« Ajuster les relations Nord-Sud au nouvel état du monde. Une perspective stratégique »

« Ajuster les relations Nord-Sud au nouvel état du monde. Une perspective stratégique » (février 2012)

Le basculement du monde qui s’affiche chaque jour sous nos yeux impose aujourd’hui de revoir les relations entre Sud et Nord. La philosophie nous enseigne que lorsque le monde change, il faut ‘s’assoir et travailler à nommer les choses’ : développement, aide, pauvreté, corruption, gouvernance… sont à revisiter profondément. Ces nouvelles approches sont largement documentées par des études académiques.

Cet ajustement s’impose d’autant plus que les approches antérieures depuis 60 ans ont échoué : les pays qui se sont arrachés au sous-développement l’ont fait selon une démarche jugée hétérodoxe, tandis que ceux qui ont suivi les prescriptions des bailleurs du Nord sont restés bloqués dans le sous-développement. Le facteur majeur des succès est l’élaboration endogène des politiques de développement.

La réponse aujourd’hui est d’abandonner l’approche par l’aide du Nord au Sud pour lui substituer l’approche par les biens publics mondiaux (ou régionaux). Cette approche par les biens publics affronte les défis collectifs qui ne recoupent pas la coupure entre Nord et Sud, mais concernent toute la planète : climat, santé, recherche agronomique, dépollution des mers, protection de la biodiversité…

La taxe sur les transactions financières, nécessaire, facilitera la rupture avec la logique des dons du Nord au Sud, pour orienter les relations internationales vers une logique de prélèvements sur tous les pays, du Nord comme du Sud, prélèvements proportionnels à leur niveau de revenu par tête.

Au total, la France peut initier aujourd’hui une autre posture dans la relation du Nord au Sud. Cette posture est nécessaire (environnement oblige), elle est adaptée à des ressources en diminution (crise oblige), elle est enfin et surtout en phase avec l’évolution du monde d’aujourd’hui, où la puissance morale, politique, financière, technique, n’est plus l’exclusivité du Nord.

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Le basculement du monde, sous nos yeux

Aborder la question de la coopération internationale aujourd’hui ne peut s’effectuer que dans un cadre qui prenne en compte les évolutions du monde actuel, pris dans sa globalité que la mondialisation a constitué. Ce qui est en jeu aujourd’hui est rien moins que la fin des 4 siècles de domination absolue de l’Occident sur le reste du monde. Nous n’avons pas encore pris toute la mesure de ce bouleversement.

Toutes les sociétés du monde ont cheminé plus ou moins parallèlement jusqu’au XVII° siècle, après quoi les pays de la ‘péninsule asiatique’ que constitue l’Europe se sont singularisés, en provoquant la ‘grande divergence’. Grâce à leur supériorité, organisationnelle, scientifique et militaire, les pays d’Europe ont acquis une position d’hégémonie absolue. Ils ont colonisé les ¾ de l’humanité et ont créé des surgeons, dont l’un, enfant rebelle de l’Angleterre, est devenu le nouveau maître du monde au début du XX° siècle, les Etats-Unis.

C’est ce système de domination qui se dissout depuis 30 ans avec la mondialisation : au total, les grands gagnant de cette mondialisation imposée par les pays du Nord sont les pays dits ‘émergents’. On évoque aujourd’hui la ‘grande convergence’ à l’oeuvre entre les pays occidentaux et une partie du reste du monde (1). La crise financière déclenchée en 2007, qui a amorcé ce que certains nomment crise de civilisation, provoque une accélération sans précédent de ce recul relatif des pays occidentaux.

Cette convergence sera inégale : des pays du Sud (et parmi les plus grands) vont accélérer leur convergence avec le Nord, tandis que d’autres resteront bloqués dans le sous-développement. Bien plus, les populations pauvres, par delà les frontières, ne vont pas se réduire au niveau global. La question de la paupérisation de larges fractions de la population au Nord est aussi posée. Avec la montée universelle des inégalités au sein des pays, il y a clairement une divergence au sein de cette ‘grande convergence’.

Ce recul relatif de l’occident ne relève pas d’un débat d’experts et de géostratégie. Il fait partie des perceptions de chaque jour de l’ensemble des habitants de la planète, informée (et désinformée) comme jamais auparavant. Les citoyens de France comme d’ailleurs, perçoivent ces changements, et le rôle des partis est bien d’apporter des réponses aux interrogations (et aux peurs) qui se forment dans les esprits. Une partie du terrain est déjà occupée sur ces thèmes par les partis xénophobes : la désignation de l’Autre comme responsable de tous les maux en période de crise est un procédé éprouvé ! Le phénomène est largement à l’oeuvre en Europe et aux USA.

Comment revoir les relations Nord Sud dans ce cadre inédit? Comment se posent les questions de développement, et au sein de ces questions, comment repenser la coopération?

1/ Commençons par le vocabulaire. Les mots clé de la coopération et du développement sont aujourd’hui  ‘épuisés’, ils ont perdu leur sens.

Comment nommer la « partition du monde » ? Pays développés, industrialisés, riches d’un côté ? Pays en développement, sous-développés, pauvres, émergents, de l’autre ? Sans attendre une définition qui prenne le relai de celle de Perroux (les 3 monde), on parlera ici des ‘pays du Nord’ et des ‘pays du Sud’, sachant l’imprécision de ces mots.

– « Aide au Développement » : revisitons les mots ‘aide’ et ‘développement’.

– « Aide » : l’aide relève d’un type de relation (hors situations d’urgence) qui n’entre dans aucune des relations sociales stables, anthropologiquement assumées par les sociétés (2), que sont la réciprocité (pour créer et entretenir le lien), la redistribution (vers un centre qui prélève et distribue) et l’échange marchand. Elle se situe dans un registre biaisé, où le discours affiché cache les véritables objectifs. Une relation ainsi biaisée, quand elle dure comme c’est le cas pour ‘l’aide’, tend à pervertir les deux parties, donateur comme receveur. Dans cet esprit, on peut comprendre pourquoi toutes les résolutions à liquider la ‘francafrique’ ont échoué depuis 40 ans.

– « Développement », ce mot est doublement questionné.
o 1/ est-on sûr que toutes les sociétés souhaitent le développement? Le développement compris non comme accumulation de biens de consommation et de biens publics (santé et éducation) qui en sont les résultats, mais comme un changement radical d’attitude par rapport au monde (esprit critique, égalité des droits, renversement du rapport au travail….). Peut-on concevoir au Nord que d’autres sociétés aient d’autres priorités que le développement économique ? L’économisme qui a envahi nos esprits au Nord ne nous rend pas ils pas rend aveugle sur ce qui se passe au Sud ?

o 2/ le développement et l’environnement : tous les pays du monde ne pourront pas atteindre le même niveau de consommation de biens matériels que celui actuellement pratiqué dans les pays du Nord. Le sauvetage de la planète passera par la réduction de la consommation matérielle au Nord et une certaine augmentation au Sud. Le débat sur le ‘développement’ porte donc autant au Nord qu’au Sud.

– Autre mot « pauvreté » : Pauvreté monétaire comme l’appréhende l’approche standard? Pauvreté en termes de ‘capacités’ (Amartya Sen) ? Pauvreté comme situation d’isolement dans une vision collective et non uniquement matérielle/monétaire et individuelle (altération du lien social) ? Là aussi, l’économisme obscurcit notre regard sur les pays du Sud.

– « corruption » : Au Sud, la capture de ressources par proximité avec le pouvoir (pour la grande corruption) est-elle si différente dans ses effets de la capture de l’État (‘state capture’) par l’industrie financière (et autres industries) aux USA, en GB, à Bruxelles et à Paris depuis 30 ans? (3)

– « codéveloppement » : concerne les actions des migrants pour le soutien à leur famille et à leur région d’origine. Le codéveloppement est une pratique sociale, qu’il ne faut pas confondre avec les politiques publiques qui peuvent (ou non) la soutenir.

– « gouvernance » : la politique de ‘bonne gouvernance’ conçue par la Banque mondiale comme une somme de procédures techniques calquées sur les règles du Nord et projetées sur les Sud, a largement échoué. La question de la gouvernance posée au Sud porte sur la légitimité des gouvernants et sur les capacités de gouvernance spécifiques à développer d’une façon endogène (4).

– « démocratie et élections » : la démocratie et les élections, comme toutes les institutions, ne fonctionnent que si les ‘imaginaires sociaux instituant’ soutiennent ces institutions (5). Dire cela, c’est dire au moins deux choses : 1/ croire que la légitimité des règles et des dirigeants ne procèdent pas d’une instance surnaturelle (Dieu, les Dieux, les Ancêtres…) mais procède des hommes, ce qui signifie que ces règles sont critiquables par les hommes ; et 2/ croire que les hommes sont égaux devant la loi, et non pris dans des logiques de statuts hiérarchisés. Des milliards d’hommes sur terre ne sont pas dans les ‘imaginaires sociaux’ nécessaires pour soutenir la démocratie mais dans d’autres imaginaires. Ainsi, la démocratie ne s’identifie pas aux élections, car celles-ci ne se déroulent conformément aux règles instituées que si elles sont soutenues dans les populations par les imaginaire qui ‘vont avec’.

2/ quel bilan pour « l’aide » ? Où sommes-nous avec la coopération Nord-Sud et la place de la France dans cette coopération ?

Quel est le bilan des politiques de développement mis en place par les Institutions financières internationales, globalement soutenues par la France depuis plusieurs décennies ? A analyser la situation des pays du Sud comme relevant de ‘manques’ (depuis les années 50, on a parlé de manque d’épargne, puis d’éducation et de santé, puis d’équilibre macro-économique, puis d’ouverture et de libéralisation, puis de ‘bonne gouvernance’, puis de démocratie…), les réponses apportées ont toutes visées à combler ces manques, avec le succès que l’on sait.

Ce que les 60 dernières années nous montrent est que les pays qui se sont arrachés au sous développement ont tous pris des chemins ‘hétérodoxes’ par rapport aux prescriptions des pays du Nord, tandis que les pays les plus obéissants aux recettes du Nord (Amérique Latine, une partie des pays arabes et d’Afrique sub-saharienne) restaient bloqués dans le sous-développement.

Mais par-delà l’hétérodoxie (au regard des normes du Nord)  des politiques suivies par les pays qui se sont arrachés au sous-développement, ce qui est important est que ces stratégies de développement ont été élaborées d’une façon endogène.

3/ Si la question de l’élaboration endogène est centrale pour le développement, alors s’ouvrent d’autres perspectives, différentes, pour les acteurs extérieurs, pour la coopération française en premier chef.

Ces perspectives nouvelles posent la question des objectifs de l’aide pour la France, qui seraient à expliciter : pour accroitre notre influence ? Pour développer les pays du Sud ? Pour satisfaire la compassion des électeurs ? Pour défendre les intérêts des firmes françaises ? Pour assurer la sécurité de la France ? Pour s’insérer dans des rapports de « Partenaires » ?

Ces perspectives posent aussi les questions de la légitimité à transmettre (quel est notre magistère moral aujourd’hui, pour transmettre, pour coopérer ?), du rayonnement et d’attractivité (quel désir de France dans le monde (6)?), de contenu (quoi transmettre : des savoirs faire institutionnels ? des biens culturels ? des savoirs techniques ?…) ; mais aussi de ressources financières (quelles marges de manoeuvre au Nord ?).  Se posent enfin des
questions de rapport avec le partenaire du Sud : quelle gouvernance dans nos relations de coopération ?

4/ Que reste-t-il pour la solidarité internationale ?

Il reste l’immense champ des biens publics mondiaux qui nécessitent de prendre à bras le corps les défis collectifs, qui ne recoupent pas la coupure du monde entre Nord et Sud, mais qui concernent toute la planète : climat, santé, recherche agronomique, dépollution des mers, protection de la biodiversité, des cultures dominées…

La taxe sur les transactions financières, nécessaire, apportera des ressources supplémentaires, mais la question principale est son usage : comment affecter cette somme, quelle gouvernance de sa répartition etc…

Quelques repères :

– Insister sur les droits fondamentaux concernant le travail, les migrants… en les prenant toujours sous l’angle des biens publics mondiaux.

– Faire converger les efforts de tous vers des biens publics, pour créer ou recréer du lien et de la solidarité internationale qui associe les populations, et pas seulement les États et institutions financières : créer un imaginaire de communauté de destin sur la terre auprès des populations

– Le faire avec une gouvernance respectueuse de la nécessaire autonomie des sociétés : par exemple en rompant avec la logique des dons du Nord au Sud, mais en instaurant des prélèvements de tous les pays, du Nord comme du Sud, proportionnels à leur niveau de revenu par tête. Ce point est capital : c’est par ses apports financiers que le Nord continue à maintenir son surplomb sur les sociétés du Sud.

Au total, la France peut initier aujourd’hui une autre posture dans la relation du Nord au Sud. Cette posture est nécessaire (environnement oblige), elle est adaptée à des ressources en diminution (crise oblige), elle est enfin et surtout en phase avec l’évolution du monde d’aujourd’hui, où la puissance morale, politique, financière, technique, n’est plus l’exclusivité du Nord.

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(1) Fareed Zakaria « The Rise of the Rest » – 2008.

(2) Karl Polanyi « La grande transformation » – 1944.

(3) Simon Johnson « The quiet coup » – 2009.

(4) Jacques Ould Aoudia et al. : « La ‘Bonne gouvernance’ est-elle une bonne stratégie de développement ? » – Document de travail n°58, AFD – 2008.

(5) Cornelius Castoriadis «  L’Institution imaginaire de la société » – 1975.

(6) Il y a une lassitude de l’aide aussi au Sud, de l’aide et de tout ce qui va avec ! Les attitudes de surplomb normatif sont de plus en plus rejetées dans les sociétés.

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