« Le changement social. La cité grecque interpelle les politiques occidentales ». Sophia MAPPA, Ed. L’Harmattan, 2018 (note de lecture et associations libres)

Un livre d’une remarquable actualité alors que les sociétés du Nord, mais aussi du Sud, sont soumises à des trains de réformes ininterrompus. Il n’y aurait pas d’alternative : le changement est devenu une injonction permanente dictée par les marchés mondialisés via des Etats impuissants !

Ce livre nous apporte des clés pour comprendre le désarroi actuel des sociétés du Nord (l’auteur parle des sociétés « occidentales ») à la lumière lointaine des découvertes fabuleuses opérées dans les cités grecques il y a 2600 ans !

Le changement comme évidence absolue dont le questionnement même est impensable, informulable ? Dans son ouvrage, Sophia Mappa nous pousse justement au questionnement en entraînant le lecteur dans cet impensé, dans ce qui constitue une des bases mêmes de l’imaginaire social qui soutient les sociétés occidentales, où le changement se doit d’être permanent, continu, volontaire… à tel point que l’Occident ne cesse de vouloir faire changer les autres (non occidentaux), c’est-à-dire les transformer à leur image censée représenter l’universel.

Après tout, pourquoi le changement ? Les sociétés occidentales sont-elles condamnées à changer en permanence ? A l’origine, l’idée du changement ne s’appuie pas sur des causes objectives, des nécessités impérieuses, mais sur cette idée de « partager » le modèle de société du Nord avec la terre entière, comme paravent de sa domination sous diverses formes (esclavage, colonialisme, néo-colonialisme).

Mais maintenant que l’action humaine, largement inspirée et mise en acte par l’Occident, a brisé l’état stationnaire de la démographie (la population n’a amorcé sa forte croissance qu’autour du XVII° siècle) et enclenché le réchauffement climatique, le changement n’est plus une option, c’est devenu une nécessité pour toutes les sociétés.

Mais alors, quel changement ? Pour quelles finalités ? Avec la fin idéologies, le retour des religions, les fractionnements communautaires des sociétés, l’émergence de l’individu au niveau planétaire, comment définir des finalités communes ? C’est bien le Politique qui est ici sollicité.

Serons-nous capables de fixer comme finalité commune la défense de la vie sur terre ? Les élites actuelles de tous les pays semblent bien loin de partager cette vision. N’auraient-elles pas abandonné l’idée d’un « monde commun » (Bruno Latour) [1] ?

Comment changer ? Les mécanismes politiques mis en œuvre à la fin du XIX° siècle (partis, syndicats, associations… au sein de la démocratie représentative) sont aujourd’hui grandement invalidés au sein des sociétés occidentales (et au Sud, où ces formes ont été importées), et la pensée réformatrice de l’Occident post-moderne est en panne non seulement sur les finalités et mais aussi sur les moyens à inventer pour les atteindre.

Sophia Mappa oppose deux processus de changement : celui qui part d’un regard sur soi-même en tant qu’individu et comme partie consciente d’un collectif, selon un processus interne, participatif, endogène d’un côté, celui d’un processus impulsé/imposé d’en haut (en Occident) ou de l’extérieur (dans les pays du Sud) de l’autre. Les processus impulsés d’en haut ou de l’extérieur ne peuvent déboucher, parce que si on peut transposer des institutions formelles, on ne peut transposer les significations sociales qui structurent en profondeur les sociétés.

La culture. L’évidence de transposer chez les autres son modèle vient, en Occident, de sa cécité à penser l’Autre comme porteur d’un univers culturel propre, différent d’un contexte à l’autre, qui ne saurait se réduire à l’idée que se fait l’Occident de l’universalité de ses valeurs. L’illusion occidentale provient bien de la négation du fait culturel lui-même, en dehors de son propre schéma décrété valable et désiré par tous. Parce que la culture pose la question de l’altérité, point aveugle de la pensée occidentale. Sophia Mappa nous montre que la seule voie possible pour un contact avec l’Autre sans peur, sans haine, mais aussi sans naïveté, passe par cette reconnaissance de la culture comme fait singulier, typé géographiquement et historiquement, mais partageable sur une base égalitaire.

La cité grecque nous envoie son lointain mais décisif éclairage. Pour soutenir ce travail sur le changement social, Sophia Mappa revient à l’invention de l’idée de changement qu’elle situe entre le VIII° et le IV° siècle avant JC dans les cités grecques. Elle est allée directement à ces sources, puisant dans les textes mêmes des penseurs antiques les traces de l’origine du changement, mais d’un changement volontaire et conscient, mis en acte et devenu objet même de pensée.

Cet apparition de l’idée de changement a représenté une rupture radicale dans l’histoire de l’humanité, selon Sophia Mappa, rupture qui a posé les germes de la liberté, de la critique de la tradition et des croyances surnaturelles, de l’individu responsable de lui-même et responsable devant les autres, capable de se penser et de penser les autres, du collectif assumé et non assigné, de la rationalité et de l’action, du plaisir d’apprendre et d’affronter la controverse, de la rencontre curieuse et potentiellement bienveillante avec l’Autre, un Autre qui n’est pas nécessairement un ennemi à abattre ou à soumettre. Cette expérience du changement social va se clore au IV° siècle avant JC dans l’affrontement entre les cités grecques, mais aussi dans leur affaissement de l’intérieur.

Sophia Mappa ne fait pas référence à Ibn Khaldoun qui, au XIV° siècle, produira une analyse sur les sociétés d’Afrique du Nord en cherchant à modéliser les dynamiques ascendante et les effondrements des cités. Il est vrai que la profondeur de l’approche proposée par le penseur berbère n’a pas eu de suite intellectuelle dans les sociétés qu’il analysait.

A l’aube de l’idée du changement. Sophia Mappa décortique les mécanismes du changement dans la cité grecque, au travers des écrits des philosophes, des auteurs de tragédies, des poètes. Ainsi montre-t-elle que le changement advient aussi à l’insu de ses auteurs, et quand ils en sont conscients, peut provoquer des effets non attendus. Calvin et Luther qui avaient le projet de régénérer l’Eglise n’avaient pas anticipé les effets sur l’amorce du capitalisme des ruptures qu’ils engageaient, notamment en révolutionnant la notion de « travail » !

Autre caractéristique du changement social : le passé n’est jamais totalement effacé. On ne fait pas table rase ! L’ancien continue sous le nouveau. L’auteure expose les différents modes de changement : par déplacement vers de significations sociales nouvelles dans des formes anciennes, par renversement qui consiste à épouser, à l’envers, l’ordre social antérieur, par régression souvent engagée par la radicalisation des acquis du changement, comme celle de l’individu, de la liberté, de la compétition…

L’auteure montre comment la démocratie naissante est associée à la recherche du juste milieu, de la mesure, de l’autolimitation de la liberté et du pouvoir, du respect de la nature. La société post-moderne actuellement en Occident témoigne de cet affaissement de l’esprit démocratique par abandon de l’idée de la recherche du juste milieu.

Un réveil des idées des cités grecques en Europe, 2000 ans après. Les germes que les cités grecques ont planté et fait vivre pendant près de 4 siècle vont rester enfouies pendant 2 millénaires, pour éclore à nouveau en Europe de l’Ouest vers le XV° siècle avec la Renaissance [2] et la redécouverte des textes de grecs anciens, conservés, traduits et transmis pour beaucoup par les penseurs arabes au X° et XII° siècle notamment, penseurs qui ne pourront faire fructifier sur leurs terres ces précieuses graines. La tentative des Mutazilites de combiner rationalisme (inspiré de la pensée grecque) et doctrines de la foi islamique a été étouffée au XIII° siècle et la chape de plomb qui s’est abattue depuis sur la pensée dans le monde arabe, malgré une nouvelle tentative infructueuse au XIX° siècle avec la Nahda, se maintient jusqu’à ce jour avec l’envahissement du référentiel salafiste qui a réussi à sacraliser sa lecture littéraliste et fermée du Coran, alors que cette interprétation reste œuvre humaine, donc critiquable. Les violents soubresauts actuels dans l’ère culturelle musulmane témoignent des pressions qui s’accumulent dans ces sociétés et communautés [3], alors que le niveau d’éducation moderne n’a jamais été aussi élevé, accompagnant les moyens de communiquer, de s’informer et de s’exprimer par les outils numériques.

Ainsi, c’est l’Europe occidentale qui a fait fructifier les graines nées dans les cités grecques, en provoquant la « grande divergence » de cette partie du monde d’avec le reste de la planète. Ces idées nouvelles de changement lui donneront, mises en acte, un développement sans précédent de richesse et de puissance qui lui permettront de dominer la terre entière. Et cette frénésie de changement, l’Occident le veut pour lui-même mais aussi pour les autres. Chacun à sa façon, les impérialismes portugais, espagnol, français, anglais vont projeter leur puissance sur toutes les sociétés de la terre, en une concurrence acharnées entre eux, pour tenter de les changer à leur image [4] : religion, commerce, éducation (étendre les Lumières sur le monde), chacun des pays d’Europe trouvera une combinaison entre ces trois arguments pour s’autoriser à soumettre les Autres non-occidentaux et tenter d’imposer leur conversion à leurs valeurs.

Le changement social, qui mobilise pour advenir les ressorts profonds des sociétés, peut il advenir de l’extérieur ? Avec cette interrogation, Sophia Mappa questionne les démarches d’aide au développement que l’Occident a mis en œuvre depuis le début des années 50. Pauvreté, sous-alimentation, conflits n’ont pas, globalement, reculé dans les pays dont les élites ont joué le jeu de l’aide après les indépendances[5], tandis que les pays qui s’arrachaient au sous-développement prenaient, comme en Asie de l’Est, des chemins autonomes, singuliers et tâtonnants vers le développement. En soutenant la généralisation de l’éducation, l’Occident, finalement, a rendue possible la menace du faible au fort par la diffusion de l’accès aux technologies d’armement et de communication[6].

Et que dire du changement par le haut que la mondialisation libérale a diffusé dans le monde entier, via les politiques publiques (libéralisation, privatisations, dérégulations, distorsions fiscales…) provoquant une montée générale des inégalités et la restauration des privilèges dans les significations sociales ? Le changement s’y effectue sous la pression des marchés mondialisés ou d’institutions mises hors de portée du contrôle politique : l’exemple de la crise grecque depuis 2008 en est une illustration flagrante. Ces évolutions signent l’avènement de la post-modernité, succédant à la modernité incarnée par le Fordisme qui avait réussi à réduire les inégalités notamment pendant les trois décennies succédant à la Seconde Guerre Mondiale

L’auteure montre comment la post-modernité fait reculer toutes les avancées qui ont fait la force de l’Occident, en un cruel retour en arrière : l’idée du changement se transforme en obsession à la réforme ! Mais un mouvement de réforme non pas porté, soutenu, décidé, discuté, contesté par les forces sociales, mais dicté par les marchés financiers, prête-nom des oligarchies économiques et financières qui ont capturé les Etats et les institutions régionales (Union Européenne) et internationales (FMI, Banque mondiale). L’héritage de la pensée grecque est abandonné dans cette phase post-moderne qui met la conduite du changement social dans les mains des puissances financières, via des politiciens impuissants. L’économie qui été portée en régulation sociale hégémonique se vit maintenant comme somme de contraintes (déficits, chômages, dette publique) : le déclin est ainsi précipité.

Mais d’autres forces émergent dans le monde, qui n’ont pas adopté cet héritage antique, mais qui ont pourtant trouvé leur chemin du changement conduisant à la puissance. La Chine représente, à ce titre, l’altérité absolue pour l’Occident, mais plus largement pour un ensemble de pays plus large [7]. Elle avance malgré la résistance des Etats Unis, mais sans emprunter aux sources grecques ni même occidentales.

La liberté, la démocratie telles qu’initiées par les cités grecques puis portées par la modernité occidentale, actuellement en reflux dans ces mêmes pays, n’auront pas le même poids dans les modernités qui se dessinent dans le monde, faisant accéder l’ensemble des sociétés à un monde bigarré, métissé et multipolaire. Le monopole de l’Occident est derrière nous. D’autres horizons s’ouvrent sur un monde plus complexe [8]

Le déni aux commandes. Malgré ces avancées fulgurantes, la démocratie athénienne a sombré dans les conflits entre cités, dans des aventures militaires, dans un affaissement de l’esprit public, dans l’envahissement de l’intérêt privé et de la cupidité, le recul du respect de la Loi devant la radicalisation de l’individualisme, le reflux de la raison, le délitement du lien social… tous ces mécanismes se sont enchaînés sur un mode inconscient, donc totalement impossible à identifier clairement et à dénoncer. On est là dans le déni absolu. Comment ne pas faire le rapprochement avec la situation actuelle dans l’Occident ?


Pour aller sur le site de Sophia Mappa : https://www.sophiamappa-psychanalyse.com/


[1] https://www.lesinrocks.com/2017/10/15/actualite/bruno-latour-la-seule-politique-coherente-du-gouvernement-trump-est-lorganisation-du-deni-climatique-11996147/

[2] Georges Duby fait remonter les premisses de la modernité au XII° siècle. Voir https://jacques-ould-aoudia.net/art-et-societe-au-moyen-age-de-georges-duby-note-de-lecture/

[3] Voir « Les musulmans au défi de Daech » de Mahmoud Hussein. https://jacques-ould-aoudia.net/les-musulmans-au-defi-de-daech-de-mahmoud-hussein-note-de-lecture/

[4] Voir Pérégrination, note de lecture sur l’oeuvre de Fernao Mendes Minto : https://jacques-ould-aoudia.net/peregrination-fernao-mendes-pinto-note-de-lecture/

[5] Le recul de la pauvreté au niveau mondial est du à la Chine qui n’a jamais suivi les prescriptions occidentales (et qui a connu de grands désastres sociaux et politiques dans les années 60). En Afrique sub-saharienne, en Amérique latine, en Asie du Sud, dans les pays arabes, on n’observe pas un tel recul de la pauvreté. Sans parler des pays occidentaux qui connaissent une montée de la pauvreté et de la malnutrition dans leurs populations.

[6] Voir Bertrand Badie : « Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse », Paris, La Découverte, 2018. Note de lecture à venir.

[7] https://jacques-ould-aoudia.net/la-chine-lalterite-radicale/

[8] Voir : « SUD ! Une totute autre vision de la marche des sociétés du Sud » Jacques Ould Aoudia, Ed l’Harmattan, 2018.

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