat, démêlé, dénégation, déni, désaccord, désaveu, désapprobation, désordre, différence, difficulté, discorde, dispute, dissension, division, empêchement, fâcherie, incident, litige, malentendu, mésentente, objection, obstacle, opposition, protestation, querelle, récrimination, réprimande, réprobation, reproche, reniement, révolte, rupture, tiraillement, zizanie, …

A chacun de ces synonymes, peut correspondre une situation liée à la migration. Ce présent texte se donne comme objectif de nommer les contradictions qui encombrent le champ de la migration pour trouver les mots porteur de sens sur la mobilité des hommes et des femmes aujourd’hui.

 L’immigration au cœur des fantasmes

La mobilité des personnes, ce parent de moins en moins caché de la mondialisation des marchandises, des capitaux, des images, des idées, a envahi les imaginaires dans toutes les sociétés du monde. Sous le vocable de « l’immigration », on se divise, on entre en conflit, on détourne la réalité, on se fait élire, on se cache, on meurt. De l’Afrique du Sud aux Etats Unis, de la Hongrie à la Turquie, de l’Espagne à la Tunisie, des Pays Bas au Bengladesh, de l’Inde à la Suède, de la Grèce à la Grande Bretagne…

La France n’est pas épargnée par cet envahissement. Je veux parler de l’envahissement du thème de la « migration » dans l’imaginaire collectif, et du poison qu’il véhicule. Ainsi, on parle de la « crise migratoire » alors qu’en ralité, nous sommes en pleine « crise de l’accueil » des réfugiés et des migrants.

Le poison ?

Chacun des mots de la liste des quelques synonymes de « contradiction » peut prendre sens dans les conflits qui déchirent les imaginaires des sociétés du monde quand on évoque cette mobilité des hommes et des femmes par-delà les frontières.

La politique impuissante

Les politiciens se montrent incapables de proposer des politiques publiques qui répondent tout à la fois aux aspiration des sociétés et aux défis posés par la mobilité des personnes. Les plans, les lois se succèdent, enregistrant des dispositions de plus en plus contraignantes pour tenter de limiter les flux migratoires. Des murs se dressent, donnant le contrepoint à la prétendue mondialisation heureuse.

En prétendant trouver une solution nationale à l’afflux sur les cotes italiennes de dizaines de milliers de migrants, l’extrême droite de ce pays a menti à ses électeurs. Elle se retrouve en échec. Et elle vient maintenant mendier à l’Union européenne des arrangements communautaires. Mais l’esprit de solidarité a depuis longtemps déserté les politiques européennes. Tandis que les causes du chaos en Libye sont passées sous silence. Et ses responsables (ceux qui ont mené la guerre en 2011, à commencer par Sarkozy) ne sont pas cités. Contradictions !

La dérive sécuritaire mise en œuvre par l’UE viole de plus en plus les principes, le droit, le sentiment d’humanité qui sont censés fonder les démocraties. Frontex est en première ligne de cette dérive. Contradiction !

Volonté irrépressible

Mais ces dispositions se montrent incapables de réprimer ces mouvements humains. Car le candidat à l’émigration sait qu’il risque sa vie dans l’acte de partir. Et il accepte ce risque. A défaut de risquer sa vie, il risque sa réputation devant sa famille, devant ceux qui ont été témoins de son départ pour des jours meilleurs.

La mobilité est en effet poussée par des forces aussi puissantes que diverses, complexes, contradictoires. Pressions économiques, insécurité, répression, épidémies, sécheresses et autres catastrophes naturelles, soumission à une injonction familiale, à la norme sociale, …et désir de voir le monde. Tous ces motifs de partir ont été largement documentés, analysés, mis en équation dans les innombrables études qui ont fleuri au cours des dernières décennies.

Depuis la nuit des temps, et sous tous ces motifs et bien d’autres, les êtres humains quittent leur chez soi… Pour voir le monde ? Majoritairement le monde à côté de chez soi, au Sud…

… mais aussi, cette partie du monde qui brille :

le Nord développé.

Dans les années d’après la Seconde Guerre Mondiale, des recruteurs du Nord sont venus chercher de la main d’œuvre au Sud, dans les colonies d’alors. Depuis les Indépendances, la migration se dirige pour une part importante, vers ce Nord développé qui scintille de tous ces attraits. Dans les publicités, dans les discours, dans les propos de ceux qui y sont arrivés.

Cette représentation nappée d’or forme un bloc compact, intouchable, dans l’imaginaire des sociétés du Sud. Et notamment des jeunes. « Je vais rejoindre le paradis qu’on nous a dit », proclame la poésie amazigh à propos de l’émigration [1].

Contradictions. Tout d’abord pour celui, pour celle qui décide de partir

Rester ? Partir ? Que d’incertitude dans cette décision à prendre. Que de doutes, que d’espérances. Les risques du voyage ? La dureté de la vie là-bas ? On ne veut pas y croire ! Le rêve est plus fort, il efface toutes les craintes, tous les doutes.

Sur la route de l’émigration, la peur et l’espoir se côtoient chaque jour. Avec la vie en jeu. Dans la barque incertaine que l’on prend, de nuit. Avec les relations louches qui se nouent au plus profond de l’ailleurs. Dans la violence à l’égard des femmes…

Diakité devait partir. Fils ainé, sa mère lui avait tracé la route. C’était la France, depuis son petit village de Guinée. Aucun échappatoire à cette injonction. Arrivée à Dakhla dans le Sud marocain. Diakité trouve des petits boulots dans un restaurant, dans une usine de poisson.

Puis l’embarquement pour les Canaries. Un soir de tempête. Parce que quand la mer est grosse, les patrouilleurs de la marine ne sortent pas en mer. Deux barques sur la plage. On s’entasse. On part, la peur au ventre. La houle puissante sépare les deux embarcations. Au petit matin, une seule barque arrive à destination. Dans une île des Canaries. L’autre ? Perdue. Diakité a mis le pied sur la terre d’Europe, en cette lointaine île de l’Océan. La route est encore longue pour arriver en France.

La littérature témoigne

Les romans rendent compte, aux côtés des témoignages, de cette farouche détermination qui dépasse toutes les peurs.

  • Dans Le ventre de l’Atlantique, l’écrivaine Fatou Diome nous fait partager le dialogue entre une femme sénégalaise récemment établie en France, et son jeune demi-frère Madické, passionné de football, qui veut rejoindre un club d’Europe [2]. Elle tente de le dissuader de partir. Mais qu’a-t-elle de crédible à proposer, elle qui est passée de l’autre côté ?
  • Khadi Demba est l’une des Trois femmes puissantes du roman de Marie Ndiaye [3]. Elle décide de s’arracher à sa condition de femme prétendue stérile. Elle va affronter, des mois durant, la violence du désert et des hommes sur sa route. Et échouer, brisée, sur le rideau de fer de Melilla, l’enclave espagnole en terre d’Afrique.
  • Laurent Gaude, dans Eldorado [4], nous fait vivre la détermination de cette femme, partie venger la mort de son bébé après l’abandon par le passeur du navire qui la transportait, en pleine mer. De ce jeune homme, déchiré, qui quitte sa famille de Khartoum pour une longue route au travers du désert libyen, puis algérien. Entre espoir et naufrage. Entre honneur et crime.

Contradictions pour celui, pour celle qui cherche à reconstruire sa vie dans le « pays d’accueil »

La route a été longue, plusieurs années parfois. On est enfin arrivé. Tant bien que mal. Il y a bien la famille déjà là qui aide, pendant quelques mois, à surmonter les obstacles des premiers jours. Mais les difficultés d’établissement sont multiples. Les papiers, l’administration, le travail, le logement…

Pas le temps de réfléchir au type d’intégration que l’on veut. On fait ce que l’on peut, avec les amis de là-bas retrouvés. Avec les nouveaux amis faits au travail. Comment circuler dans ces grandes villes ? Que faire pour manger comme il convient ? Comment pratiquer sa religion ? Quoi faire de sa liberté, puisque l’on peut s’affranchir du contrôle social ? Chose presqu’impossible au pays ! Alors, un thé ou une bière ? Contradiction !

Puis, avec la famille regroupée ou construite sur place. Les enfants. Comment les éduquer ? Concilier l’école publique du pays d’accueil et les enseignements familiaux ? Quelle langue parler ? Respecter les lois. Oui, mais comment faire quand elles sont très différentes de celles que l’on connait au pays ? Contradiction !

L’argent pour là-bas

Bien sûr, envoyer de l’argent à la famille au pays. Mais combien? A qui, et jusqu’à quand ? Préparer l’avenir des enfants, se loger, coûte cher en Europe. Alors, on privilégie ici ou là-bas ? Contradiction !

S’intégrer ?

Se fondre dans la masse des natifs ? S’assimiler ? Renoncer à sa culture, ses coutumes, sa religion ? Rester ferme sur ses convictions, ses habitudes, ses traditions ? Comment trouver un juste milieu ? Contradiction !

Chaque immigré, chaque individu, doit trouver réponse à ces questionnements. En vivant aussi bien que possible les tensions qui découleront des choix faits, quel qu’ils soient.

La mobilité offre aussi des opportunités

L’horizon des jeunes migrants et issus des migrations s’est élargi à l’échelle du monde. On a des cousins au Canada, à Dubaï, en Espagne, en Chine, en Côte d’Ivoire, en Turquie…. Avec souvent la nationalité du pays que les parents ont rejoint des années auparavant. Mais on est si peu accepté dans nombre de ces pays dits « d’accueil » où il n’y a pas d’accueil. On pense à rentrer au pays d’origine. Mais c’est difficile. Les échecs sont nombreux. D’autres destinations s’offrent. Autres rêves ? Perspectives sérieuses ?

Le jeu s’est ouvert pour certains jeunes et la mobilité s’intègre comme autant d’opportunités, autant de risques à prendre…

Contradictions pour la société « d’accueil », entre chômage de masse et entrées de migrants et de réfugiés

Se développe dans les imaginaires sociaux des sociétés du Nord le sentiment diffus d’une excessive concentration d’immigrés récents. Des immigrés dont l’intégration est difficile. Le vivre ensemble est ébréché, au quotidien, par les difficultés de la vie dans les quartiers populaires. Par la persistance du chômage de masse. Par les conflits de normes qui surgissent dans les frottements entre les uns et les autres.

Ramène-t-on ces conflits locaux du « vivre ensemble » vers un « conflit de civilisations » ? Ou bien essaye-t-on, en s’appuyant sur les acteurs de terrain, à trouver une solution au différend qui a surgi entre tels et tels ?

Les faiseurs de haine sont là. Tout prêts à exploiter ces sentiments de malaise. Une bonne partie de la presse relaie cette haine en boucle. Barbus d’un côté qui poussent au retranchement, à l’isolement communautaire. Racistes professionnels de l’autre. Les uns et les autres répandent la haine de l’autre. Tous deux répandent la haine, rassemblés de fait dans une extrême droite des deux bords.

Les jeunes des quartiers populaires

Et que dire de ces jeunes, dont une large partie est française issue de la migration ? Dans ces zones devenues des ghettos sociaux Avec le recul des services publics, la difficulté à l’embauche (le plafond de verre) quand on porte un nom du Sud. Avec le racisme quotidien d’une bonne part des policiers à l’égard de ces jeunes noirs, arabes… Le chômage du père. La tentation de l’argent facile avec la drogue. Les sirènes des barbus qui promettent un autre « paradis ». Tout ces facteurs créent un cocktail de tension permanente. Qui finit par exploser après une nouvelle violence policière.

Retourner la violence contre soi

« Pas de justice, Pas de paix ! » disent des jeunes impliqués dans ces violences. Ils détruisent alors les bâtiments publics qui restent dans leur quartier. Privant leurs petits frères et sœurs, du collège, du centre social, du club de sport… Contradiction ! Jamal Debbouze raillait déjà, en 1995, ces jeunes qui « brulaient la Panda au pied de leur immeuble ».

Equipements publics brûlés, mais aussi pillage des magasins avec une fascination pour les marques. Pour les objets-signes qui vous distinguent.

Le retour de la violence coloniale

La violence de la révolte donne la mesure des humiliations subies quotidiennement. Du sentiment d’exclusion, d’abandon que ces jeunes subissent. En se sentant des « Français de papier ». Le refoulé colonial est à l’œuvre dans la politique envers ces jeunes français, pour la plupart. Qui sont issus de l’histoire de l’ailleurs colonial !

Mais la légitimité de la révolte laisse incomprise et injustifiée la forme qu’elle a prise, à détruire ce que ces jeunes ont à leur portée. Contradiction !

Tristes révoltes…

… qui renforcent l’imaginaire de la société dite « d’accueil » d’un surplus d’immigrés, associé au désordre, à l’insécurité… Dans la confusion du mot lui-même, entre le « stock » des personnes migrantes installées dans le pays d’accueil, et le « flux » des entrants.

On dirige son opposition tout à la fois vers la population étrangère établie en France, vers ses enfants français, et vers les entrées de nouveaux immigrés et réfugiés. Les seuls gagnants sont les tenants du bâton, de la punition. Et tous ceux qui font de la haine de l’étranger leur fond politique. On connait cette musique funeste.

Contradiction pour les jeunes du Sud qui rêvent de venir au Nord

Que pensent ces jeunes qui prennent la mer au risque de leur vie en voyant ces jeunes de France qui se révoltent. Affrontent la police, brulent voitures, magasins et établissements publics ? Jeunes qui, pourtant, disposent dans leur majorité, de la nationalité française.

Ces jeunes qui se rebellent ne sont-ils pas déjà dans la place ? Que leur manque-t-il pour qu’ils se comportent ainsi ? Bien sûr, on a entendu parler du racisme, du comportement de la police, du chômage… Mais quand même ! Ils ont des écoles et des systèmes de formation qui fonctionnent. Contradiction !

Ceux qui sont établis au Nord. Qui peuvent circuler librement avec un passeport d’un pays d’Europe… restent exprimer leur révolte dans leur quartier, au pied de leur tour d’immeuble… Tandis que ceux qui partent du Sud, sans papier, sans passeport, traversent à grand risque des milliers de kilomètres pour rejoindre l’eldorado qu’ils se sont mis dans la tête. Contradiction !

Contradiction pour le pays « d’accueil », entre chômage et manque de main d’œuvre

Les études montrent que le déficit démographique en population active (en âge de travailler, entre 15 et 64 ans) va s’amplifier dans les pays du Nord.

Cette perspective, que l’on pensait lointaine, commence à être ressentie aujourd’hui. Dans toute l’échelle des qualifications, le manque de main d’œuvre est perceptible. Soin à la personne, agriculture, bâtiment, restauration, sécurité privée… Mais aussi dans la santé, l’informatique, l’enseignement… L’administration a même créé le concept de « métiers en tension ». Et des dispositifs sont mis en place pour faciliter l’entrée de travailleurs dans ces secteurs. Contradictions !

Les politiciens du Nord ne parviennent pas à combler cet écart entre les besoins de main d’œuvre du secteur productif et le repli identitaire d’une partie des populations qui nourrit l’extrême droite. L’exception allemande qui a accueilli en 2015 plus d’un million de réfugiés, syriens pour la plupart, sous la pression du patronat en demande de main d’œuvre, reste fragile. La remontée de l’extrême droite en 2023 en témoigne.

Le tri entre bons et mauvais immigrés

Il y a bien des tentatives en France de trier les immigrés. On voudrait les meilleurs, les qualifiés confirmés. On cherche à mettre des barrières devant les autres. Mais qui sont les bons et les mauvais ?

Là encore, les politiques publiques sont impuissante à imposer leur ordre. Car le critère non-dit clairement est le pays de provenance. Autant dire que ce critère ne donne aucun résultat probant. Car les jeunes diplômés africains sont recherchés partout ailleurs.

Et ce tri est inopérant aussi parce qu’il est basé sur une vision éloignée des réalités de la migration. Dans l’intimité des décisions que prennent ces hommes, ces femmes qui bravent tous les dangers pour prendre la route.

Brain-drain ou Brain-gain ?

Ces politiques publiques oscillent entre le désir de rehausser l’attractivité du pays pour attirer les étudiants, et plus généralement les talents du monde entier. Et les mesures qui cherchent à dissuader les venues d’étudiants et de compétences de certains pays du Sud, notamment l’Afrique. Contradiction !

Contradiction au Sud dans la perception des immigrés

De plus en plus de pays d’émigration deviennent aussi des pays d’immigration et de transit. En Afrique du Nord, au Mexique…

Dans bien des pays du Sud, chaque famille a un de ses membres au moins qui vit dans un autre pays, notamment dans un pays du Nord. On pourrait penser que, par analogie, cette situation familiale élargirait la vision des sociétés du Sud vis-à-vis des immigrés qui arrivent de « plus au Sud » dans leur pays. Il n’en est rien [5].

Cette situation s’accommode de sentiments de rejet des immigrés qui viennent d’un pays plus au Sud que le sien. Aucun lien entre les deux phénomènes ne s’établit dans l’imaginaire social. En Tunisie, la brutale dénonciation par le Président en février 2023 des immigrés sub-sahariens comme responsables de la crise sociale qui sévit dans le pays a entrainé des manifestations de rejet dans certains secteurs de la population. Alors que la société tunisienne est elle-même familière avec le phénomène de l’émigration, depuis plusieurs décennies. Contradiction !

Contradiction en chacun de nous

Entre peur de qui nous est étrange, étranger, inconnu. Et attrait pour la nouveauté, la rencontre, l’inattendu, la différence. Il revient à chacun de nous de laisser la peur nous envahir, une peur qui dérive vers la haine. Ou de contenir nos craintes et nous ouvrir, sans naïveté, sur la différence, sur l’Autre. De maitriser cette contradiction intime. « Sommes nous tous racistes ? » ==> ICI

Du plus intime au plus global, pour toutes les parties prenantes, la migration forme un tissu de contradictions, aux fils serrés

Cette accumulation complexe de contradictions provoque une profonde angoisse dans toutes les sociétés. Une angoisse nourrie d’incertitude qui se transforme en refus selon un processus connu, attisé par des politiciens irresponsables. La réponse par le rejet de l’autre est en effet une façon d’effacer cette complexité. De trancher à la hache le nœud de contradictions et de tensions qui s’est formé autour de ce phénomène. C’est pour cette raison que cette réponse trouve un écho dans des fractions croissantes des sociétés, au Nord comme au Sud.

Cette réponse ne peut provoquer que des désordres nouveaux, au sein des sociétés, entre les sociétés.

S’ajoutent des considérations qui tiennent aux politiques et enjeux internationaux

Déni de la politique française face aux nouveaux rapports de force géopolitiques. Les empires ont du mal à mourir. L’Empire espagnol s’est disloqué au début du XIX° siècle, sous l’impulsion de leaders provenant de sa propre élite. Bolivar en est l’exemple emblématique. L’Empire turc s’est dissout dans la défaite, après le mauvais choix de ses dirigeants lors de la 1ère Guerre mondiale. L’Empire britannique a suivi le chemin après la 2de Guerre mondiale au début de la vague de décolonisation qui allait emporter tout le Sud [6].

Sans adossement à une puissance de substitution, humiliée par la défaite de 1940, repêchée par calcul dans le camp des vainqueurs par les Etats Unis dans l’équilibre nouveau formé par la Guerre froide [7], la France a tenté de résister à ce mouvement de décolonisation qui a suivi la fin de la seconde Guerre mondiale. Répression à Madagascar, en Algérie en 1945… Engagement dans la guerre d’Indochine, conclu par la lourde défaite de Dien Bien Phu. Puis dans la longue Guerre d’Algérie, de 1954 à 1962.

Les élites françaises ont tenté de compenser la défaite de 1940 face à l’Allemagne et la Collaboration avec l’occupant par le maintien d’un Empire qui devenait une pure fiction à mesure que les revendications d’indépendance prenaient consistance à l’échelle mondiale. La Conférence de Bandoeng en 1955 a été de ce point de vue une rupture majeure dans la conscience des peuples du Sud et dans l’histoire du monde.

Mais ces Empires dissouts continuent dans les imaginaires

La destination majoritairement souhaitée par les latino-américains reste les pays de la Péninsule Ibérique. Celle des Caraïbes britanniques, de l’Inde, du Pakistan et du Bengladesh, du Kenya, de la Tanzanie… la Grande Bretagne. Tandis que la principale destination des pays francophones d’Afrique est clairement la France [8]. Rejoindre l’ancienne métropole coloniale… Contradiction !

Mais l’imaginaire en France reste teinté d’esprit colonial. Profondément. Certes, les formulations ont changé, mais l’idée de la supériorité sur les peuples anciennement colonisés demeure. Et sur les populations qui vivent en France qui en sont issues.

Contradiction dans l’Histoire et la mémoire des peuples du Sud

S’estompe progressivement le souvenir des anciens combattants venus d’Afrique, d’Asie combattre aux côtés de la Grande Bretagne et de la France dans les deux conflits mondiaux du XX° siècle. Mais l’Histoire ne s’efface pas d’un trait. Elle garde, ancrée dans les imaginaires, l’idée que la France, la Grande Bretagne, sont les destinations « naturelles » pour les jeunes d’aujourd’hui. La France, qui a depuis le début refusé de payer sa dette vis-à-vis de ses anciens combattants, continue dans son refus vis-à-vis de leurs descendants.

Le rejet actuel de la France (et de la langue française) dans les pays du Sahel tient, parmi ses multiples causes, à cette politique. Cependant, la France demeure dans l’horizon d’émigration des jeunes qui pourtant la contestent. Contradiction !

Recrutement pour la guerre… puis recrutement pour le travail

Après le recrutement des hommes pour faire la guerre, l’Europe a recruté des hommes pour réparer les destructions provoquées par la guerre.

La France, notamment, a envoyé à cette fin des recruteurs professionnels dans les pays du Maghreb dès la fin des années 1950. Des dizaines de milliers de jeunes hommes, célibataires, sélectionnés sur le critère de leur faible niveau d’instruction, ont été ainsi amené en Métropole dans le cadre d’Accords de Main d’œuvre passés avec le jeune Etat marocain indépendant. De tels accords ont également été passés entre le Maroc et la Belgique, les Pays Bas. La mémoire d’un certain Mora reste présente dans les montagnes du Souss Massa, la première région de recrutement au Maroc dans les années 1960-70 [9].

Fallait-il avoir une courte vue pour penser que faire venir ces hommes sur le territoire français pouvait n’entraîner aucune conséquence sur leur choix de s’y établir !

Inégale mobilité

Quelle contraste entre les touristes européens débarquant à pleins avions dans les aéroports de Tunisie, du Maroc, du Sénégal et de tant d’autres pays du Sud. Tandis que les ressortissants de ces pays font face aux restrictions arbitraires, coûteuses et humiliantes dans l’octroi des visas pour entrer dans les pays du Nord ! Les voyages low-costs pour les uns. Les traversées au prix de la vie pour les autres.

Et que dire de la façon dont on nomme les uns et les autres ? Immigré quand on vient du Sud au Nord. Expatrié quand on vient du Nord au Sud !

Contradictions dans les politiques des Etats du Nord

En matière de commerce international, la Commission européenne a longtemps poussé à des « accords » avec les pays du Sud visant à instaurer le libre-échange. Avec, dans certains cas, des périodes d’adaptation compte tenu des écarts de développement entre les parties. Cette orientation a provoqué des effets catastrophiques en matière agricole et alimentaire, que la crise de 2008 a révélé. Notamment en Afrique sub-saharienne.

Ainsi, la production de riz dans les pays du Sahel a été ruinée par les importations de riz thaïlandais à bas prix au nom du libre-échange. Idem pour la production de poulet au Sahel, fortement mise en danger par les importations massives de poulet brésilien. Et ces destructions de systèmes agraires en Afrique sub-saharienne ont nourri des afflux massifs de ruraux vers les villes puis vers… l’Europe. Ainsi les « Accords de pêche » entre le Sénégal et l’Union européenne, qui conduisent à l’épuisement des ressources halieutiques, et ruine la population des pêcheurs côtiers. Les jeunes de ces villages sont les premiers à prendre des pirogues pour tenter de rejoindre les Canaries espagnoles.

Laquelle Europe affecte des fonds d’aides au développement dans ces pays pour tenter d’enrayer la migration vers son territoire. En essayant de faire des pays du Sud les gardien de ses propres frontières. Des politiques publiques totalement incohérentes, source de contradictions majeures !

Droits des individus à migrer – Droits des Etats à protéger leurs frontières

Le droit international reconnaît à tout individu le droit de quitter un pays quel qu’il soit. Y compris son pays d’origine. Et d’y revenir.

En revanche, il n’établit pas de droit d’entrée dans un autre pays. Il défend au contraire la prérogative souveraine des Etats de décider des critères d’admission et d’expulsion des étrangers, dont les migrants [10]. S’ils n’ont pas de droit à entrer dans le pays de leur choix, les migrants disposent cependant de droits au titre de leur humanité (droits humains).

Nous nous trouvons là devant une contradiction majeure. Mais une contradiction absolument incontournable. La revendication d’une ouverture totale des frontières, qui a été défendue par certains, n’est pas du tout réaliste.

Responsabilité et Puissance

Comme dans le cas général, la responsabilité est proportionnelle à la puissance. Ce sont les pays et les sociétés du Nord dominant qui ont, historiquement, provoqué ces mouvements de population. A commencer par l’esclavage à but économique vers les Amériques. Puis la colonisation…

Il en va également en matière de destruction de l’environnement. Ce sont les pays du Nord dominant qui ont déclenché le réchauffement climatique, accumulant depuis la Révolution industrielle les facteurs de dégradation les plus considérables.

L’Occident et l’Histoire

Là encore, le refus d’assumer ces responsabilités provoque un rejet de plus en plus massif de l’Occident qui a construit sa richesse sur le travail de ses populations, mais aussi sur le pillage des ressources humaines et des ressources naturelles du Sud. Acteur le plus puissant, l’Occident est clairement le principal responsable des désordres qui accablent le monde [11]. L’intervention occidentale en Libye en 2011 a provoqué des ravages dans le pays, mais aussi dans l’afflux migratoire vers le Nord, vers l’Italie. Et dans le chaos qui s’est généralisé dans le Sahel avec le reflux jihadiste vers le Sud.

Le fait que des acteurs nouveaux apparaissent, comme la Chine, ne doit pas effacer l’Histoire dans notre compréhension de l’état actuel du monde. Ce n’est pas seulement une question morale. Avec la prise de conscience planétaire qui s’opère aujourd’hui, cela devient une nécessité qui s’impose avec les nouveaux rapports de force où l’Occident n’a plus la suprématie absolue.

Une autre approche est requise pour prendre à bras le corps, d’une façon responsable, les questions brulantes qui troublent l’état du monde. L’environnement, la migration sont de celles-là.

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Notes de bas de page

[1] Il s’agit du titre d’un recueil des poèmes amazigh qui chantent les facettes contradictoires de la migration. Espoirs, craintes, doutes, oubli, abandon… Dans une société où ce phénomène a pris une dimension majeure, l’Anti-Atlas marocain. A coups de recrutements de main d’œuvre dans les années 1950-60. De regroupement familial à partir des années 1970. D’émigration clandestine depuis les années 2000. In Regards sur la migration et le développement n°4 – Edité par « Migrations & Développement » Voir ==> ICI

On trouvera également un article présentant l’ouvrage dans la revue Hommes et Migrations n°1329 d’avril – juin 2020, édité par le Musée National de l’Histoire de l’Immigration du Palais de la Porte Dorée, Paris XII° ==> ICI

[2] Une note de lecture de ce roman « Le ventre de l’Atlantique » est accessible ==> ICI

[3] Voir la note de lecture ==> ICI

[4] Une note de lecture de « Eldorado » est disponible ==> ICI

[5] Des tentatives personnelles de poser cette question dans diverses enceintes au Sud n’ont donné lieu qu’à effacement, déni.

Suite des notes de bas de page

[6] La décolonisation de l’Empire britannique est intervenue dans un contexte de Guerre froide où la Grand Bretagne se trouvait en position seconde par rapport aux Etats Unis. Lesquels étaient devenus la première puissance mondiale. Une domination britannique par procuration en quelque sorte.

[7] Les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU sont au nombre de 5. Etats-Unis, Grande-Bretagne, Russie (URSSS à la création de l’ONU), Chine, les 4 puissances vainqueurs de la Guerre… Et France qui n’était en rien une puissance victorieuse. Mais il fallait bien qu’une majorité autour des Etats-Unis soit possible à 3 contre 2 au sein de cette instance.

[8] Un mouvement migratoire se dessine vers le Québec, francophone et demandeur de main d’œuvre. Les pays du Golfe deviennent également une destination pour les jeunes des pays de langue arabe.

[9] Voir notamment « Jamal, un migrant acteur de développement » de Yves Bourron. Ed. Publisud, 2011.

[10] Tiré d’un document du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme voir ==> ICI

[11] On évoque ici, pour mémoire, le fait que les deux guerres mondiales qui ont déchiré la presque totalité des sociétés de la planète au XX° siècle ont été le fait de conflits entre puissances occidentales.