« Les os des filles » de Line PAPIN (note de lecture). D’abord, il y a ce titre qui nous désarçonne. Par le choc des mots, par l’évocation étrange qu’il inspire. Et puis on entre dans l’ouvrage et on comprend, on s’ouvre à d’autres univers. D’autres récits. C’est aussi cela, l’ouverture entre Nord et Sud.
Ensuite, on se laisse entrainer dans la saga familiale de femmes confrontées à tous les défis. Depuis la guerre, les guerres, jusqu’à la modernité. Une saga que la venue à la ville puis la migration et la dispersion de la communauté familiale viennent bouleverser. Et dans ce bouleversement, un jeune historien français débarque. Il sera le père de l’auteure.
Largement autobiographique, l’ouvrage nous fait partager la jeunesse de Line Papin à Hanoï dans l’amour de ses « deux mères », dans le bruit, les couleurs, le désordre. Puis l’émigration en France, dans l’ordre froid et gris. Et surtout, la perte de sa grand-mère et sa nourrice qui l’ont tant aimée. L’émigration et la perte de cet amour forment une double déchirures qui s’ajoutent. Provoquant, dans le corps même de Line, une guerre intérieure. Une profonde dépression. Ce moment de douleur est d’une écriture remarquable de sensibilité. Et puis, mystérieusement, la vie reprend pied. La guerre intérieure, destructrice, s’apaise lentement. Un premier voyage à Hanoï. La ville a terriblement changé, mais les choses se remettent en place dans le corps de Line, dans sa tête. Doucement.
L’écriture nous immerge tout d’abord dans la nature
C’est la première impression de lecture. La nature. Ou plutôt le « vivant ». Non pas une description des campagnes au Vietnam des années 1950. Le texte nous immerge dans un tout autre rapport aux éléments naturels. Des éléments proches, familiers, composant l’univers quotidien avec une évidence totale. Nous sommes littéralement au cœur du vivant. Au cœur de la culture paysanne qui inspire l’immense majorité de la société vietnamienne à cette époque. Cette fusion avec la nature que la modernité a effacé dans les sociétés dites « développées ». Où des distances infinies ont été créées avec le vivant. Au point d’avoir à effectuer un « retour » à la nature, qui peut avoir des dimensions comiques. Voir l’histoire des « Vaches post-modernes » ==> ICI
La lignée des femmes
Tout à l’origine, la grand-mère Ba qui a fui la violence de son mari pour élever, seule, ses deux filles. Travail de la terre, travail de la maison, travail avec les enfants. Classique. Mais s’ajoute la guerre. Celle qui vient après l’occupation japonaise, contre les Français. Les bombes sur le village. Les morts autour de soi. Les soldats français blessés sur le pont qu’ils défendent. Puis c’est la guerre contre les Américains. Encore plus féroce. Les femmes tiennent la petite communauté familiale. Comme une autre évidence. Comme une banalité. Avec une immense force !
L’arrivée d’un inconnu, un jeune français
La guerre est finie. Le pays s’installe dans une pénurie généralisée, sous un très sévère embargo américain. Il faut bien punir cette société qui a humilié l’armée de la première puissance mondiale (après avoir humilié l’armée française) !
Un jeune chercheur français en histoire rencontre une des filles de la famille. Questionnements douloureux dans la famille. Il appartient à ceux qui ont été nos ennemis ! Le mariage est organisé, traditionnel.
Le jeune historien apprend la langue vietnamienne. Il s’imprègne de la vie locale. En vivant, au début, avec la famille, dans la composition classique d’une famille pauvre qui a fui la campagne et s’est installée en ville. (p 55-56) « Au déjeuner, la famille mangeait, comme toujours, à même le sol, avec les tantes, les oncles, le père, la mère, le frère la sœur, les amis, les vieux, les jeunes… »
La fin de la guerre contre les Etats Unis, les restrictions
En 1975, la guerre s’est enfin arrêtée. La population souffle, mais l’embargo va durer pendant presque 20 ans. Il provoque de graves pénuries [1]. Une vie où tous les objets de la consommation moderne sont exclus. Ils sont même ignorés car le récit officiel masque cette réalité d’une immense frugalité. L’auteur nous décrit sa vie de petite fille avec les trésors tout simples que s’inventaient les enfants.
Une jeune femme vient s’établir avec la famille. Elle fait les tâches ménagères, mais surtout, comme nourrice, va s’occuper avec amour de Line, la fille du couple mixte. La métis. L’auteure de ce roman.
Mais le jeune couple quitte le foyer familial
Il s’établit dans un espace à Hanoï où vivent des expatriés. Un espace protégé où les enfants vont vivre dans une liberté créative immense. La ville d’Hanoï va connaitre déjà une évolution fulgurante avec le décollage économique que le Vietnam va amorcer, au sein du « vol d’oies sauvages »[2] qui a emmené successivement les pays du Sud-Est asiatique dans l’émergence.
[JOA : j’ai passé quelques jours à Hanoï en septembre 2009, puis à Tam Dao dans l’arrière-pays montagneux, au Nord-Ouest de la ville. Une ville capitale dans une grande plaine alluviaire. Le souvenir enchanté de la ville centre, près du lac. Grouillante de vie et de mobylettes. De campagnardes qui sillonnent les rue s avec leur chapeau conique et leur palanche de produits maraichers et de fruits. Souvenir aussi de l’université de plus de 800 ans d’âge, le Temple de la littérature (voir ==> ICI).
Un magnifique édifice de bois, construit à la même époque que la Koutoubia de Marrakech (au XI° siècle). Une immense joie à circuler dans ce pays. Une émotion avec les souvenirs de mes engagements aux cotés des combattants vietnamiens dans leur lutte d’indépendance contre les Etats Unis. Un album photos très riche témoigne de ce voyage de travail et de découverte ==> ICI ]
Entre les deux espaces
L’auteure et son mari, avec leurs enfants, vont et viennent entre l’espace familial traditionnel et l’espace protégé où se concentrent les expatriés. Ba la grand-mère et Trang son mari vivent douloureusement ce départ du noyau familial qui disloque la communauté.
Ce n’est pas seulement la tradition qui est malmenée. C’est la base de la solidarité essentielle qui est minée. On voit là comment les sociétés développées ont construit des « assurances » impersonnelles qui ont permis cette émancipation des individus et la formation des familles nucléaires. Afin de réduire le besoin de cette protection solidaire.
La famille se disperse
Vers la Pologne où la fille ainée va partir avec son mari. Vers la France où les parents de Line et leurs deux enfants émigrent. A Blois puis à Paris. L’édifice communautaire se fissure et finit par s’effondrer. Ba la grand-mère se retrouve seule. Une situation inimaginable dans la société vietnamienne. (p 72) « La vielle femme esseulée, qui s’était défendue contre les coups [de son mari], contre les bombes, les guerres, les famines et les couches, n’avait plus rien à combattre. Autour d’elle, on avait déserté. »
Mais elle rebondit…. En s’emparant des écrans et des réseaux sociaux où elle s’engage dans des luttes sociales, à la base.
En France, Line commence une longue descente aux enfers
Elle se retrouve dans ce pays froid, sans couleurs, sans le bruit et le chaos d’Hanoï. Surtout, sans l’amour de sa grand-mère et de sa nourrice. Un amour immense, inconditionnel. Qui a effacé l’amour de sa mère, qui s’est tari.
Elle ne comprend pas ce pays où tout semble marcher d’équerre. Où l’on s’arrête au feu rouge. Elle se laisse dévorer dans une guerre intérieure dont elle ne sait pas bien désigner les acteurs. Line se laisse mourir. Elle a 14 ans, elle découvre la vie, mais la vie est trop dure sans l’amour des deux femmes qui l’ont portée depuis sa naissance. Et qui ont disparu brutalement avec ce départ pour la France. Pourquoi avoir quitté cette ville, Hanoï, qu’elle aimait tant ? Où elle était tant aimée.
Sa mère est trop occupée à s’intégrer dans cette difficile société française, pleine de codes à comprendre, à déchiffrer, à suivre. Elle ne voit pas sa fille s’effondrer lentement. Se laisser glisser vers la mort.
Line Papin décrit avec précision et émotion le jeu funeste qui s’est installé en elle entre la vie et la mort. Comme si le choix de vivre ou mourir était entre ses mains. Des mains qui ne pouvaient avoir un tel rôle à jouer pour une si jeune fille.
Une année à l’hôpital
Alors la « solution » raisonnable, c’est l’hôpital. Avec d’autres adolescents qui partagent ce dialogue permanent avec la mort. La vie à l’hôpital est comme suspendue, dans la douleur et l’incompréhension. De soi, des autres. La lecture, la littérature restent une des fenêtre sur la vie entrouverte pour Line. Line se réduit presque à ses os qui soutiennent tant bien que mal un corps décharné, sans appétit, sans désirs.
Les médecins apprennent au parents que leur fille de 15 ans ne grandira plus, qu’elle restera à la taille d’enfant qu’elle a. Le calcaire a bloqué la croissance de ses os. En outre, qu’elle ne pourra avoir d’enfants. Ce n’est pas heureusement ce qui va se passer dans la vraie vie.
Séjours à la maison et remontée dans le monde des vivants
Quand elle revient pour quelques jours chez ses parents, Line amène avec elle la mort qui l’accompagne depuis des mois. Et les choses ne se passent pas bien avec cette intrue qui s’impose, aux côtés de Line. Ou que Line impose à son père, à sa mère, à son jeune frère. Eux ne comprennent pas. Ils restent extérieurs à sa douleur. Le père dans ses études, la mère dans ses occupations, et le frère dans sa propre adolescence.
Encore seule, Line remonte lentement la pente. Retour au lycées, le cercle vivant des amies. Les amourettes. Les études. Compagne familière, la mort est progressivement repoussée. Le corps reprend des forces après l’extrême maigreur.
A aucun moment elle ne cite sa mère comme recours. Dans le roman, elle la nomme par son rang dans sa famille (la seconde fille) et par l’initiale de son prénom, « H ». Ni ne mentionne son père.
Le seul désir qui commence à éclore
Revoir le Vietnam ! Seule. Retourner à Hanoï, cette ville brouillonne, vivante, sale, chaotique, chaleureuse. Elle revient à 17 ans. Seule. Elle retrouve son grand-père car Ba sa grand-mère est morte. C’est le grand père qui était enseignant au village, pendant les guerres. Elle retrouve aussi sa nourrice qui l’accueille dans son amour intact malgré les années de séparation. Line se reconstruit par l’amour, lentement.
La double déchirure
Celle de l’arrachement à sa ville natale. Celle de l’arrachement aux deux femmes qui l’ont aimé, Ba la grand-mère et sa nourrice. Il faudra plusieurs retours à Hanoï pour que les cicatrices commencent à se refermer.
La force de l’écriture
Une écriture simple, directe, créative, qui procure un immense plaisir à la lecture. Et aussi, et surtout, une émotion, un partage des joies et des douleurs de l’auteure dans sa trajectoire douloureuse, vécue. Pour nous faire entrer dans la guerre intérieure qui déchire la jeune adolescente. Pour vivre avec elle son retour dans son pays natal, ses tâtonnement avec la langue un peu oubliée, sa découverte des bouleversements qui ont changé sa ville. Une histoire d’émigration, également.
Ce livre évoque pour moi celui de l’écrivain Bao Ninh qui parle de la guerre avec une bouleversante sincérité, un sens réflexif puissant. Son roman, « Le Chagrin de la guerre », nous livre une évocation sensible des ravages intérieurs que la guerre déclenche, dans son corps, dans ses amours… Pour sa note de lecture, voir ==> ICI
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Line Papin, dont le nom vietnamien est Xuân Linh, est une romancière franco-vietnamienne, née en 1995 à Hanoï. Fille de l’historien Philippe Papin et d’une mère vietnamienne traductrice, elle grandit au Viêt Nam, entre le milieu diplomatique des ambassades et l’environnement plus populaire de sa famille maternelle.
À l’âge de dix ans, elle déménage en France et change à plusieurs reprises d’établissement scolaire. Marquée par ce déracinement, elle souffre d’anorexie mentale et est hospitalisée un an. Après sa guérison, elle se tourne intensément vers la littérature.
Elle obtient en 2013 un baccalauréat général, mention très bien, puis suit une hypokhâgne et une khâgne au lycée Fénelon. Elle poursuit ensuite des études d’histoire de l’art et de cinéma à la Sorbonne.
À seize ans, Line Papin présente un premier manuscrit aux éditions Christian Bourgois. Sur leurs conseils, elle retravaille son texte et, à vingt ans, en soumet un nouveau, plus abouti, aux éditions Stock. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[1] Les relations entre les États-Unis et le Viêt Nam sont principalement marquées par la guerre du Viêt Nam (1954-1975). Après vingt années de diplomatie passive, l’administration Clinton a engagé en 1995 un réchauffement des relations. L’embargo économique américain a en effet été levé en février 1994, suivie par l’essor des volumes d’échanges entre les deux pays dans les années suivantes. D’après Wikipédia. Pour en savoir plus, voir ==> ICI
[2] La théorie du vol d’oies sauvages (en japonais : 雁行形態論, romaji : Gankō keitai-ron) est une théorie économique proposée par l’économiste japonais Kaname Akamatsu en 1937, et complétée par Shinohara en 1982.
Cette théorie décrit un modèle de développement économique qui vise à développer fortement l’industrie en partant d’une base modeste. C’est une théorie similaire au modèle d’« industrie industrialisante » décrit par Gérard Destanne de Bernis. D’après Wikipédia. Voir ==> ICI
Surtout, il décrit un processus où un pays leader (le Japon), va entrainer dans son sillage d’autres pays de la région par les échanges économiques et l’effet d’émulation : Singapour et Hong Kong, puis la Corée du Sud, Taïwan, puis la Thaïlande, la Malaisie, puis, enfin, la Chine et le Vietnam. Le poids de la Chine, tend à déséquilibrer ce schéma..
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