« Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse » Bertrand BADIE (note de lecture)

Comprendre le monde qui émerge

Bertrand Badie poursuit sa recherche sur le basculement du monde qui s’opère sous nos yeux [1], en puisant dans l’histoire longue des relations internationales et dans les ruptures du système qui a régenté le monde depuis le XVII° siècle. Une période de trois siècles marquée par la domination des puissances européennes, sur la base d’un ordre établi par le Traité de Westphalie de 1648. Ce traité fondait les relations entre les pays européens sur l’égalité absolue en souveraineté de chacun d’eux, sur la puissance comme système de régulation. Et, nécessairement, sur la guerre entre Etats comme mode d’ajustement entre puissances d’Europe.

C’est ce système que les puissances dominantes ont étendu à l’ensemble de la planète, par delà les rivalités entre elles sur le terrain européen (avec les innombrables guerres qui ont ravagé le continent) mais aussi sur les pays colonisés.

L’échec de la décolonisation à mettre en place un monde adapté à la nouvelle donne internationale

Ce système westphalien n’a pas été emporté (ou dépassé) par les décolonisations qui sont advenues depuis (en Amérique latine, puis en Asie et en Afrique). Ce qui fait dire à Bertrand Badie que la décolonisation a été un échec à fonder un nouvel ordre mondial, avec le maintien, sous d’autres formes, de la domination des Etats du Nord. Les puissances « westphaliennes » ont réussi, un temps, à maintenir l’ordre ancien.

Pourtant, les luttes de libération anti-coloniales avaient montré la force que des mouvements faibles militairement pouvaient mettre en œuvre, jusqu’à défier et vaincre les anciennes puissances coloniales. La Guerre d’Algérie en constitue un exemple flagrant, qui a vu un mouvement de libération défait militairement sur le terrain, triompher politiquement d’une des puissances majeures du monde, la France.

Une trompeuse égalité des Etats

Face à l’apparente inclusion de plus en plus de pays « indépendants » au sein des organisations internationales notamment au sein de l’ONU, ces puissances westphaliennes ont constitué des « clubs ». Le G7, puis le G8 avec la Russie, puis de nouveau le G7, où se discutent les affaires du monde dans l’espace des souverainetés anciennes. Un club qui s’est ouvert aux puissances émergentes (le G20) sans modification des règles du jeu d’avant.

Cet ordre craque sous nos yeux

Et c’est cet ordre ancien qui s’effondre aujourd’hui, avec l’apparition de nouveaux acteurs, et de nouvelles conflictualités. Des conflictualités, selon Bertrand Badie, qui ne s’appuient plus sur des oppositions entre Etats souverains déployant des armées dans des conflits transfrontaliers, mais sur des différents qui trouvent le plus souvent leur source dans des fractures sociales, internes aux sociétés, provoquées le plus souvent par la mondialisation qui détruit les ordres sociaux. Des différends éclatent, mobilisant une multitude de nouveaux acteurs de violence, infiniment plus « faibles » militairement que les puissances dominantes : depuis les coupeurs de route désormais dotés d’armes puissantes, jusqu’aux réseaux faisant commerce de drogue, d’être humains, d’armes, en passant par les groupes revendiquant des causes sociales, micro-nationales et/ou identitaires…

Tandis que les Etats du Sud, sortis des décolonisations en copiant-collant le modèle des pays du Nord, affichent leur faiblesse à n’avoir pas trouvé de voie endogène pour construire des institutions solides et adaptées aux histoires longues, aux cultures de ces pays. La tentative de Khadafi en Libye de construire une forme nouvelle d’Etat a échoué : la Jamahiriya arabe libyenne (الجماهيرية العربية الليبية) n’a pas réussi à stabiliser une forme étatique alternative.

Puissance de la faiblesse, qui devient un sujet de l’Histoire

Disparités régionales, inégalités sociales, fractures identitaires nourrissent l’apparition d’une multitude d’acteurs non-étatiques. Ceux-ci ont la capacité de jouer un jeu significatif au sein des sociétés du Sud, mais aussi d’externaliser par delà les frontières les conflits qu’ils portent, dans un contexte de « mondialisation des imaginaires » où la circulation de l’information en temps réel donne au moindre incident de terrain un écho mondial.

L’ingérence en question

Dès lors, les puissances westphaliennes, dans l’incapacité de renoncer à leurs anciennes grilles de lecture et de laisser d’autres nations prendre part égale au concert général, sont en grande difficulté pour faire face à ces nouvelles formes de conflit. L’ingérence est alors « inventée », entre « droit d’ingérence » et « ingérence humanitaire ». Au nom d’arguments généreux, humanistes, pacificateurs, qui ne parviennent pas à dissimuler d’autres buts. Pour prendre des exemples récents, les intervention des Etats Unis en Iraq (en 2003) et celles de la coalition menée par la France en Libye (en 2011), déclenchées sur des prétextes qui se sont révélés des mensonges d’Etat [2] font partie de ces ingérences qui se sont conclues par des victoires militaires suivies de monstrueux désastres politiques, humains, géostratégiques, moraux, symboliques ! Et les responsables de ces catastrophes ne sont pas inquiétés (pour l’instant) !

De ce point de vue, les néo-conservateurs représentent l’archétype de la volonté illusoire de restaurer l’ordre Westphalien. Tandis que la politique de Trump (« Make america great again ») est, par ironie, l’aveu de la fin de la domination absolue des Etats Unis sur le monde. Puisqu’il faudrait « restaurer » cette domination perdue.

De nouvelles formes émergentes de régulations mondiales

Bertrand Badie cherche les orientations qui peuvent, aujourd’hui, porter les nouvelles formes de l’ordre international. Un ordre qui sera en tout état de cause plus complexe, probablement plus instable, mobilisant infiniment plus d’acteurs. Le nombre d’Etats est passé d’une cinquantaine à la fondation de l’ONU à près de 190 aujourd’hui. Sans compter les innombrables acteurs non-étatiques qui se créent, s’allient, se dissolvent, disparaissent, se recréent… en un mouvement d’apparence « brownienne ». Parmi ces nouvelles forces, il pointe l’attitude des puissances émergences, notamment de la Chine, qui font de la non-ingérence un principe absolu, qui se coulent avec aisance dans la mondialisation. Et qui joue empiriquement des forces et faiblesses des acteurs du Nord qui s’accrochent à l’esprit de Westphalie faute de pouvoir regarder le monde tel qu’il évolue.

Normes mondiale et cyberpuissance

Il manque cependant à cet ouvrage une composante majeure de la mondialisation, qui traiterait de la fabrication des normes par des forces non étatique (notamment les GAFA). Y compris et surtout au sein des puissances westphaliennes. Cela concerne, mais pas exclusivement, le domaine du numérique et de sa révolution qui oppose frontalement USA et Chine. Les premiers qui disposent jusqu’alors de la suprématie en matière de cyberpuissance, par la détention exclusive des clés des systèmes mondiaux du numérique. La seconde, déterminée à contester ce monopole grâce à la puissance dans l’innovation technologique de ses grandes firmes digitales adossées à la masse critique de ses centaines de millions d’utilisateurs.

Un ouvrage qui demeure indispensable pour penser le monde d’aujourd’hui.


[1] Voir note de lecture –> « Nous ne sommes plus seuls au monde » du même auteur.

[2] En Iraq, pour détruire de prétendues armes de destruction massive. En Libye, pour prévenir un prétendu massacre par l’armé des populations de Benghazi, à l’Est du pays. Voir Rony Brauman : Guerres humanitaires ? Mensonges et intox, éditions Textuel, 2018. Voir aussi –> Mensonges d’Etat

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