« L’insoumise de la Porte de Flandre » de Fouad LAROUI (note de lecture)

« L’insoumise de la Porte de Flandre » de Fouad LAROUI (note de lecture)

Avec ce roman, Fouad Laroui nous montre comment la littérature, l’écriture dans la fiction, peuvent rendre compte avec force, précision et finesse des phénomènes qui agitent les sociétés. Aux analyses globalisantes, le roman, ce roman, apportent à la lecture des situations une densité humaine et la perception de leur complexité.

Ici, il s’agit du désarroi des jeunes issus de la migration marocaine, coincés entre Islam et Belgitude, vivant à Bruxelles dans le quartier tristement emblématique de Molenbeek, coupé du reste de la ville par un canal qui fait « frontière entre le Maroc et la Belgique ». Avec humour et de multiples allusions subtiles, Fouad Laroui nous entraîne dans l’improbable scénario qu’autorise la liberté du romancier.

Fatima est née à Molenbeek. Elle fait des études de littérature à l’Université. Elle souffre de sa déchirure entre la jeune femme autonome, responsable, libre, ouverte sur le monde qu’elle se construit, et l’injonction d’une partie de sa communauté à intégrer le rang des « femmes musulmanes » dans le plus strict des énoncés : le plus souvent possible à la maison, et, quand elle est dehors, couverte d’un voile dont ne doit sortir aucune mèche de cheveux (sous peine de brûler en enfer 100 millions d’années, selon les dires de l’imam du coin qui fait du Coran un Code pénal), le regard baissé, un minimum de contacts avec les hommes… Un mélange de commandements issus de la culture patriarcale et de la religion, les deux sur-interprétés dans la rigidité, la fermeture, l’exclusion[1]. Fatima est décidée à dépasser cette déchirure. Elle le fait en se dédoublant dans chacune des positions extrêmes : elle vit, le matin, sa condition de femme recluse derrière un hijab qui la couvre des pieds à la tête, et l’après midi elle montre son corps nu dans un sex-show, derrière un masque qui cache son visage et une vitre qui l’isole des « Dédés » qui payent pour la voir se déhancher, entièrement nue. Elle veut vivre un temps ces deux situations outrées puis les rejeter toutes deux pour devenir elle-même.

Dans le quartier de Fatima, vit aussi Fawzi, un jeune homme, marchand de téléphones à ses heures,  secrètement amoureux de la belle Fatima qu’il a décidé d’épouser. Avec cette décision unilatérale (il ne l’a même pas informée de son intention), Fawzi s’attribue par anticipation tous les droits sur elle, à commencer par la surveillance de son comportement.

Il décide un jour de suivre Fatima qui quitte chaque jour Molenbeek toute de noir vêtue derrière son foulard intégral, se métamorphose chez une amie belge, en sort en jeune femme « moderne », cheveux au vent, pour aller dans la sex-show faire son travail. Fawzi n’en croit pas ses yeux. Il entre dans la boutique et voit celle qu’il a déjà cloîtrée dans sa tête, offrir à tous, contre quelques Euros, pleine vue sur ses fesses nues.

Il en perd la raison…, et se rattrape par l’idée, simple, terrible, mortelle, que l’honneur bafoué se lave dans le sang. Il crache sa haine et sa folie meurtrière sur le tenancier du sex-show qu’il poignarde en criant Allahou Akbar ! Le meurtre est immédiatement revendiqué par Daech. Et le monde politique, médiatique, universitaire intègre l’acte comme tel (puisqu’il a crié Allahou Akbar et que Daech l’a reconnu), en le replaçant dans le phénomène terroriste planétaire.

L’auteur met alors en scène une conférence sur le terrorisme qui réunit à Bruxelles quelques uns des ténors universitaires sur le sujet. Il énonce (fidèlement) les positions des uns et des autres et montre la distance entre les analyses savantes et la vraie vie, telle qu’elle s’est manifestée jusqu’à la mort dans cet événement tragique. Fawzi n’est pas un terroriste embrigadé dans une mouvance radicalisée. C’est un jeune homme troublé jusqu’à l’horreur dans son identité (ni Belge, ni Marocain), qui s’est accroché aux archaïsmes patriarcaux et religieux les plus réactionnaires qui circulent à bon marché sur les circuits digitaux des illusions.

Comme Rachid Benzine (qui fait partie, dans le roman, des 4 universitaires mobilisés pour la conférence) nous le fait puissamment sentir dans son roman sous forme d’échange de lettre entre un père et sa fille partie faire le jihad [2], Fouad Laroui nous fait entrer, par la fiction, dans la profondeur du sujet, dans la difficulté pour les autorités judiciaires, policières, médiatiques, savantes des pays du Nord à saisir le désarroi des jeunes issus des migrations, la plupart nés sur leur sol. Ils n’ont qu’une vision lointaine des situations paradoxales que ces jeunes vivent, les problèmes complexes qu’ils ont à résoudre, finalement, des difficultés à s’intégrer dans le monde du Nord qui les regarde irrémédiablement comme Autres.

Même quand ce regard se veut bienveillant, en s’enthousiasmant d’en voir quelques uns (unes) devenir plus Belge que les belges.

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[1] La force du discours sur l’Islam des traditionalistes et salafistes est qu’ils ont réussi à sacraliser leur interprétation de la religion. Ils attribuent ainsi à Dieu leur lecture de l’Islam (ce qui en fait une parole sacrée, incontestable), alors qu’elle n’est en fait que leur propre interprétation humaine (donc contestable).

Voir aussi sur ce site : « Les musulmans au défi de Daech » de Mahmoud HUSSEIN (note de lecture)

[2] Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?, Le Seuil, 2016.

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