sur « L’ignorance blanche » ou l’angle mort de la pensée occidentale. En juillet 2026, j’ai proposé au journal Le Monde puis à Libération la publication d’une tribune libre « La paille dans l’acier ». Refus poli du Mode. Pas de réponse de Libération. Bien sûr, il m’est venu à l’esprit que ces refus entraient totalement dans le sujet du texte : l’angle mort que constitue la question de la reconnaissance de l’Autre du sud comme égal.
J’ai donc publié ce texte sur mon site (voir ==> ICI). Avec un certain succès d’audience. Le hasard des écoutes m’a mis alors sur une série d’émissions radio concernant « L’ignorance blanche » menée par la journaliste Delphine Saltel[1] sur Arte Radio (pour écouter l’émission, c’est ==> ICI).
Cette émission m’a fait connaitre les travaux du philosophe américain, Charles W. Mills. Notamment son livre ‘Le contrat racial’ [2]
Par deux voies différentes, lui et moi aboutissons aux mêmes constatations. La modernité occidentale s’est construite dès son origine sur une contradiction dans la masse. L’égalité inventée alors et prônée comme valeur universelle, ne concernait qu’une petite partie de l’humanité : les sociétés blanches d’Occident. Et cet universalité proclamée n’était que l’outil subtil de leur domination sur le reste du monde. Y compris dans la dimension « bienveillante » de cette domination.
C’est là où se place l’ambition de ce texte : répondre, même partiellement, à la question suivante. Pourquoi les forces « progressistes / humanistes » sont-elles incapables d’apporter réponse aux angoisses des sociétés devant le déferlement de la crise actuelle ?
La thèse de Mills est la suivante
Au XVII° et XVIII° en Europe, s’élaborent les bases d’un Contrat social qui va révolutionner le fonctionnement des sociétés européennes. C’est l’invention de la « modernité ». C’est sur ce Contrat social qu’en effet, la modernité occidentale se construira selon divers processus, y compris dans la violence comme avec la Révolution française. Les bases de ce contrat sont l’égalité et les libertés assises sur des droits émanant des êtres humains (et non d’une puissance divine). Ces valeurs sont aussitôt déclarées universelles.
Or, dans le même temps que s’élaboraient ces nouvelles bases, les Lumières, se consolidaient, y compris dans le droit, son exact contraire. Les populations non blanches-occidentales étaient exclues, de fait, de ce principe d’égalité, de celui de la liberté. Donc du Contrat social. Ainsi en France, l’esclavage était-il conforté et formalisé dans le Code Noir[3].
Mills oppose ainsi le Contrat social à la réalité. Sous ce contrat des Lumières, se trouvait en fait un contrat racial. Puisqu’en son cœur, il consacrait la coupure de l’humanité en ne s’appliquant qu’au profit des populations blanches occidentales. Rejetant ainsi le reste des hommes dans l’ombre. Avec la mise en question de leur humanité même. Donnant corps à l’expression anglo-saxonne « The West and the Rest ». Une expression méprisante pour désigner ce qui n’est pas l’Occident.
Cette modernité occidentale a produit une immense puissance, à travers la Révolution industrielle, pour donner à ses promoteurs le pouvoir de réduire par la force la quasi-totalité de la planète. Esclavage, colonisation se sont abattus sur les sociétés du Sud, avec une brutalité immense. Et cette supériorité matérielle, militaire et organisationnelle, a soutenu dans la conscience occidentale l’idée d’une supériorité raciale. Le tour est joué !
Ainsi, la paille de l’inégalité était bien, depuis l’origine, dans l’acier de la modernité et de la puissance matérielle que ce dernier (l’acier) procurait à l’Occident.
Un questionnement politique
Dans ma démarche actuelle, je ne poursuis pas d’objectif académique, comme peut l’avoir fait Charles Mills.
Nous partons du constat désormais partagé. Nous nous trouvons dans une situation que nous pouvons identifier comme une « polycrise » au sens qu’Edgar Morin a donné à ce terme[4]. Des crises liées les unes aux autres produisant une situation extrêmement complexe à aborder et à tenter de dépasser.
- Crise sociale par le creusement des inégalités entre une minorité de puissants qui se détachent du reste de leurs sociétés après avoir capturé les Etats, et donc les législations, afin de les mettre à leur service.
- Crise démocratique avec la confiscation des pouvoirs et des médias entre les mais de cette minorité.
- Crise écologique avec les dérèglements climatiques d’origine humaine dont les effets s’amplifient au point d’être de plus lourdement ressentis par des fractions croissantes des sociétés.
La mondialisation libérale, facteur et accélérateur des crises
Cette polycrise a été largement portée par le mouvement de mondialisation libérale qui a libéré les marchés des régulations que seuls les Etats, désormais capturés par les marchés, pouvaient émettre et faire respecter. Ce sont les puissances occidentales qui ont mis en route ce processus complexe, depuis un demi-siècle, au travers de leurs relais institutionnels sur lesquels elles avaient la main : FMI, Banque mondiale, OCDE, et leur déclinaison régionale, la Commission européenne.
Comme l’écrit Vincent Capdepuy : « La mondialisation a produit un espace global extraordinairement intégré, un système Terre profondément altéré, et un projet de Monde saturé d’attentes, de contradictions et de désenchantements.»[5]
Le basculement du monde
Cette crise dans ses trois dimensions intervient alors que le monde bascule sous l’effet (inattendu) de cette mondialisation. Car celle-ci a entrainé la fin de la domination absolue de l’Occident sur le reste du monde. Le mantra de Donald Trump « Make America Great Again » témoigne comme un aveu de cette perte de suprématie absolue.
Tandis que le monde bascule, la question de la survie humaine sur terre se pose à une large échelle.
Une angoisse profonde affecte alors toutes les sociétés, selon des formes différentes selon les contextes. « (…) jamais l’idée même d’un Monde commun n’a semblé à ce point se désagréger. Dans une indifférence qui semble générale. Nous vivons dans un monde global, mais non partagé. Sur une planète unique, mais sans véritable politique planétaire. Dans une humanité interdépendante, mais fragmentée par des colères et des replis, des asymétries et des injustices, et hérissée de murs.»[6]
Echec de la pensée progressiste à formuler des réponses à cette crise
Le point que je veux ici souligner, c’est que, face à cette crise d’une profondeur inégalée puisque la survie de l’humanité est en jeu, la pensée progressiste se trouve incapable d’apporter réponse à cette angoisse qui étreint les sociétés. Historiquement, la pensée progressiste a accompagné la montée de la révolution industrielle. Elle avait contribué à en élaborer les régulations. Ce qui avaient assuré un certain équilibre des sociétés occidentales dites « modernes » ou « industrialisées ».
Or dans la situation actuelle, cette pensée est désormais épuisée. Incapable de formuler des propositions crédibles aux agressions dont sont l’objet les sociétés. Dans le champ social qui voit les couches moyennes et populaires régresser avec un accès dégradé aux « services publics ». Dans celui de la démocratie qui se délite là même où elle est née. Et sur le terrain, nouveau, de l’environnement : les acteurs politiques, capturés par les grandes firmes, freinent les actions qui pourraient ralentir ou infléchir le dérèglement climatique.
Cette pensée progressiste, humaniste, respectueuse du droit, se trouve incapable de formuler des propositions qui rencontrent les aspirations des sociétés. Pourquoi un tel échec ?
Nous formulons ici quelques éléments de réponse
La perte de la domination absolue de l’Occident sur le reste du monde provoque une réaction violente au sein de larges fractions des populations des pays dominants. Cette réaction se manifeste par un refus de la réalité, contre toutes les évidences. L’ère de la post-vérité bat son plein. Les forces d’extrême droite attisent et profitent de ces évolutions funestes. Et ces forces peuvent devenir majoritaires, comme on le voit au Nord et au Sud du continent américain.
Ce refus d’appréhender la réalité de la part des dirigeants réactionnaires porte notamment sur deux dimensions :
- L’aveuglement sur l’émergence de puissances non-occidentales capables de défier le monopole de puissance de l’Occident. En conséquence, sont désignés comme responsable de ce déclin, de ce déclassement, les immigrés d’origine non-occidentale présents sur les territoires de l’Occident. A leur échelle individuelle, ces immigrés ne sont plus cantonnés dans les tâches subalternes, mais se dispersent dans toutes les strates des sociétés occidentales. Elles prennent des places éminentes dans tous les champs de la vie sociale, culturelle, politique. Les discours de haine, de division, se répandent largement, consolidant la base sociale des forces de l’extrême droite.
- Le déni des causes humaines du dérèglement climatique, quand ce n’est pas celui du dérèglement lui-même. Ainsi, les régulations que les autorités politiques, notamment en Europe, avaient commencé à instaurer, reculent-elles profondément.
« Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch (1918)
L’effondrement des forces progressistes
C’est là que l’on boucle le raisonnement. Les forces progressistes tirent leur impuissance à proposer des réponses crédibles aux sociétés de ce qu’elles restent piégées par ce que Charles Mills appelle « l’ignorance Blanche ».
Cette ignorance, ce déni, cet angle mort de la pensée progressiste occidentale affecte en premier lieu les couches qui avaient été les grandes gagnantes de la mondialisation. Et, avant celle-ci, de la colonisation, même indirectement. Couches formée par les urbains, instruits, ouverts sur les innovations sociales, les minorités. Se proclamant non-racistes, bienveillantes avec les sociétés du Sud, mais dans une bienveillance de surplomb.
Ainsi, si les forces progressistes, humanistes sont incapable de proposer une alternative, c’est qu’elles demeurent aveuglées par cette « faute originelle ». Cette « ignorance blanche », que les Lumières ont porté. Celle de penser l’égalité pour une partie seulement de l’humanité. Une pensée qui est restée dans l’angle mort de leur espace mental. Sur cet « angle mort », voir ==> ICI
Le Sud redresse la tête
Quand le Sud, cette partie jusque là exclue, se rebiffe, redresse la tête, demande à participer à la marche du monde, alors le camp progressiste est en débandade. Et le camp réactionnaire se raidit dans une posture réactionnaire.
Un horizon de fascisation des sociétés se profile en Occident, rendu « fou furieux » de ne plus dominer le monde. Des solutions se construisent, au Nord comme au Sud. De nouveaux leaders émergent. Ces signes portent nos espoirs.
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[1] Série d’émissions : Vivons heureux avant la fin du monde. Une création de Delphine Saltel. « Ouvrir les yeux sur l’ingnorance blanche. » Naïveté ? Mauvaise foi ? Dissonance cognitive ? Déni ? Hallucination totale ? Eclaircissements sur la faculté des personnes blanches à s’aveugler.
Delphine Saltel fait preuve d’impressionnantes capacités réflexives. Abordant ses sujets complexes et dérangeants avec humour et légèreté apparente. Avec une impertinence d’une immense pertinence. Delphine Saltel représente pour moi l’image de la liberté et de la puissance féminine. [Aie ! Est-ce correct d’écrire cela ?]
[2] Le contrat racial de Charles Wade Mills, Ed. Mémoire d’Encrier, 2023 (publication originale 1997)
[3] Le Code noir désigne un ensemble de textes juridiques promulgués entre 1685 et 1724, complétés au cours du XVIIIe siècle par des recueils de textes coloniaux. Le Code noir vise à imposer un pouvoir absolu, à encadrer un ordre social fondé notamment sur la race et la condition sociale dans les colonies. Et à organiser durablement, par un droit d’exception, la mise en esclavage des individus. Ainsi que le fonctionnement de l’économie de plantation reposant sur le travail servile. Par cette ordonnance de 1685, Louis XIV légifère notamment sur la condition des esclaves, alors présents dans les îles du sud de l’Amérique française.
Le Code noir est un des symboles forts de la traite occidentale. Car l’ordonnance a contribué à développer, avec les autres puissances européennes, le commerce triangulaire qui sera considérable au XVIIIe siècle. Il faudra attendre plusieurs décennies, avant que les abolitions de l’esclavage voient de nouveau le jour à l’Époque moderne. Parfois de façon progressive, avec notamment le Portugal en 1761, et la France à partir de la Révolution française.
Même s’il a déjà été tacitement abrogé par le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, en 2026 une proposition de loi portant sur une nouvelle abrogation du Code noir est discutée par le Parlement. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[4] La polycrise est un concept introduit par le philosophe et sociologue français Edgar Morin dans son ouvrage Terre-Patrie (1993), coécrit avec Anne-Brigitte Kern. Ce terme désigne une situation complexe où plusieurs crises interconnectées et interdépendantes convergent, amplifiant mutuellement leurs effets. Cette dynamique systémique rend leur traitement particulièrement difficile. En raison des interactions synergiques qui dépassent les capacités traditionnelles d’analyse et de résolution. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[5] Faire de la Terre un Monde : géohistoire d’une destinée sans illusion. Texte de Vincent Capdepuy cité par Philippe Rekacewicz. Voir ==> ICI
[6] Ibid
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