La tropicalisation du monde de Xavier Ricard Lanata

« La tropicalisation du monde » de Xavier RICARD LANATA (note de lecture)

Dans le maelstrom des analyses qui tentent d’éclairer la sombre situation du monde d’aujourd’hui, le livre de Xavier Ricard Lanata nous fait l’effet d’un rayon de lumière. Reprenant les multiples fils qui se nouent autour de la planète, l’auteur propose une clé pour comprendre.

Au moment où la colère éclate, de Bagdad à Santiago du Chili, d’Alger à Port au Prince, en Catalogne, au Liban, au Soudan, en Iran, en République Tchèque… Les sociétés se divisent (Grande Bretagne, Etats-Unis), s’affrontent parfois (Bolivie). Elles demandent dans les urnes (comme en Tunisie) ou dans la rue (Beyrouth, Alger, Santiago, Khartoum..) le départ des politiciens. Les systèmes démocratiques sont épuisés. Incapables de faire émerger (et respecter) les préférences collectives des sociétés : Espagne, Israël, Grande Bretagne… Des comiques accèdent au pouvoir. Des voleurs sont démocratiquement élus. Tandis que montent les forces d’extrême droite, version nationaliste en Europe, au Brésil, en Inde, aux Etats Unis, en Russie, ou islamiste dans les pays de culture musulmane. L’autoritarisme se répand pour réprimer de plus en plus durement les mouvements sociaux. On l’a vu en France avec la violente répression impunie contre les Gilets Jaunes.

Le capitalisme occidental se trouve désormais devant un monde saturé

Comment comprendre cette colère multiforme qui éclate dans le monde, au Sud comme au Nord. Et ce raidissement autoritaire et violent des pouvoirs en place ?

La thèse que défend Ricard Lanata tient à la phase particulière que vit actuellement le capitalisme. Notamment le capitalisme occidental. Celui-ci a triomphé du Second monde en 1990 avec l’effondrement de l’URSS. Il a parachevé sa conquête de la planète dans l’aboutissement de sa domination post-coloniale.

Mais le Tiers monde a vécu. Les pays émergents d’Asie ont très rapidement assimilé les leçons de l’accumulation capitaliste. La Chine a les moyens politiques d’encadrer les immenses concentrations ouvrières pour devenir l’atelier du monde. Elle est en train de dépasser ce stade. Elle déploie un capitalisme autochtone qui garde son autonomie stratégique et sa capacité politique à agir. La Chine a aussi les moyens humains pour desserrer l’étau des monopoles stratégiques que le pouvoir dominant des Etats Unis a instauré, notamment en matière cybernétique.

La finitude de la planète est-elle ainsi atteinte pour le capitalisme occidental ?

Non ! Il reste une zone à conquérir ! Il reste au capitalisme « historique » ses propres terres pour étendre son emprise prédatrice. C’est ce que démontre Xavier Ricard Lanata dans son Essai.

Un profond changement de nature

Car le capitalisme occidental a profondément changé avec la dernière vague de mondialisation. Celle qui a débuté au tournant des années 80. Son « modèle économique » a évolué vers la dématérialisation de pans croissants de son système productif. Point besoin de produire des biens, d’avoir à encadrer des masses ouvrières toujours susceptibles de se révolter, de s’embarrasser de la matière. Le modèle qui s’impose au sein de ce capitalisme est de plus en plus éloigné de toute emprise du réel [1].

Un modèle économique basé sur des prélèvements sur des flux

Il se base sur des droits à faire valoir en argent. Droits financiers sur les cascades d’actifs virtuels adossés à des actifs virtuels. Droits intellectuels (brevets, appellations contrôlées). Mais aussi droits d’usage (Internet, téléphone mobile, logiciels). Droits d’accès (à des biens culturels, des informations, des services). Droits de reproduction, de diffusion… Ces édifices juridiques (très complexes) servent de base désormais à une part croissante de ce que l’on nomme improprement en Occident « la création de richesse ». Les grandes firmes multinationales qui sont au cœur de cette dynamique n’ont qu’à chevaucher ces flux et imposer sur eux un prélèvement. Une sorte de péage, pour faire valoir leur droits. C’est ce que j’ai appelé un « capitalisme de péage » [2] qui change la nature même de la prédation.

Et pour se maintenir, ce capitalisme de péage a besoin des Etats pour faire respecter ces droits à son profit et maintenir l’ordre dans les sociétés. Xavier Ricard Lanata cite mes propres analyses. Marquant ainsi la profonde convergence entre nos réflexions et nos écrits.

Ce changement de nature porte aussi sur une accélération de la marchandisation du vivant

Mais, pour continuer de s’accumuler, le capital a aussi besoin d’étendre à tout le vivant le principe de rentabilité et d’exploitation. Le vivant est breveté. La transformation de la nature en marchandise s’accélère. Tandis que, parallèlement à la dématérialisation des productions, le rythme d’exploitation et de consommation des combustibles fossiles augmente.

La social-démocratie est asséchée. Son rôle historique est achevé

Cette voracité du capitalisme occidental ne faiblit pas. Elle se déploie désormais sur les sociétés du Nord. C’est bien ce que l’auteur appelle la tropicalisation du monde qui s’achève dans les anciennes métropoles des empires coloniaux.

Le capitalisme de compromis, de type fordiste, qui a fait les beaux jours de la social-démocratie et des Etats-Providence n’est plus possible. Après la classe ouvrière, ce sont maintenant les classes moyennes partout dans le monde qui se voient refuser le rêve d’une élévation de leur niveau de consommation. L’épisode social-démocrate est maintenant fermé. Ce que Georges Corm a appelé la parenthèse de l’après-guerre sur une petite fraction de l’humanité [3]. Dans cette courte période, le monde occidental a connu un recul de la pauvreté, le développement de la solidarité institutionnalisée, une ascension sociale pour tous basée sur une évolution parallèle des salaires et de la productivité. A cette époque, la question de la préservation des ressources naturelles ne se posait pas.

Le capitalisme occidental, acculé, puise dans ses références coloniales pour se maintenir

Comme instrument de sa survie, l’option autoritaire au Sud, mais aussi au Nord, est sur la table. Le capitalisme occidental puise ses références historiques et philosophique dans son expérience coloniale. Avec l’extrême violence et la répression en tête de sa pratique. Mais, dans des références plus récentes, il emprunte aussi aux Ajustements Structurels que les sociétés du Sud ont subis à partir des années 80 avec le démantèlement des services publics (école, santé), la baisse des salaires, l’augmentation de la précarité et de la pauvreté [4].

L’obsession des « réformes » a été transposée à l’encontre des sociétés du Nord depuis la même période. Avec les mêmes effets sur les services publics, les salaires, la précarité et la pauvreté.

La montée des inégalités

Au Sud et au Nord, ces réformes débouchent toutes sur des transferts de richesse du travail vers le capital.

Ce qui se mesure aujourd’hui comme la montée incontestée des inégalités partout dans le monde, est le produit de ces réformes successives [5]. Les Etats Providence sont réduits de toutes part. On assiste ainsi à une convergence des systèmes inégalitaires entre Nord et Sud. C’est aussi cela que l’auteur nomme la tropicalisation du monde !

Et cette situation n’est pas durable, ni d’un point de vue social, ni d’un point de vue environnemental. Ni d’un point de vue démocratique.

Nous avons besoin de changer notre façon de penser le monde, de nous penser dans le monde

L’auteur nous aide à penser le changement de cap nécessaire qui suppose un renversement radical. L’urgence de « penser aux antipodes » Un changement qui remette de l’harmonie dans les relations entre l’homme et la nature. Nous pouvons en donner une expression dans la formule reprise par les opposants à la construction de l’aéroport de Nantes : « Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend » [6].

Un changement qui réencastre à sa juste place la manière de produire et d’échanger (l’économie) aux cotés de la morale, la beauté, la vérité. Comme autant de composantes complémentaires et indissociables des régulations sociales. Qui rétablisse l’importance des liens entre les personnes. Ces liens qui font le lien social qui fait tenir les sociétés. Qui consolide la confiance, entre les individus, entre eux et les institutions, entre tous et le futur. Qui laisse une place aux spiritualités, si malmenées aujourd’hui par les religions.

Aller chercher des inspirations au cœur des sociétés du Sud

Ces caractéristiques existent encore dans les sociétés du Sud. A tout le moins, celles qui n’ont pas été totalement broyées par la modernité marchande. C’est auprès d’elles que l’on peut puiser ces inspirations, pour construire de nouvelles façon de voir le monde et de se voir dans le monde.

Ainsi, de l’éthique des biens communs, qui réconcilient économie et écologie en mobilisant les citoyens par la démocratie participative.

Ainsi du goût de la vie au contact de l’autre. En tournant le dos à l’illusion de l’assouvissement par la consommation marchande individuelle.

Ainsi de la réhabilitation de l’idée d’intérêt général, sur la base duquel on peut élever le niveau de la confiance entre les individus, de la sécurité dans nos espaces de vie…

« Les choses les plus précieuse dans la vie ne s’achètent pas » entend-on couramment. Oui ! Cette idée est présente au Nord. On peut bâtir dessus.

Au niveau global, nous engager dans un mouvement de démondialisation

La démondialisation, tout à l’opposé d’un repli nationaliste, constitue un projet d’altermondialisation [7]. Un projet visant à recomposer les rapports économiques entre les pays. Non pas sur la base du libre-échange comme c’est la cas actuellement, mais sur des accords de partenariat visant à respecter l’environnement (échanges de proximité) et les conditions sociales de production.

Récupérer la maîtrise sur l’épargne nationale

On pourrait ajouter à ce projet l’idée d’une récupération de la maîtrise de l’épargne nationale par chaque pays. Par le recours au contrôle des mouvements de capitaux et l’appel prioritaire à l’épargne locale. Cette dernière exprime en effet la préférence d’une société pour le futur (ou pour le présent). A ce titre, elle est hautement politique.

Avec les règles actuelles interdisant aux Banques centrales de prêter à leur Etat, ce sont les marchés financiers internationaux, dans la plus grande opacité, qui financent les déficits structurels de l’épargne nationale des pays. On a ainsi un exemple d’abandon du politique entre les mains des marchés financiers dont l’objectif, clairement, n’est pas l’intérêt général. On a vu dans le cas de la crise grecque en 2008 les ravages que cela a entraîné pour la société. Mais aussi dans les pays du Sud au moment des Ajustements Structurels comme signalé supra.

Un universel qui soir réellement universel

L’auteur nous invite au renouvellement des fondations de la mondialisation pour réaliser les promesses de l’humanisme. Pour définir un humanisme universel qui soit vraiment universel Construit à partir de ce que les sociétés, toutes les sociétés, ont élaboré de meilleur. Comme une mosaïque des valeurs qui forme, par la discussion, l’échange, la confrontation pacifique, un dessein commun.

La proposition de Xavier Ricard Lanata est hautement précieuse. En ce qu’elle relie d’une façon intelligible les différentes lignes de force qui structurent le monde d’aujourd’hui.

Pour en savoir plus sur l’auteur ==> ICI


[1] Alcatel (et d’autres) a même rêvé d’une entreprise industrielle « sans usine » (fabless). Seuls les départements d’études, commerciaux et juridiques constitueraient l’entreprise. Tout le reste (la fabrication principalement) étant sous-traité.

[2] Jacques OULD AOUDIA, Captation ou création de richesse ? Une convergence inattendue entre Nord et Sud. Le Débat n°178 – janv-fev 2014 – Gallimard. ==> ICI 

[3] Georges CORM, Le Proche-Orient éclaté (1956–2012), Gallimard/Histoire, 2007.

[4] Voir notamment Kako NUBUKPO, L’Urgence africaine. Changeons de modèle de croissance ! Ed. Odile Jacob, 2019.

[5] Parmi ces réformes, il en est d’extrêmement discrètes qui consistent à constitutionnaliser, au terme de processus opaques, les principes de l’économie libérale. L’Union européenne a ainsi procédé, dans ses traités commerciaux avec les pays tiers, pour des pans entiers du fonctionnement économique : normes sanitaires, environnementales, orientation des prix par les droits de douane… Mais aussi le principe d’« indépendance » des Banques Centrales. Ce principe a soustrait ces Banques au pouvoir politique, pour les remettre au pouvoir des marchés financiers internationaux.

[6] Expression recueillie dans Corinne MOREL DARLEUX, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Ed Libertalia, 2019.

[7] Voir notamment Walden BELLO, La démondialisation. Idées pour une nouvelle économie mondiale. Paris, Le Rocher, 2011.

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