Discours sur le colonialisme » d’Aimé CESAIRE. Un texte d’une force immense qui nous ouvre à la nature profonde du colonialisme. A cette gigantesque entreprise de domination que l’Occident a projeté sur le reste du monde. Un Occident surpuissant matériellement qui a utilisé sa position pour détruire les sociétés dominées. Par l’esclavage. Par la colonisation. Aujourd’hui, on peut ajouter : qui a aussi détruit la nature dans le même mouvement. Comme le montre Sunil Amrith dans son ouvrage « La terre brûle » (voir ==> ICI).

En un texte saisissant de vigueur, Aimé Césaire forge des outils pour comprendre le phénomène colonial toujours actif aujourd’hui.

Actif à deux titres. Dans toute sa morbidité, il demeure à l’œuvre en Palestine occupée, porté par les agissement de l’Etat d’Israël. Agissements qui empruntent toutes les facettes, jusqu’aux plus funeste, du phénomène colonial. Il est également actif et pertinent pour démonter l’emprise coloniale du discours qui se tient à voix redoublée, dans la fabrique du récit qui se fait en Occident, sur les crimes de l’Etat israélien. Dans un déni stupéfiant !

Le Discours sur le colonialisme est édité par Présence Africaine.

« Discours sur le colonialisme », éléments de contexte

Ce texte a été publié en 1950. Nous sommes au lendemain des horreurs du nazisme qui a déchiré l’Europe et une grande partie du monde. L’URSS a porté le poids le plus lourd de la guerre. Elle a été l’acteur principal du terrassement de l’Allemagne nazie. Cette réalité sera progressivement effacée de la conscience occidentale avec la surestimation de l’impact américain dans la victoire contre le nazisme.

Au Sud, et tout spécialement dans l’Empire français, la répression fait rage. Césaire évoque les massacres de l’armée française en Algérie, Madagascar, Indochine, qui vont ponctuer d’une façon macabre les années qui suivent la fin de la seconde Guerre Mondiale.

La violence coloniale dégrade le colonisé mais aussi le colonisateur

César commence son texte par cette pensée. Il montre qu’une civilisation qui ne peut résoudre les problèmes qu’elle engendre est « décadente », « moribonde ». Ce sont le problème social et le problème colonial. A ce double titre, l’Europe est « moralement indéfendable ».

La colonisation « travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveille aux instincts enfouis… » (p 12). En un retournement funeste, elle travaille à l’ensauvagement du continent européen. Cette pensée sera largement reprise par Frantz Fanon [1].

« Discours sur le colonialisme » d’Aimé CESAIRE monument de la Porte Dorée

Monument Porte Dorée Paris XII°

Colonisation et civilisation

Il a fallu que l’Occident forge un récit qui justifie son œuvre colonisatrice. Aux Etats-Unis conquérant de l’Ouest, ce récit a pris pour nom « La destinée manifeste ». Comme une injonction de Dieu à prendre possession des vastes plaines de ce pays[2]. Cette injonction sera étendue au monde entier au XX° siècle.

En France, le récit a porté surtout sur l’œuvre civilisatrice de la colonisation. Le pouvoir colonial allait étendre les « Lumières » sur les peuples du Sud plongés dans « l’obscurité et l’arriération ». Jules Ferry, l’homme républicain qui a généralisé en France la scolarisation, a été un ardent défendeur de la colonisation à ce titre.

Mais la dimension religieuse était également présente. Le christianisme a fait partie du package civilisationnel. « Christianisme = civilisation. Paganisme = sauvagerie » (p 10). En Afrique noire, des buchers d’objets de cultes autochtones ont été dressés. Notamment des masques. Avant qu’ils ne soient pillés pour leur valeur marchande ou ethnographique.

Les « réalisations » coloniales

On a entendu que le récit colonial s’inscrit sur deux volets. Au nom de la suprématie occidentale, il peut revendiquer son droit à civiliser, sa légitimité à exploiter les ressources et les hommes des pays du Sud. Des hommes dont on conteste même leur appartenance à l’humanité. C’est par exemple, le propos de Joseph de Maistre.

Il peut aussi étaler des « réalisations » portées par les régimes coloniaux. Voici ce que Césaire en dit. (p 23) « On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaire possibilités supprimées. »

Le mensonge de l’Occident

Mais, pour Césaire, l’élément nouveau, c’est que les colonisés savent désormais que leurs « maitres » mentent ! Ils sont de plus en plus capables de démonter le discours qui a soutenu, jusque-là, l’entreprise de domination coloniale et ses crimes. Voir notamment sur ce point : Bruxelles et le FED. Traoré avec son œil gauche bleu et son œil droit noir ==> ICI.

[JOA] En émettant cette idée, Césaire est en avance de plusieurs décennies. L’élévation de l’éducation moderne, c’est-à-dire l’éducation permettant des échanges à une large échelle, va faire émerger au Sud, progressivement à partir des années 1960, des centaines de millions d’individus qui sont et seront de plus en plus en mesure de contester le récit dominant sur la marche du monde. En un phénomène irréversible. Un questionnement profond sur le récit que l’Occident a imposé pendant des siècles. Voir sur ce point L’émergence inouïe de l’individu ==> ICI

Le nazisme, comme retournement de la violence coloniale contre l’homme blanc !

Césaire montre que l’insupportable pour la conscience occidentale, c’est que la barbarie nazie se soit tournée contre son semblable. Contre l’homme blanc ! Inspirée de ses exploits coloniaux, la violence génocidaire du nazisme a ainsi frappé une partie de la population européenne. Et c’est cela qui est perçu comme un drame pour l’inconscient occidental.

Au fond, ce que ne pardonnent pas les « très distingués, très humanistes, très chrétiens bourgeois du XX° siècle (…) ce n’est pas le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc. C’est l’humiliation de l’homme blanc. Et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés néo-colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, le coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique » (p 13-14),

Qui s’était soucié, quelques décennies avant, du génocide des Hereros et des Namas [3] au début du XX° siècle ? Un double génocide perpétré par les troupes allemandes dans l’actuelle Namibie !

Aimé Césaire dénonce les thèses nazies, mais aussi le renoncement des « pseudo-humanistes »

Et là, il s’adresse à ses collègues de l’Assemblée nationale, aux intellectuels des sciences sociales qui partent explorer les sociétés du Sud, aux Académiciens… Il dénonce avec véhémence leur manque d’humanisme ou plutôt, leur « humanisme formel » qui s’arrête aux portes des colonies.

Textes et déclarations à l’appui, il étale les compromissions de ces personnages de la France de l’après-guerre. Y compris celles des bons bourgeois qui s’étaient opposés au nazisme. (p14) « Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler. »

Voir dans l’autre la bête, le non-humain

La colonisation est fondée sur le mépris de l’homme indigène. Et le colonisateur, pour fonder sa domination, a besoin de considérer le colonisé comme inférieur, chosifié, totalement digne de son mépris. C’est une des facettes du récit auto-justificatif de l’entreprise coloniale.

On retrouve aujourd’hui cette idée dans le mouvement suprémaciste blanc pour qui tout ce qui n’est pas blanc, mâle, est inférieur. Est légitimement objet de mépris. Les dirigeants en Israël appliquent cela aux Palestiniens, pris dans leur ensemble comme des sous-hommes. Une façon de s’exonérer des comportements inhumains qui leur sont appliqués. Dans le génocide à Gaza. Les prisons israéliennes. Dans les Territoires palestiniens occupés en Cisjordanie et à Jérusalem.

Les dirigeants des pays occidentaux ont montré, à cette funèbre occasion, que leur prétention à défendre les « droits de l’homme » ne s’appliquaient pas aux non-occidentaux que sont les Palestiniens.

C’est aussi le mécanisme qui a été à l’œuvre après les élections municipales en avril 2026 en France. L’élection de Maires noirs a fait l’objet de comparaisons animalières publiques. A des heures de grande écoute à la télévision dans les médias propriété de l’extrême droite. Sans réaction significative des « bons bourgeois » comme dirait Césaire.

Au fond, ce que révèle cette déshumanisation, c’est le recul de l’idée même d’égalité

Le mouvement vers l’égalité, engagé depuis plusieurs décennies à l’échelle planétaire, porté par les décolonisations politiques, par le mouvement des droits civiques aux Etats Unis, s’est enrayé. Renaissent les positions suprémacistes portées par des hommes blancs. Y compris dans le renouveau des thèses sur la hiérarchie des races. Aux Etats Unis, en Europe. Mais aussi en Inde et ailleurs.

L’idée d’égalité que l’on croyait ancrée et en progression irréversible, montre tout au contraire sa fragilité. Voir L’égalité en danger ==> ICI

A la fin de son discours, Aimé Césaire se lâche dans une charge débridée

Il écrit cette partie du texte d’une plume acérée, sans précautions superflues. Avec même des néologismes pris dans un humour féroce ! Contre ceux qui se revendiquent comme colonialistes. Et ceux qui enrobent leur domination dans prétextes et faux semblants. (p 38) « Donc, camarade, te seront ennemis -de manière haute, lucide et conséquente- non seulement gouverneurs sadiques et préfets tortionnaires, non seulement colons flagellants et banquiers goulus, non seulement macrotteurs politiciens lécheurs de chèques et magistrats aux ordres, mais pareillement et au même titre, journalistes fielleux, académiciens goitreux, endollardés de sottises, ethnographes métaphysiciens et dogonneux, théologiens farfelus et belges, intellectuels jaspineux sortis tous puants de la cuisse de Nietzsche

(…), les paternalistes, les embrasseurs, les corrupteurs, les donneurs de tape dans le dos, les amateurs d’exotisme, les diviseurs, les sociologues agrariens, les endormeurs, les mystificateurs les baveurs, les matagraboliseurs, et d’une manière générale, tous ceux qui, jouant leur rôle dans la sordide division du travail pour la défense de la société occidentale et bourgeoise, tentent de manière diverse et par diversion infâme, de désagréger les forces du Progrès. »

Effacer la crise sociale, tenter de fonder la supériorité de l’homme Blanc

Il dénonce, déjà, ceux qui jette un rideau de fumée sur la crise sociale en la transformant en « crise raciale ». Il s’emporte contre ceux qui propagent l’idée de la supériorité absolue de l’homme blanc. Supériorité intellectuelle avec la raison. Supériorité morale. Et enfin, supériorité religieuse ! Pas moins !! Comment a-t-on pur énoncer ces idées quelques années après le génocide des Juifs par les tenants de cette prétendue « supériorité » ? Nous nous posons la question, comme Césaire !

Il cloue au pilori les intellectuels racistes qui s’émeuvent de la brèche qu’ouvrent des ethnographes blancs en récusant scientifiquement la hiérarchie des races. Il cite, pour reconnaitre leurs travaux, Michel Leiris et Claude Lévi-Strauss.

L’Amérique, le « Barbare moderne »

Avec prémonition, il voit venir la morgue du maitre qui s’affirme après la seconde Guerre Mondiale, les Etats Unis. (p 72) « L’heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L’heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre » Des mots saisissants ! Comme s’il avait anticipé Donald Trump, avec soixante-dix ans d’avance !

« Le discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire contient tous les thèmes du débat public d’aujourd’hui

Aimé Césaire fait ici preuve d’une immense avance sur l’Histoire. Il aborde tous les thèmes qui, en une triste répétition, reviennent au-devant de la scène, plus de sept décennies après. Il nous donne les armes pour nous battre contre la régression qui nous menace.

L’égalité fragilisée. Battue en brèche par la vague de fond réactionnaire qui déferle sur le monde. Avec ses diverses expressions, comme celle du mouvement suprémaciste. La réémergence des idées de hiérarchie des races. L’humanisme à géométrie variable. L’absence d’empathie, voire le mépris, vis-à-vis de l’Autre. Le « deux poids deux mesures » quand il s’agit de Soi ou de l’Autre. Du Blanc ou du non-Blanc. Le racisme qui se banalise. La peur d’un grand remplacement. A l’époque, une « Europe devenue jaune » ! Aujourd’hui, la peur de l’Africain. Funeste retour des choses !

Mais avec, de nos jours, une grande différence. Celle d’avoir avec nous l’immense force de millions d’esprits au Sud qui ne croient plus aux mensonges de leurs anciens maitres. Force qui se renforce des apports des esprits du Nord qui partagent cette lucidité.

Le génocide des Palestiniens perpétré par les autorités israéliennes et défendu par les pouvoirs d’Occident accélère cette démystification.

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Aimé Césaire, né en 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort en 2008 à Fort-de-France, en Martinique, est un écrivain et homme politique français, à la fois député, maire, poète, dramaturge, essayiste et biographe.

Fondateur et représentant majeur du mouvement littéraire de la négritude — avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas —, anticolonialiste résolu, il mène en parallèle une carrière politique en tant que député de la Martinique et maire de Fort-de-France durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

Le Discours sur le colonialisme est un essai anticolonialiste d’Aimé Césaire. Il est publié pour la première fois en 1950, par Réclame, maison d’édition liée au Parti communiste français, avec une préface d’une figure historique du parti communiste, Jacques Duclos, dont une citation est mise en exergue par Césaire : « Le colonialisme, cette honte du XXe siècle ».

Il s’oppose aux actions violentes et criminelles commises dans les colonies, l’exploitation des peuples et le pillage des ressources. Dans une perspective communiste, Césaire critique la position de la classe bourgeoise qu’il qualifie de décadente, car ne connaissant plus de limites dans le mal qu’elle commet au travers du système économique capitaliste. Il estime également que la colonisation, loin d’une « œuvre civilisatrice », a au contraire décivilisé les colonisateurs : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral ».

La spécialiste de philosophie africaine Séverine Kodjo-Grandvaux explique que Césaire l’a poussée à s’intéresser à ce champ d’études, et aussi que Césaire critique fortement dans son Discours l’ouvrage colonialiste et évangélisateur La Philosophie bantoue de Placide Tempels. Frantz Fanon met en épigraphe de son premier livre, Peau noire, masques blancs, publié en 1952, une citation du Discours sur le colonialisme.

[1] Frantz Fanon, né en 1925 à Fort-de-France (Martinique) et mort en 1961 à Bethesda dans un hôpital militaire de la banlieue de Washington aux États-Unis, est un psychiatre et essayiste de nationalité française. Il s’est considéré comme citoyen algérien, fortement impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et dans un combat international dressant une solidarité entre « frères » opprimés.

Il est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste, et une figure majeure de l’anticolonialisme. A inspiré les études postcoloniales. Il cherche à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. Dans ses livres les plus connus comme Les Damnés de la Terre, il analyse le processus de décolonisation sous les angles sociologique, philosophique et psychiatrique. D’après Wikipédia.

[2] La « Destinée manifeste » est une expression apparue en 1845 pour désigner la forme américaine de l’idéologie calviniste selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l’expansion de la « civilisation » vers l’Ouest, et à partir du XXe siècle dans le monde entier. Elle est surtout liée à la conquête de l’Ouest américain.

Cette croyance messianique en une élection divine qui est déjà présente chez les Pères pèlerins puritains arrivés en Amérique sur le Mayflower, est promue aux États-Unis dans les années 1840 par les républicains-démocrates, plus particulièrement par les « faucons » sous la présidence de James Polk. D’après Wikipédia.

[3] Le génocide des Héréros et des Namas perpétré sous les ordres de Lothar von Trotha dans le Sud-Ouest africain allemand (actuelle Namibie) à partir de 1904 est considéré comme le premier génocide du XXe siècle. Ce programme d’extermination s’inscrit au sein d’un processus de conquête d’un territoire par les troupes coloniales allemandes entre 1884 et 1911. Il entraîna la mort de 80 % des autochtones insurgés et de leurs familles (65 000 Héréros et près de 20 000 Namas).


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