e« L’affaire de l’esclave Furcy » de Mohammed AISSAOUI. Un étrange ouvrage que ce livre. Entre histoire partiellement documentée et roman, débouchant sur une dénonciation implacable de l’esclavage dans le système colonial.

L’histoire se déroule au début du XIX° siècle dans l’Ile de la Réunion, l’île « Bourbon » à l’époque. Dans ces années confuses entre abolition, rétablissement et ré-abolition de l’esclavage. A partir de l’histoire d’un homme, Furcy, né libre et maintenu en esclavage en dépit du droit, se démonte la mécanique coloniale qui s’appuie sur l’esclavage pour assoir un système d’exploitation producteurs de vastes profits.

Les tenants du pouvoir usent de tous les procédés pour maintenir en place le système. La « justice » comme institution est au service de cet objectif, totalement. Au mépris du droit. La palette des personnages qui composent le récit décrit la variété des attitudes et positions face à cet immense déni d’égalité que représente la transformation d’êtres humains en « marchandise » au sens littéral du terme. Déni d’égalité et déni d’humanité.

L’ouvrage n’a pu être écrit qu’avec l’acharnement que l’auteur a porté pour rechercher les bribes de preuves de cette terrible histoire. Il tisse une relation avec Furcy, au travers des documents partiels arrachés à l’indifférence et l’oubli. Il découvre ainsi que l’histoire de l’esclavage est « une histoire sans archives ». Les victimes ne laissent pas de trace ! Les noms, les filiations, les dates, les lieux sont absents ou imprécis. Ou contradictoires. Même les archives judiciaires sont lacunaires. Partiellement détruites ou non consignées.

Mohammed Aïssaoui remonte avec obstination les fils de cette affaire qu’il découvre, partiels, pour finalement composer un récit cohérent où sa subjectivité s’insère dans les « espaces vides » que rien ne documente de cette histoire.

Déni d’égalité, déni de justice

C’est le parcours de Furcy, un homme qui aura mis 27 ans de procédures pour établir la vérité sur son statut d’homme libre dès sa naissance. Il est pourtant maintenu esclave par la perversité du système colonial esclavagiste. Franchissant un à un les obstacles que les élites locales vont lui opposer. Incarcération sur fausse accusation, violences, travaux forcés, déportation, servitude.

Furcy est né d’une femme vendue à Pondichéry, comptoir français de l’Inde, à un propriétaire français qui l’emmène à Bourbon après un détour par la France. Selon le droit en vigueur, cette femme est devenue française lors de son séjour en France. Car « il n’est point d’esclave sur le sol français ». Dès lors, son fils Furcy est né et demeure libre, de droit.

Alors qu’il est maintenu, de fait, sous le statut d’esclave, il se dresse contre son maître en déposant devant le tribunal une demande de rétablissement de ses droits. Ce faisant, il brave l’interdit qui stipule qu’un esclave ne peut trainer son maitre en justice ! Et pour être allé au Tribunal déposer sa plainte, il sera déclaré « en fuite » ou « marron » et sévèrement puni !

De procès en appel jusqu’à la cassation, les tenants du pouvoir à l’île Bourbon et leurs relais à Paris vont réussir à bloquer la procédure pendant 27 ans.

La mécanique du double standard

Alors que dans l’Europe de l’éveil des Lumières s’affirment les prémisses de la modernité (émergence de l’individu, des droits humains, de l’égalité, de la liberté…), dans le même moment se vivaient dans les colonies l’exact inverse, terme pour terme. Négation de l’individu réduit à une marchandise. Déni total de l’esclave comme sujet de droits. Inégalités aux fondements des relations entre maître et esclave. Réduction presque totale des libertés…

L’historien indien Panikkar a dénoncé ce « deux poids-deux mesures » à propos de la Hollande du Siècle d’Or (XVII°). Amsterdam, au sommet, en Europe, de l’émergence des droits individuels, de la protection des minorités, de la liberté de croire et de penser… Tandis qu’en Indonésie, au même moment, les Hollandais se livraient à la déportation en masse d’esclaves chinois vers l’archipel [1].

« L’affaire de l’esclave Furcy » de Mohammed AISSAOUI (couverture du livre)

Les figures classiques de la situation coloniale

Dans l’espace colonial, les rôles sont strictement distribués. Selon des critères sociaux alignés avec les classifications liées à l’esclavage [2].

  • Sur le terrain, tout en haut, verrouillant la scène du pouvoir, on trouve, classiquement, les propriétaires fonciers et les hauts fonctionnaires d’autorité. Gouverneurs, magistrats, industriels, grands fermiers propriétaires de centaines d’esclaves… Les tenants de ce monde s’entrecroisent dans des alliances familiales où la défense des intérêts cimente le groupe. Tous sont français, vivant dans les colonies depuis des générations.
  • D’autres Français sont présents. Ils viennent de débarquer de la métropole. Certains d’entre eux découvrent le viol systématique des principes d’égalité applicables, en droit, sur tout le territoire du Royaume puis de la République. Et que ce viol forme, de fait, la règle dans la colonie. Ils font l’objet d’une vive hostilité de la part des premiers. (p 93) « En fait, cette tension sourde révélait le conflit latent qui existait entre ceux qui venaient d’Europe et les colons installés à Bourbon depuis plusieurs générations. Ces derniers considéraient que les « Français » n’avaient pas à toucher à leur terre. Ni à imposer le loi chez eux. »
  • Les « petits blancs » dans la misère qui souvent « épousaient une esclave et cachaient leur honte de devoir louer leur bras pour subvenir à leurs besoins» (p 98). Le travail était vraiment un acte marqué d’infamie et réservé pour l’essentiel aux personnes asservies. On lira ==> ICI un texte qui traite de ce point.
  • Les petits propriétaires qui n’avaient pas le pouvoir politique pour infléchir l’application des lois. Ils vivaient dans la hantise de l’abolition, craignant de devenir aussi pauvre que les esclaves.
  • Les esclaves qui craignaient de quitter leur état d’esclave et de se retrouver livrés au marché du travail salarié. La protection du statut d’esclave préférée à la liberté.
  • Il y avait les « noirs blancs », anciens esclaves affranchis disposant d’une certaine surface économique. Ils pouvaient avoir eux-mêmes des esclaves. Ce qui les obsède : qu’on les confonde avec un esclave. Et sont disponibles pour participer à la chasse aux « marrons » ou à la répression féroce des révoltes d’esclaves qui peuvent survenir à tout moment.
  • Les « marrons » étaient les esclaves qui avaient fui leur servitude, leur maître. Ils se réfugiaient dans les zones les plus reculées des territoires pour échapper à la terrible répression qui les attendaient en cas de reprise.

Les « justes »

Furcy reconnait la dette qu’il a contracté auprès des rares magistrats français qui ont pris sa défense avec courage et obstination. Ainsi de Gilbert Boucher que les maîtres de Bourbon réussiront à éloigner de l’île pour avoir soutenu les premières démarche judiciaires de Furcy. Il sera renvoyé en France mais ne lâchera jamais l’affaire. Il jouera un rôle majeur en collectant et préservant les rares preuves écrites de la procédure et des papiers établissant l’état civil des protagonistes. Ceux de Furcy et de sa mère principalement.

Un point intéressant sur Furcy. Il refusera la somme de 10.000 francs que la Justice lui accorde comme dédommagement. Rien ne nous est parvenu des raisons qu’il aurait invoqué pour ce magnifique refus !

Dans la métropole, des voix s’élèvent

Sont ils compris ceux qui dénoncent le système ? L’auteur cite l’abbé Grégoire [3] qui livre là un rare exemple de réciprocité dans l’argumentaire anti-esclavagiste. (p 124) « Vous Français, Anglais, Hollandais, que seriez-vous si nous aviez été placés dans les mêmes circonstances que les noirs ? Si les nègres, brisant leurs fers, venaient sur les côtes européennes arracher des blancs à leur famille, les enchainer, les conduire en Afrique, les marquer d’un fer rouge. Si ces blancs volés, vendus, achetés par le crime, surveillés impitoyablement sans relâche, forcés, à coups de fouet, au travail où ils n’auraient pas d’autre consolation, à la fin de chaque jour, que d’avoir fait un pas de plus vers le tombeau… Et si, blasphémant la Divinité, les noir prétendaient faire intervenir le Ciel pour prêcher aux blancs l’obéissance passive et la résignation… Quel cri d’horreur retentirait dans nos contrées ! Européens, prenez l’inverse de cette hypothèse et voyez ce que vous avez fait ! »

Les nostalgiques actuels de l’empire colonial seraient bien inspirés de méditer sur ce texte qui n’a rien perdu de sa vigueur !

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Mohammed Aïssaoui est un écrivain et journaliste français né à Alger en 1964. Il est journaliste au Figaro littéraire. Depuis mai 2023, il est membre du jury du Prix Renaudot..

L’Affaire de l’esclave Furcy a connu une adaptation au théâtre, mise en scène par Hassane Kouyaté et Patrick Le Mauff, en coproduction avec Le Tarmac – La Scène internationale francophone, à Paris. On a joué cette pièce fin 2012, en 2013 à La Réunion, puis à Chambéry dans le cadre du Festival du premier roman. Source Wikipédia.

[1] PANIKKAR Kavalam Madhava, L’Asie et la domination occidentale du XVe siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 1957. Traduction de Asia and Western Dominance, Londres, 1953.

[2] Ce découpage social se manifestait également dans l’Algérie coloniale selon une logique qui n’empruntait pas à l’esclavage mais à l’appartenance ethnique. Celle-ci entrainait de fait une classification citoyenne. Il y avait les « Pieds Noirs », citoyens français de plein droit d’un coté. Les autres, les indigènes, les « musulmans » de l’autre, avec des droits notablement inférieurs. Au sein des premiers, on trouvait d’importantes différences de classe. Depuis les grands colons propriétaires fonciers jusqu’aux habitants pauvres des quartiers populaires dans les villes.

L’incohérence de l’administration était aussi à l’œuvre, comme cette qualification de « musulman-chrétien » qui s’appliquait aux « indigènes » convertis au christianisme. Voir ==> ICI

[3] Henri Grégoire, dit l’abbé Grégoire, né en 1750 à Vého et mort en 1831 à Paris, est un prêtre catholique, homme politique français, et l’une des principales figures de la Révolution française. Rallié au Tiers état à l’Assemblée constituante, il réclame l’abolition totale des privilèges et de l’esclavage et prône le suffrage universel masculin et l’émancipation des Juifs. Fondateur du Conservatoire national des arts et métiers et du Bureau des longitudes, il participe à la création de l’Institut de France, dont il devient membre.

L’abbé Grégoire a joué un rôle considérable dans tout le processus révolutionnaire. Il a notamment poussé à l’abolition de l’esclavage (source Wikipédia)

Grégoire multiplie les écrits favorables aux Noirs. Il contribue au vote le 4 février 1794 de la première abolition de l’esclavage que Napoléon Bonaparte rétablira en 1802, puis ré-aboli partiellement par un décret d’abrogation de la traite des noirs lors des Cent-Jours le 29 mars 1815, puis totalement et définitivement par le décret du 27 avril 1848 de Victor Schœlcher.

En décembre 1789, en relation avec la publication de son premier mémoire sur la question des hommes de couleur, il adhère à la Société des amis des Noirs de Brissot de Warville qui milite pour l’égalité des droits des blancs et des hommes de couleur libres (des mulâtres propriétaires d’esclaves pour la plupart), l’abrogation immédiate de la traite des Noirs et la suppression progressive de l’esclavage dans les Antilles.

Il demande aussi que les propos et actes de discriminations racistes à l’encontre des métis soient sanctionnés pénalement : « Défense de reprocher aux sang-mêlés leur origine sous peine de poursuites pour injures graves. » L’abbé Grégoire se fait ainsi l’apôtre avec près de deux siècles d’avance de la loi Pleven du 1er juillet 1972, sanctionnant l’incitation à la haine raciale. La publication de deux autres mémoires s’ensuit en octobre 1790 et juin 1791. Le racisme et l’antisémitisme ne doivent donc pas être considérés comme des opinions mais comme des délits punis par la loi. Il prononce également un discours au club des Jacobins en 1791, contre la prochaine révocation de l’assemblée constituante des droits des mulâtres apparemment acquis le 15 mai 1791.

La restauration de l’esclavage par Napoléon Bonaparte en 1802 ne l’empêche pas de continuer à militer pour son abolition. Ainsi, en 1808, l’abbé Grégoire publie l’un de ses textes les plus importants, De la littérature des nègres, manifeste contre le rétablissement de l’esclavage et de la traite négrière. Le fondement philosophique de la position de Grégoire est l’unité du genre humain, qui lui permet de concilier la proclamation révolutionnaire des droits de l’homme et le message évangélique. L’ouvrage reçoit un accueil discret. Mais provoque des réactions indignées du parti colonial qui le présente comme un manifeste du nigrophilisme, un néologisme alors très péjoratif. L’ouvrage connaît un large succès d’estime à l’étranger.

Dans un virulent pamphlet publié en 1822 sous le titre Des peines infamantes à infliger aux négriers, il lance sa fameuse apostrophe. « J’appelle négrier, non seulement le capitaine du navire qui vole, achète, enchaîne, encaque et vend des Noirs, ou sang-mêlés, qui même les jette à la mer pour faire disparaître le corps du délit. Mais encore tout individu qui, par une coopération directe ou indirecte, est complice de ces crimes. Ainsi, la dénomination de négriers comprend les armateurs, affréteurs, actionnaires, commanditaires, assureurs, colons-planteurs, gérants, capitaines, contre-maîtres, et jusqu’au dernier des matelots, participant à ce trafic honteux. » Pour en savoir plus sur l’abbé Grégoire, voir ==> ICI


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