« La Porte » de Magda SZABO. Une étrange histoire de domination entre une servante et sa maitresse. Mais pas dans le sens attendu. C’est ici la servante, Émérence, qui domine la maitresse, Magda. Émérence est irréprochable dans le travail qu’elle fait. Bien, rapidement, avec soin et habileté. Une histoire de domination et d’amour entre deux personnes que tout oppose.

Malgré son âge, Emérence dispose d’une force impressionnante. Force physique. Force morale surtout pour imposer à tous sa façon de se comporter. Elle conserve la maitrise totale de son temps, de ses occupations, de sa façon de faire ce qu’on lui demande…. Et surtout de sa maison dont elle interdit absolument l’entrée. La porte en reste strictement close.

C’est la relation entre ces deux femmes qui forme la trame du roman

D’une écriture pleine de finesse et de subtilité, l’auteure partage pour nous la relation empreinte de perversité qui se noue, progressivement, entre maitresse et servante [1]. C’est Magda, l’écrivaine, qui tient le récit pour le lecteur. Elle décrit ses états face à cette personne si étrange et si mystérieuse. Si déroutante.

Parfois, et au prix d’immenses effort, Magda et son mari parviennent à faire prévaloir leur volonté. Mais alors Emérence réagit avec force et subtilité. Quand elle ne parvient pas à imposer sa façon de faire, elle retourne à son avantage la situation par une manœuvre où la violence psychologique triomphe. Et Magda va présenter ses excuses à celle qui s’est imposée comme absolument nécessaire à la bonne marche de sa maison.

Ce retournement, Magda l’a déjà éprouvé au moment où elle recrute Emérence comme domestique. En fait, c’est Emérence qui a pris du temps pour accepter l’offre d’emploi qui lui est faite. Elle s’enquiert d’abord des référence de ses futurs employeurs !

Au fond, Magda et Emérence vont s’aimer sincèrement

Par-delà le gouffre qui les sépare. Un gouffre qu’Emérence tient par-dessus tout à maintenir. Si ce n’est à creuser.

Et dans le même temps, elle accorde sa confiance à Magda. Elle va même aller jusqu’à mettre Magda sur son testament. Aux côtés de son neveu. Et elle va faire ce qu’elle interdit à tous : lui faire franchir sa porte. C’est le moment où elle dicte à Magda ses dernières volontés. Notamment en ce qui concerne ses 9 chats qui sont enfermés avec elle dans sa maison. Celle-ci est parfaitement rangée. Propre « comme un sou neuf ».

Au fil de la lecture, on apprend des choses sur Emérence

Peu à peu, tant cette femme est secrète, Emérence livre des informations qui nous font découvrir les épreuves d’une violence inouïe qu’elle a dû affronter au long de sa vie. Adolescente, elle a vu ses deux petits frères et sœurs jumeaux se faire écraser, foudroyés par la chute d’un arbre abattu par un terrible orage. Elle évoque les petits corps noircis par le feu. Puis, sous ses yeux, sa mère se jeter de désespoir dans le puits de la maison.

Elle s’est fait abuser par un homme qui a fui après lui avoir fait un enfant. Une fille. Emérence ira en confier la garde à son propre grand-père qui la battra sauvagement pour ce qui représente pour lui une humiliation familiale. Mais le grand-père prendra soin de la fillette. Celle-ci émigrera aux Etats Unis et prendra ses distances avec sa mère qui ne l’a pas élevée.

« La Porte » de Magda SZABO (couverture du livre)Pendant les troubles liés à la Seconde guerre mondiale, son premier mari, un boulanger, se fera lyncher à mort lors d’une émeute. Son second mari, un barbier, partira avec toutes ses économies et les objets de valeur qu’elle avait pu réunir.

Sa misanthropie s’est construite comme protection. Elle ne s’est pas effondrée sous les coups du sort. Elle est restée debout. Au prix d’un incroyable durcissement. Et en étant d’une haute exigence pour elle-même. Et pour tous ceux qui l’approchent.

La religion

Est-ce pour avoir subi de si terribles drames qu’Emérence s’est totalement détachée de la religion ? Elle n’a que sarcasme pour les croyants. Y compris pour sa maitresse qui, protestante convaincue, suit les rites de son église. Magda essuie régulièrement les remontrances d’Emérence à ce sujet. Comme sur bien d’autres d’ailleurs.

Et puis un jour, tout bascule

Emérence ne vient plus pour balayer la neige devant les maisons du quartier comme elle le faisait avec énergie jusqu’alors. Elle ne sort plus. Elle reste enfermée derrière fameuse « porte » qu’elle n’ouvre à personne. Magda comprends la place qu’elle a prise dans l’univers d’Emérence en étant la seule à l’avoir franchie.

Les gens du quartier s’inquiètent. Ils viennent apporter des plats pour Emérence. Mais celle-ci n’ouvre pas sa porte. Comment fait-elle pour manger ? Pour vivre, tout simplement ? Pour nourrir ses chats ? Emérence refuse tout. Nourriture, médecin, aide. Elle menace de sa hache toute personne qui voudrait franchir sa porte.

Parallèlement, un évènement se prépare pour Magda. Magda l’écrivaine est enfin reconnue par les autorités de son pays, la Hongrie. Elle va même recevoir le prix littéraire le plus prestigieux. Elle est invitée à une interview à la télévision nationale. Puis à une réception au Parlement où elle doit recevoir son Prix.

Le choc de ce Prix avec le drame qui se joue chez Emérence est fatal

La situation d’Emérence s’aggrave. Quand elle répond de l’autre côté de sa porte, elle le fait avec une voix affaiblie. De sa porte pourtant fermée, se dégagent des odeurs pestilentielles. Magda et des amis d’Emérence décident de passer outre sa résistance. La faire soigner d’abord. Puis, elle ira habiter chez Magda, le temps de se remettre.

Magda quitte le quartier pour les évènements liés au Prix. Pendant ce temps, un médecin, le neveu d’Emérence et un ami vont s’assurer de sa personne, y compris contre son grès. Et la conduire chez Magda qui a préparé la chambre inoccupée de sa mère pour l’accueillir.

Las ! Quand Magda revient, elle trouve la porte d’Emérence non pas ouverte, mais totalement arrachée et déposée à côté de l’ouverture. A l’intérieur, une désolation. Le sol est jonché d’immondices, d’excréments. Et une poudre désinfectante recouvre le tout. Les services de l’hygiène municipale ont pris en main la situation.

Emérence à l’hôpital

Elle a été conduite à l’hôpital. D’abord au service de l’hygiène où elle a été entièrement lavée. Dans sa chambre, elle sombre dans un mutisme total.

Magda se fait expliquer la situation. En fait, Emérence a subi une attaque cérébrale qui a paralysé une partie de son corps. Elle qui manifestait une énergie débordante. Qui nettoyait entièrement le quartier. Qui tenait sa maison d’une façon parfaite…

Emérence a été frappée là où elle ne supportait aucune défaillance de sa propre part. Et c’est cela qu’elle n’a pas voulu laisser apparaitre aux yeux des autres. C’est pour elle une honte absolue. C’est pour cela qu’elle a défendu férocement sa porte !

A l’hôpital, elle refuse toujours tout contact avec quiconque.

Magda est accablée par sa culpabilité

Elle n’a pas été là au moment crucial où il a fallu faire sortir Emérence de son antre devenue un cloaque immonde.

On comprend que ce roman n’est pas totalement une fiction. L’auteure s’engage dans le récit plus que comme écrivaine. Elle est celle, unique, à qui Emérence a fait confiance. Et qui, d’une certaine façon, a trahi cette confiance. Elle est celle qui a aimé et a été aimée par cette femme inflexible.

Emérence a chuté dans l’horreur par son refus de laisser quiconque prendre soin d’elle quand elle s’est trouvée en situation de déchéance. Et Magda ressent qu’elle aurait pu faire fléchir cette femme indomptable après plus de vingt années d’une relation qui s’était, dans la douleur et l’affrontement, fortement établie.

La mort et l’au-delà

Emérence va mourir à l’hôpital, d’une rechute d’atteinte au cerveau. Elle ne rétablira pas vraiment sa relation avec Magda. Elle va disparaitre dans la déchéance.

Mais avec le neveu, le commissaire ami, des voisines, Magda organise les obsèques. Elles se feront à l’église. Emérence vitupérait les églises et les croyances. Mais elle avait aussi une pensée d’elle dans l’au-delà.

Tout le quartier participe à ces obsèques. Les boutiques du quartier ont fermé. Catholiques, Protestants, Juifs et autres sont présents. Emérence voit-elle cette ferveur de là où elle est maintenant ?

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Magda Szabó, née en 1917 à Debrecen et morte en 2007 à Kerepes, est une écrivaine, poétesse, dramaturge, essayiste et traductrice hongroise. Elle naît dans une famille cultivée de la grande bourgeoisie protestante. Sa mère est pianiste et son père juge pour enfants. Elle fréquente pendant 12 ans un établissement d’enseignement de sa ville natale appartenant à l’Église réformée de Hongrie. Elle termine ses études à l’Université de Debrecen en 1940 avec un diplôme de professeur de latin et hongrois. Puis un doctorat en philologie. Elle commence à enseigner la même année.

En 1945 elle commence à travailler au ministère des Cultes et de l’Instruction publique. Cette année-là, l’occupation de la Hongrie par l’Armée rouge met fin à l’occupation allemande et favorise la prise graduelle du pouvoir par les communistes, qui sera accomplie en 1948-1949.

Magda Szabó épouse en 1947 l’écrivain Tibor Szobotka (1913-1982) qui sera son mari jusqu’à la mort de celui-ci. La même année paraît son premier volume, des vers, sous le titre Bárány (« Agneau »). En 1949 elle publie un deuxième volume de vers, Vissza az emberig (« Retour jusqu’à l’homme ») et reçoit le Prix Baumgarten. On lui retire ce prix et la même année, elle est licenciée du ministère.

L’écrivaine ne peut plus publier. Elle est professeure dans l’équivalent d’un collège en France. Pendant que son mari est livreur de charbon. Elle adhère à un cercle d’écrivains dissidents, groupés autour de la revue Újhold (« Nouvelle Lune ») jusqu’à la disparition de celle-ci en 1948. Ses membres jurent de refuser toute commande d’écriture du régime communiste et de ne pas avoir d’enfants. Afin que le régime n’ait pas de moyen de pression sur eux.

On ne lui permet de publier qu’à partir de 1957, d’abord des livres pour enfants. Les conditions politiques s’assouplissent. Les écrivains ne sont plus contraints d’être asservis idéologiquement. Magda Szabó écrit deux romans, Freskó (« Fresque » 1958) et Az őz (traduit en français avec le titre « Le Faon » 1959). Ces publications la rendre connue et appréciée par la critique. En 1959 elle renonce à son emploi et se consacre à l’écriture. Romans, écrits autobiographiques, nouvelles, livres pour enfants, pièces de théâtre, essais.

Dans les années 1960, ses œuvres commencent à être traduites. Aussi bien dans le Bloc de l’Est qu’en Occident. Les premières en 1961, en tchèque et en slovaque. En 1962, « Le Faon » paraît pour la première fois en français.

Les prix littéraires ne tardent pas à récompenser l’écriture de Magda Szabó. Elle obtient le Prix Attila József deux fois, en 1957 et 1972. Puis le Prix Kossuth, le plus prestigieux en Hongrie, en 1978. En dehors de son pays, le plus important est son Prix Femina étranger, reçu en 2003.

Le roman le plus connu de l’écrivaine en dehors de la Hongrie est Az ajtó (1987) (en français avec le titre « La Porte »). Il suit un schéma littéraire traditionnel, étant un livre en grande mesure autobiographique. Où l’auteure s’exprime à la première personne en utilisant son vrai prénom et celui de son mari.

L’écrivaine a été toute sa vie croyante et fidèle à l’Église réformée. Entre 1985 et 1990 elle est même la première femme à assurer une fonction dans les instances laïques de l’église dans sa région natale.

Après le changement de régime de 1989, la popularité et l’appréciation de Magda Szabó ne font que croître. Aussi bien en Hongrie, qu’à l’extérieur. Elle est parmi les écrivains hongrois les plus traduits dans le monde, en plus de trente langues.

Magda Szabó décède à l’âge de 90 ans, un après-midi pendant qu’elle lit un livre. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

[1] On lira la forme graphique qui a pris le nom, au Maroc dans le langage populaire, de la relation entre maitresse et esclave domestique. Voir ==> ICI


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