« Trois femmes puissantes » de Marie NDIAYE (note de lecture). Un roman en trois récits distincts. Trois femmes qui se dressent. Norah, Fanta et Khady Demba.

Norah retrouve sa puissance face à un père autoritaire jusqu’à la tyrannie. Mais un père déchu. Elle se retrouve aussi vis-à-vis de son compagnon. Un homme faible, au comportement enfantin. Prendra-t-il soin de sa fille quand elle se retrouve en Afrique près de son père ?

Fanta, la seconde « femme puissante », n’apparait pas dans le récit. Son contour se dessine « en creux », dans l’esprit de l’homme avec lequel elle vit. Un homme qui s’abîme dans sa propre histoire douloureuse. Qui l’a précipitée dans une régression personnelle, sociale, culturelle. Elle résiste dans ce couple qui tangue. Sa puissance ? C’est sa capacité à exercer son retrait. A se mettre hors d’atteinte du malheur qui anéantit son homme. A protéger ainsi leur fils, Djibril.

Enfin, Khadi Demba est renvoyée de la famille de son mari après sa mort. Elle n’a pas « réussi » à avoir un enfant avec lui. Elle est chassée avec pour « mission » d’émigrer vers l’Europe d’où elle devra envoyer de l’argent. Khady, qui a vécu cloitrée dans cette famille, sans existence pour les autres, se retrouve dans le monde, comme un escargot sans sa coquille. Mais elle découvre la force de son corps, sa puissance occultée et le plaisir d’apprendre pour comprendre le monde. Elle va subir les pires atrocités lors de sa traversée du Sahara. Pour se heurter à la barrière de fer (au rideau de fer) qui protège l’Europe.

Un roman qui montre trois femmes qui se redressent dans les situations les plus sombres.

Trois femmes puissantes » de Marie NDiaye a reçu le Prix Goncourt en 2009

L’œuvre est aussi un superbe exercice littéraire. D’emblée, Marie NDiaye nous met dans l’inconfort de son écriture. Pour amorcer la lecture, elle nous sert une première phrase longue, longue… et la plupart des autres suivront, pareilles. Chacun des trois récits se lit d’une seule traite. Sans coupure, sans césure pour respirer. Un long fil de mots qui s’enchainent.

L’auteure ne nous prend pas par la main. Elle nous rudoie même car nous devons suivre avec effort le fil de son propos au sein des multiples incises de ses phrases. Mais cette rudesse créée comme un lien avec elle. Une fois dépassé ce trouble, nous devenons plus proche de l’auteure et entrons, capté, dans son récit.

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« Trois femmes puissantes » de Marie NDIAYE couverture du livre

Norah est devenue avocate à Paris, à force d’efforts et de courage

Son père a déserté le foyer familial quand elle était enfant. A son tour, elle élève sa fille sans soutien, avec rigueur et amour. Le récit commence quand elle revient dans son pays natal, en Afrique, à la demande de son père. Celui-ci, « implacable et terrible », a emporté son fils Sony alors âgé de 5 ans quand il est revenu en Afrique. Au désespoir de la mère de l’enfant et de sa fille Norah. Celle-ci sait que le père ne laissera jamais Sony revenir, connaissant « le cœur indifférent, le cœur inattentif de leur père et son penchant à soumettre son entourage à sa froide volonté » (p 50). Il avait décidé que Sony lui revenait de droit ! Sans discussion aucune.

La trame de la nouvelle est posée. Mais se superpose (perpendiculairement) le fil de laine sans lequel le tissage ne peut s’opérer.

Norah mène sa vie à Paris avec un homme inconsistant, léger, peu responsable

Jakob, l’homme, est venu s’installer chez elle avec sa propre fille. C’est Norah seule qui porte toute cette petite famille reconstituée. Elle s’acharne à donner à la maisonnée un peu d’ordre, de constance, de régularité. Dans une frugalité de tous les instants car les ressources sont limitées.

La désinvolture de Jakob met Norah dans une grande angoisse. Pendant qu’elle est en Afrique auprès de son père, Jakob va-t-il bien s’occuper des deux fillettes ?

Le père connait ascension et chute

Vingt-cinq ans auparavant, le père a fait fortune de retour à son pays natal. Il assume pleinement son autorité tyrannique. Et a les moyens de la déployer. Mais il revendique aussi sa dévotion pour son fils Sony à qui il offre toutes les facilités. Le père a pris femme tant et plus.

Mais il a ensuite connu des revers dans son activité économique. Il se retrouve abattu, ruiné, abandonné par les siens. Deux petites jumelles sont consignées, recluses, dans une pièce de la maison. Elles se morfondent.

Rien de plus terrible qu’un autocrate déchu. « Un démon était assis sur son ventre et ne l’avait pas quitté. » (p 63)

Norah comprend progressivement pourquoi son père l’a fait venir

Le père ne lui dit rien. Elle apprend incidemment qu’un drame s’est déroulé dans la maison. Sony, le fils chéri de son père, est en prison. Et le père demande à sa fille Norah de le défendre.

Elle va le visiter et découvre son frère défait, amaigri, couvert d’exéma, abattu. Elle découvre dans les pages des journaux locaux d’il y a quelques mois, que Sony a tué par étranglement la femme de son père. Et qu’il va être jugé pour ce meurtre. Un meurtre qu’il a avoué.

Dans le brouhaha des hurlements du parloir, Sony lui tient un autre discours

C’est son père qui a tué la jeune femme. Après avoir appris qu’elle avait eu les deux jumelles de lui [1]. Il aimait profondément cette femme. Une femme de son âge. Il a défié le patriarche sur son dernier terrain de pouvoir. Lui l’enfant chéri, l’enfant comblé ! Mettant le père dans une extrême douleur, abattu, impuissant. Le drame est ainsi posé. Les choses sont désormais claires pour Norah.

Norah retrouve ses forces

Elle sait ce qu’elle va faire. Défendre son frère Sony avec toute son énergie. Elle affrontera son père, directement. Le poids de sa peur s’est allégé.

Elle accepte aussi une autre façon de prendre soin de sa fille, là-bas, à Paris. Elle lâche quelque chose sur ce terrain vis-à-vis de Jakob.

Elle retrouve alors sa puissance de femme.

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Fanta. Le second récit nous fait entrer dans le tréfond des pensées d’un homme, Rudy

Il vient d’avoir avec sa femme, Fanta, une terrible dispute. Il lui a craché au visage des mots tranchant. Marie Ndiaye nous fait vivre avec lui les quelques heures qui suivent, minute après minute. Nous pénétrons dans ses pensées les plus secrètes, les plus intimes, les plus mesquines.

L’écriture se fait plus inconfortable encore, pour nous faire partager les errements de la pensée de Rudy, l’homme de Fanta

Remontent en désordre, fragment après fragment, les souvenir d’un drame qui s’est passé quelques années auparavant. C’était en Afrique, à Somone au Sud de Dakar. Un drame qui a précipité le retour en France de Rudy et de Fanta la mère de Djibril leur enfant.

Rudy, spécialiste de littérature médiévale, a perdu son poste de professeur de français. Il occupe un emploi obscur d’employé dans une entreprise d’installation de cuisines dans la banlieue d’une petite ville de province. Dans le Bordelais. Fanta, également professeure au Sénégal, ne peut enseigner en France où ses diplômes ne sont pas reconnus. Tous deux se retrouvent en France, déclassés, à habiter une petite maison minable.

L’homme est écrasé par la conscience de son échec devant ses rêves gâchés de bonheur avec Fanta

Il est anéanti par la conscience de sa médiocrité. De sa déchéance sociale et culturelle. Fanta s’éloigne, s’échappe dans le silence. Sort de son emprise….

Rudy n’a que Fanta au monde. Il s’accroche à cet amour… et il le piétine en même temps. Fanta s’éloigne encore, muette, tournée uniquement vers leur fils…

Peu à peu, le récit dévoile le terrible drame qui taraude Rudy

Professeur au lycée français de Dakar, il a agressé violemment un de ses élèves qui l’avait traité de « fils d’assassin ». Avec ses deux amis, le jeune met violemment à terre Rudy. Celui-ci est finalement exclu de l’éducation. C’est pour cette raison qu’il rentre en France avec Fanta et leur fils Djibril.

Mais cette insulte de « fils d’assassin » a réveillé la douleur de Rudy

Plus de vingt ans avant, le père de Rudy, Adel, a assassiné son associé, Salif. Outre leur association dans leur affaire commerciale, Salif était l’ami intime de Adel. Tout en maintenant sincèrement cette amitié, Salif détournait des sommes importantes de leur affaire commune. Amitié et prédation cohabitaient tranquillement dans l’esprit de Salif.

Découvrant cela, Adel agresse Salif, le met à terre, et roule avec son lourd 4X4 sur le corps et la tête de Salif qui meurt. Adel est emprisonné. Avec son argent et ses relations, il se procurera un révolver pour mettre fin à ses jours. Bien plus tard, c’est la mère de Rudy qui racontera ce drame à Rudy.

Le surnaturel accompagne les personnages : Rudy et sa mère

Comme dans le récit de Norah, un autre fil croise à angle droit la trame principale. Celui des croyances où la raison vacille. La mère de Rudy fait du prosélytisme pour une secte qui prétend dévoiler à chacun l’ange qui l’accompagne et le protège. Et… les membres de la secte sont là pour révéler qui est cet ange.

Rudy, de son coté, vit cette matinée de basculement avec l’intervention étrange d’une buse, qui le pourchasse. Présence réelle du rapace ? Délire de Rudy ? On ne sait.

Mais dans la vraie vie, Rudy va être licencié de son travail minable pour une faute professionnelle impardonnable. Dans la même journée, il rompt avec sa mère, empêtrée dans ces histoires d’ange. Une mère qui n’a jamais accepté ni aimé son petit-fils Djibril. Ni la mère de l’enfant, Fanta. Rudy retrouve sa capacité à aimer. D’abord son fils. En creux, on lit son retour vers Fanta. Fanta la résistante, qui ne s’est pas laissé engloutir dans la détresse de Rudy.

Dans ce récit autour de Fanta l’absente, Marie Ndiaye réalise un exercice d’écriture fascinant

Fanta n’apparait presque pas en direct dans le récit. Elle est dessinée dans les méandres des pensée de Rudy. Ou comme dans les tableaux où l’artiste utilise le fond de toile pour faire apparaitre le sujet autour, « en réserve » selon l’expression technique [2].

Le roman nous fait partager cette écriture fascinante et éprouvante, à suivre les sauts de pensée de Rudy, en des séquences hachées. Entre détresse et courts moments d’euphorie. Sautant d’une pensée à une autre par associations d’idées non maitrisées. Formant un tout dont la cohérence nous échappe. Comme on a pu le vivre dans nos propres rêves ou sur le divan.

Au milieu de ce chaos dans le fil du récit, émergent des souvenirs douloureux

Mais ce chaos n’est-il pas là pour refouler ces souvenir ? Pour résister à leur remontée dans le quotidien triste, misérable de la vie de cet expatrié au retour minable en France ?

Surmontant ce chaos, la douleur dicte à Rudy les ruptures nécessaires avec ce qui l’enchaine dans son malheur. Son travail. Sa relation toxique avec sa mère qui le projette dans son drame passé. On devine (on espère ?) qui va retrouver Fanta la femme puissante !

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Khady Demba. La femme effacée, réduite, qui se découvre et découvre le monde

C’est l’histoire d’une femme recluse, que la famille de son mari a littéralement effacé quand celui-ci meurt, après trois ans de mariage. Khady se retrouve sans enfant, sans famille, sans biens. Autant dire qu’elle ne « vaut rien ». La famille du mari la chasse de la maison, en la confiant à un homme sans rien lui dire.

Le refus

La famille a conçu pour elle le projet de la faire partir en France d’où elle devra envoyer de l’argent. Khady n’a même pas été informée. Et n’ose pas poser de question à l’homme qu’elle suit. Cet homme, est en lien avec un « passeur » de migrants. Il fait nuit.

Elle se retrouve sur une plage. Elle ne sait toujours pas ce qui se passe. Au moment d’embarquer dans un méchant bateau, quelque chose de fort se passe en elle. Du plus profond d’elle-même, elle trouve le courage de s’enfuir.

Elle pose ainsi un acte décisif dans sa vie

Et cet acte, ce refus de se laisser porter par les décisions des autres, signe son réveil. Pour la première fois, elle prend conscience de sa force, de sa détermination. Du plaisir à se sentir responsable d’elle-même.

Alors qu’elle avait vécu jusque-là en « mineure ». D’abord, enfant, chez sa grand-mère qui l’a élevée. Puis chez son mari, bienveillant et doux, qu’elle n’a pas choisi. Et qui est mort sans lui laisser un enfant. Enfin dans la famille du mari, dure, sans pitié, qui s’est débrouillé pour la faire partir. Sans lui dire mot.

Khady va découvrir une chose plus importante encore : qu’il faut s’ouvrir sur la connaissance du monde

Elle s’est blessée en sautant du bateau, mais qu’importe ! Elle découvre tout ce dont elle s’était jusque-là tenue éloignée. Le savoir. D’abord à l’école où elle faisait tout pour disparaitre dans la classe. Puis dans sa réclusion familiale.

Marie NDiaye nous ouvre sur le monde de l’acquisition des connaissance pour une jeune femme comme Khady. Quand celle-ci comprend qu’elle va partir, voici comment se pose pour elle la question : (p 280) « Vers quelle destination ? Elle n’oserait jamais le lui demander, elle ne voulait d’ailleurs pas le savoir, pas encore. Car que ferait, songeait-elle, son pauvre cerveau d’une telle information, lui qui connaissait si peu du monde ? Qui ne connaissait qu’une toute petite quantité de noms. Et ces noms concernaient les choses dont on se sert chaque jour et nullement ce qu’on ne peut ni voir ni utiliser ni comprendre. »

Elle rencontre un jeune homme, Lamine

Comme elle, il a refusé d’embarquer. Il n’avait aucune confiance dans cette barcasse frêle et surchargée. Lui a déjà tenté l’aventure, il sait un tas de choses sur la vie, sur le monde. Khady va le questionner pour « apprendre le monde ». Mais en se concentrant sur ce qui est strictement nécessaire pour sa survie.

Khady et Lamine vont prendre la route pour la traversée du Sahara en camion

Marie NDiaye nous fait partager l’atroce vérité du parcours des migrants qui tentent leur chance dans l’immensité du désert. Si on tombe du camion, le chauffeur ne s’arrête pas et on meurt de soif !

Mais le plus dangereux, c’est la férocité tragique des hommes

Elle a vite épuisé les quelques sous que la famille lui a laissé en la chassant de la maison. Bloquée dans une petite ville poussiéreuse au milieu du Sahara, elle devra se prostituer pour manger.

Elle ne s’apitoye pas sur son sort. En pleine conscience de sa personne, dans le paradoxe de son autonomie retrouvée. Par-delà sa servitude dégradante, la douleur de sa blessure qui ne veut pas se fermer, les brulures de son vagin meurtri, elle se sent vivre. Elle garde l’espoir d’aller plus loin, et elle accumule les informations pour avancer vers le Nord.

Lamine est parti seul

Il est parti en emportant les quelques économies qu’elle avait gagné dans l’arrière-salle de la gargote où elle officie. Elle se remet à vendre son corps meurtri. Elle recule son départ de quelques mois. Mais elle partira !

Elle finit par arriver aux portes de l’Europe, dans la « foret » proche de Melilla, au Maroc. A quelques mètres de l’Espagne. Mais il faut pour y accéder franchir le véritable « rideau de fer » que les autorité ont construit. Comme les autres candidats à l’espoir, elle fabrique une échelle et se tient prête pour l’assaut collectif. Elle est très affaiblie par ses mois passés dans le désert.

Au moment convenu, tous les candidats au départ se lancent sur le mur de fer

Elle gravit les barreaux de son échelle, monte, monte… Ses mains se déchirent sur les barbelés… elle perd ses forces. Elle glisse. Et retombe lourdement sur le sol. Sa tête éclate sous le choc.

Jusqu’au bout, elle est restée elle-même, Khady Demba. Et elle en a pleine conscience, alors que sa vie s’échappe de son corps meurtri. En France, Lamine pense à cette femme qu’il a aidé, soutenu… et volé. Son souvenir le hante.

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[1] Curieusement, l’enchainement des lecture m’a mis dans les mains d’abord « Le pont flottant des songes » de Junichirô Tanazaki puis le premier récit de ce livre de Marie Ndiaye. Deux romans aussi différents que possible, mais qui ont en commun la relation trouble qu’entretiennent un père et un fils avec une même femme. Voir la note de lecture du livre de Junichirô Tanazaki  ==> ICI

[2] Sur la peinture « en réserve », voir ==> ICI