« En attendant le vote des bêtes sauvages » Ahmadou KOUROUMA (note de lecture)


Un récit bouillonnant autour du pouvoir et de sa conquête, de sa perte et de sa reconquête, dans l’Afrique des indépendances, au travers la vie de Koyaga, chasseur éminent parmi les chasseurs, qui va devenir président-dictateur de la « République du Golfe ». Une succession de portraits précis et imagés occupent la scène où se joue le jeu cruel du pouvoir, en une face sombre de l’histoire du Continent.

Avec son écriture singulière, à la fois ciselée et sans fioritures, reprenant sans fard le langage de mépris sur les « nègres imbéciles », Kourouma fait partir son récit des conquêtes coloniales, notamment celles des paléonigritiques, les « hommes nus » des montagnes du Nord Cameroun actuel. On y décrit le cynisme brutal et méprisant de l’entreprise coloniale, toute en domination, sans état d’âme, affichant ses ambitions d’exploitation des ressources naturelles, en prenant les populations comme un des facteurs naturels à exploiter. Les pays des Droits de l’Homme n’accordaient pas cette qualité à ceux qui composaient la main d’œuvre qu’ils sur-exploitaient, même après l’abolition formelle de l’esclavage ! Nous suivons ensuite l’auteur dans l’histoire de la mobilisation des africains des colonies françaises d’Afrique Noire sur les fronts des deux Guerres mondiales et de ce qu’il advint des combattants de retour dans leur pays. Ensuite, dans l’histoire de la participation des Africains noirs aux guerres de décolonisation du Vietnam et de l’Algérie. Puis l’indépendance de façade, octroyée par le pouvoir français.

La sorcellerie, les croyances dans les protections magiques, jouent un rôle central dans le roman, et ce, d’autant plus que l’on s’approche du pouvoir. Un pouvoir qu’il faut conserver envers et contre tous grâce à ces protections infaillibles. Il en a fallu, des protections, pour que le vénérable président-dictateur Koyaga échappe à tant d’attentats meurtriers ! La magie de sa mère Nadjouma qui possède un météorite magique, et celle de Bokamo le marabout qui tient ses pouvoirs d’un exemplaire ancien du Coran. Toutes les croyances sont mises à contribution : christianisme, islam et animisme se mêlent dans les invocations et pratiques magiques pour assurer protection et pouvoirs surhumains.

Cérémonies autour du pouvoir, révolutions et grand chaos final. Les premières années des indépendances décrites sous l’aspect sombre et cruel de l’implacable lutte pour le pouvoir s’achèvent, dans le roman, par les cérémonies fastueuses du 30° anniversaire de l’accession à son poste du Président-dicateur-emasculateur Koyaga. Un interminable défilé des forces armées, à commencer par sa garde rapprochée, hommes nus grimés qu’il appelle ses lycaons, du nom de ces chiens sauvages si féroces. Puis celui des corps institués, précédés d’une pantomime réalisée par les innombrables enfants du dictateur, qui moquent les personnages de l’Etat y compris son président, leur propre père. Après le défilé, les caisses de l’Etat sont vides. Le FMI arrive avec ses statistiques et ses exigences. Deux mondes s’affrontent ! Les Plans d’Ajustement Structurels (PAS) imposent le retour au réel, façon FMI. Le Mur de Berlin est tombé, le président-dictateur ne peut plus jouer de la concurrence entre Est et Ouest.

Le livre s’achève dans le chaos d’une révolution renversant le dictateur au prix de violences extrêmes. Les jeunes instruits se détournent des travaux des champs et viennent en ville tenter leur chance. Mais les places de fonctionnaires sont limitées, les jeunes sont alors disponibles pour toutes les aventures. Le mouvement est lui-même renversé par des fractions hostiles, puis l’ensemble de la société s’embrase dans un bouquet de feu et de sang, où hommes et bêtes se mêlent dans la violence sans limites.

Un parcours dans la face sombre de l’Afrique des dictateurs et des croyances, dont les horreurs des tableaux de Bruegel (« La chute des anges rebelles ») pourraient servir d’illustration.

Aujourd’hui, on parle de l’Afrique comme du continent start-up, où se lèvent tant de jeunes branchés qui réussissent dans le numérique, la mode, la musique… On évoque le Continent comme Nouvelle frontière de la mondialisation, où se pressent les nouveaux acteurs de poids, de la Chine à l’Inde, en passant par le Japon, la Turquie, la Corée… Séminaires, forums, salons, congrès se multiplient, associant jeunes de là-bas et diasporas. Les politiciens sont laissés de coté, occupés à leurs luttes pour le pouvoir.

Un engouement qui fait table rase de ce qu’évoque le roman de Kourouma. Les griots, les croyances, les envoûtements… se sont-ils dissous dans l’espace digital des réseaux sociaux ?

A un autre bout du paysage, se lèvent des penseurs qui prennent le relais des anciens, Senghor, Césaire… Les Ateliers de la Pensée rassemblent, sous diverses formes, ces expressions nouvelles, ces recherches d’un recentrage sur l’Afrique, sur son histoire repensée par des historiens africains… Surtout, sur d’autres façons d’aménager les catégories qui forment les ordres sociaux, remettant l’économie à sa place, en la re-encastrant dans le culturel, le social, le symbolique, le spirituel… L’Afrique n’en finit pas de bouillonner.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.