« Art et société au Moyen Age » de Georges DUBY (note de lecture)

« Art et société au Moyen Age » de Georges Duby : les prémisses de la modernité occidentale.

Un très court ouvrage, remarquablement bien écrit. J’ai lu ce livre passionnant en suivant un fil conducteur : ce que l’ouvrage révèle de l’éveil des grandes forces qui feront la modernité européenne, des premiers signes de cette rupture fondamentale d’avec le reste du monde, qui soutiendront l’émergence de cette petite partie du monde, l’Europe, cette ‘péninsule asiatique’, jusqu’à en faire la puissance planétaire dominante. Ces prémisses, ces premiers bourgeons de la modernité apparaissent très tôt, dès le XII° siècle.

Les différents flux et reflux du Moyen Age sont soulignés dans l’ouvrage. Le recul des villes : la société redevient rurale et la vie intellectuelle et artistique se concentre dans les monastères créés par des ordres qui maintiennent la flamme du savoir mais prônent la distance avec les réalités terrestres, affectées par l’insécurité, la peste…. L’Europe se construit aussi avec les apports des sociétés germaniques, tournées vers les objets que l’on peut transporter (bijoux, coffrets…), tandis que les sociétés du Sud de l’Europe créent dans la pierre, le monumental, le fixe. Au XI° et XII° siècle la croissance agricole, le développement du commerce, augmentent le surplus et permettent un retour vers les villes. Les évêques reprennent le pouvoir, les moines reculent dans l’équilibre politique.

S’amorce un reflux du renoncement aux choses matérielles qui avait caractérisé la période antérieure. Cet intérêt nouveau pour l’ici-bas s’accompagne d’une montée du raisonnement dans les modes de penser. S’amorce également l’idée de la responsabilité individuelle, avec le recul de la pensée magique (comme par exemple la rédemption par la dévotion aux reliques) : le salut de l’âme arrivera plutôt par la prière et l’effort individuel.

S’amorce également le début d’une valorisation du travail, notamment du travail de l’artisan, dans les villes qui se développent, où les bourgeois (habitants des bourgs) commandent la construction de maisons. Un début de division du travail s’opère. La construction des cathédrales (XII° siècle) stimule la pensée rationnelle. La culture profane apparaît. On assiste à une désacralisation progressive des œuvres d’art.

L’Etat résiste à l’Eglise. La construction de chapelles dans les châteaux (comme la Sainte Chapelle dans l’Île de la Cité) témoigne de la volonté du pouvoir séculier de maîtriser son rapport à la foi, sans passer par l’institution de l’Eglise. La connaissance du droit progresse, (le droit civil construit sur celui de la Rome antique), qui se développe contre l’envahissement de la juridiction ecclésiastique, contre la prétention des clercs de se mêler de tout au nom du sacré.

[JOA : Voir la thèse de Pierre Legendre sur la singularité du christianisme parmi les religions monothéistes. Son coté peu prescriptif (à l’inverse du judaïsme et de l’islam) poussera les Etats à élaborer des règles, donc du droit.]

Le savoir s’émancipe de la tutelle religieuse. C’est encore plus net dans le Sud de l’Europe avec les apports musulmans, juifs et grecs.

On assiste à une lente émergence de l’autonomie de l’artiste. Se desserrent les contraintes bridant les initiatives individuelles : les prières, le recueillement se font de plus en plus seul, dans un rapport entre soi et Dieu, dans un rapport direct, individuel. S’ébauche l’autonomie de l’individu devant Dieu, dans un « tête à tête amoureux avec Dieu ». L’individu émerge, l’expression des sentiments également : c’est la naissance de l’amour en soi : amour de Dieu, mais pas aussi amour de l’autre, ici-bas. La raison se sépare de la foi qui devient individuelle et affaire de cœur, d’affect.

L’emphase se déploie dans les valeurs terrestres. Dieu n’est plus seul honoré. Les demeures des puissants se couvrent de décors somptueux, alors qu’auparavant le luxe était réservé à l’Eglise, car rien n’était assez beau, assez précieux, pour honorer Dieu ! On s’éloigne du sacré dans l’art, l’art profane est né.

Ce livre évoque les premières traces des ruptures qui conduiront à la naissance de la modernité occidentale. Il montre leur précocité et le temps très long de leur maturation, avec des reculs, un cheminement non linéaire…Quatre siècles avant les Lumières, les sociétés occidentales ont commencé à construire les linéaments de son émergence !

Il montre l’enchevêtrement des facteurs qui ont créé cette émergence de la modernité. Aucune explication par une cause unique ne peut tenir. La modernité a progressé d’un pas lent, peu assuré, sur des siècles d’avancées et de reculs, de tâtonnements, d’échecs, de retours sur ces échecs, de tentatives avortées, réussies. Elle triomphera à la fin du XIX° siècle avec la prétention de plier le monde à l’intérêt de cette Europe géniale et innovatrice. Mais c’est aussi l’Europe qui s’embrasera par deux fois au XX° siècle, entrainant la presque totalité de la planète dans son délire guerrier.

Un autre enseignement, c’est le passage par la religion d’une évolution qui allait conduire à sortir de la religion ! Ainsi, l’émergence de l’individu passe par une transformation du rapport à Dieu qui entraine une modification de la la pratique religieuse, par une façon individuelle de vivre sa foi. C’est bien dans la croyance religieuse que s’opèrent les ruptures qui vont servir de fondements à la modernité occidentale (individu, travail)… avant de s’en affranchir.

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