« Soleil à coudre » Jean D’AMERIQUE. Il y a tout d’abord l’écriture ! Une écriture singulière qui nous heurte, qui nous blesse, qui nous enchante. Qui nous entraine dans l’émotion d’un récit que l’on suit derrière les mots et leur apparente incohérence. Au-delà de l’écriture, il y a la société d’Haïti, fragmentée, morcelée, en miettes. Violente. Composée d’hommes, de femmes, mais aussi d’enfants qui portent en eux cette fragmentation. Cette violence. Dont témoigne le langage, justement !

Une écriture singulière

Comment dire cette écriture singulière ? Des mots comme des éclats de verre jetés sur le sol dans un hasard apparent. Des bouts de verre tranchants, au pouvoir évocateur par la poésie contenue. Sans logique visible. Mais qui dessinent dans l’apparent chaos, le fil d’un récit sensible, limpide, saisissant.

Je ramasse quelques un de ces éclats de verre, fragments de poésie pure

A commencer par le titre du roman : « Soleil à coudre ». Et toutes les expressions qui témoignent d’une immense liberté d’écriture. Invitant à donner à ses propres écrits la légèreté poétique.

« Je fais royaume de papiers froissés ». « Elle laisse couler son silence au grès du béton ». « Je n’ai jamais compté sur cette vie pour vivre ». « … le cul botté par des plaies sociales… ». « Je rumine mes fractions d’obscurité ». « Voiles éraillées, ailes cassées dans les orages du temps ». « Mon enfance, troupeau d’aiguilles dans la chair de mon âge ». « La violence a conquis mes lignes blanches ». « Une vie éternellement en mal d’accoucher de son arc-en-ciel ». « Nous sommes des corps mêlés dans les ferrailles de la vie… ». « L’espace te dira bien la lourdeur du vide ». « Je rumine mes fractions d’obscurité ». « Le vide a sa chanson dans l’écume de la distance ». « Ma voix se fait symphonie de tombe, chant habile à bercer le Sahara ». Mais que vient faire le Sahara dans cette histoire d’Amérique ? « La nuit pue l’ennui ». « … tessons de cœur venus se recoller à l’horizon d’un verre… ».

Des noms à ouvrir la boite à imaginaire. A dire la vie

Dans « Soleil à coudre », Jean D’Amérique nous offre un florilège de noms qui habillent les personnages du récit. Il y a d’abord Tête Fêlée, celle qui nous prête ses yeux, son cœur, sa sensibilité, pour vivre le récit. Une jeune fille d’un quartier populaire, quelque part en Haïti. Un bidonville où l’absence d’électricité est aussi chronique que celle de papas dans les familles. Fleur d’Orange, sa mère, « n’a que son corps à vendre ». Elle se tait, détourne la tête, muette, devant la violence de Papa, l’homme de la maison, ou ce qui en tient lieu. Elle se défend des autres prostituées avec ses clients fidèles. Papa travaille pour le chef de bande du quartier, Ange du Métal. Homme de fer s’il en est. Avec qui on ne négocie pas. On applique ses consignes, on obéit.

Silence, une jeune lycéenne comme Tête Fêlée. C’est la belle adolescente dont Tête Fêlée est follement amoureuse. On trouve aussi les trois clients attitrés de Fleur d’Orange. Il y a La Divine. Le Seigneur des Entrecuisses. Et le Politicien dont le cul est fabriqué pour toutes les chaises.

On a même pas de responsable à injurier !

Pas d’eau dans le bidonville. Seulement une fontaine publique où il faut se battre pour ramener un bidon à la maison. A qui demander que cela change ? Où se plaindre ? Contre qui s’organiser pour que quelque chose se passe avec l’eau ? Aucune réponse ne se forme à ces questions pour Tête Fêlée. Mais aussi pour les autres, tous les autres, rejetés. Arrivés par milliers dans ce coin, « un jour de soleil déchiré. »

« Soleil à coudre » Jean D’AMERIQUE couverture du livre

Après son agression par son professeur, elle va se venger. Seule

(p 42) « Je n’irai ni au commissariat de la honte. Ni au parquet des ténèbres, ni au tribunal du mépris. Ni au Ministère de la Justice tarifée ». Les armes, elle connait. Par celui qu’elle appelle Papa, l’homme de main du chef du quartier, Ange du Métal. Elle les transporte pour lui. Elle regarde quand on les nettoie sur la table de la maison. Et elle sait ce que ce morceau d’acier peut faire. Elle décide de tuer le professeur. Elle le fait.

Et ce geste la rapproche intimement de Silence. Et en même temps l’éloigne définitivement d’elle

Le père de Silence était ce professeur violeur. A ses obsèques, Tête Brûlée est à l’église avec tous les élèves de l’école. Elle et Silence se rejoignent en une étreinte fugace. Et Silence s’envole, avec sa mère, pour New York. Elle a « découpé les nuages dans de grands oiseaux métalliques pour aller cueillir un mieux-être hors de l’île ».

Une véritable et tragique embrouille

Ange du Métal a un contrat sur le Politicien dont le cul… C’est Papa qui le conduit sur sa moto. Ange du Métal surprend le Politicien dans sa voiture en pleins ébats… avec la femme de Papa, son homme de main. L’homme s’échappe. Mais Ange du Métal contraint Papa de tuer Fleur d’Orange.

Papa s’est exécuté, mais il va tuer Ange du Métal. Mais la foule de la Cité de Dieu se rebelle : c’était leur protecteur. Elle se jette sur Papa qui est lynché en bonne et due forme. Si on peut dire.

C’est l’effondrement pour Tête Fêlée

Elle ne parvient même pas à voir le corps de sa mère à la morgue. Les femmes croqueuses de mort n’ont pas voulu qu’elle entre. Et de toutes les façons, son corps s’est envolé (sublimé ?) dans une violente bourrasque.

« Maman n’est plus. C’est mon soleil chuté dans une flaque d’eau sale ». Qui l’accompagnera, même au travers de l’alcool, dans ses nuits sans sommeil ? Et son amour, Silence, envolée, si loin. A qui elle n’arrive désespérément pas à coucher sur le papier les mots de son amour. « Les malheurs dévalent mon territoire ».

De mauvais rêves en cauchemars, Tête Fêlée résiste dans son monde sans fenêtre. Fleur d’Orange et Ange du Métal sont morts assassinés par l’homme qu’elle appelle « Papa ». Lui est mort lynché. Silence s’est envolée… Tête Fêlée est seule !

Elle veut partir. Elle s’embarque

Quitter ce pays. Rejoindre New York pour retrouver Silence. S’en remettre à un passeur-capitaine louche. Le rendez-vous dans la nuit, sur une plage incertaine. Une foule qui piétine devant une si petite embarcation. Silences. On monte à bord. Le bateau finit par s’éloigner des côtes, avec son chargement d’espoirs. Mais aussi de craintes. On connait l’histoire de ce bateau parti avec 40 migrants, arrivé deux mois après aux Bahamas avec un seul survivant. Avait-il flanqué à la mer tous les autres ? En avait-il mangé quelques-uns pour survivre ?

Des jours et des jours d’errance dans la promiscuité sur l’embarcation pour Tête Fêlée. Sommeil sombré avec des rêves terrifiants : le capitaine qui la viole. Il ressemble au professeur ! Hurlements.

Elle a emporté un livre trouvé dans les affaires de Papa. C’est « La vie devant soi » de Romain Gary. Entre ses pages, elle découvre une enveloppe à elle adressée. Et dedans, une lettre de Silence. Alors qu’elle vogue entre espoir de la rejoindre et peur de mourir, cette lettre ajoute une immense angoisse !

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Jean D’Amérique, né Jean Civilus, en 1994 à Côte-de-Fer en Haïti, est un poète et dramaturge haïtien. Récompensé plusieurs fois pour ses travaux littéraires, il est considéré comme l’une des voix de la relève littéraire haïtienne. Wikipédia. Pour en savoir plus sur l’auteur, voir ==> ICI

L’épisode du départ pour les Etats Unis dans une barque m’a fait pensé à l’histoire de Khadi Demba dans « Trois femmes puissantes » de Marie Ndiaye. Voir la note de lecture de ce roman ==> ICI


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