La haine de l’antiracisme, de l’anticolonialisme, ultime tentative de faire tourner à l’envers la roue de l’Histoire

Faire tourner la roue de l’Histoire à l’envers ?  Nous assistons, sidérés, à un déluge de haine contre tout ce qui ose associer les discriminations sociales dans la France du début du XXI° siècle avec la question des origines. Ce déferlement, appuyé par les déclarations gouvernementales, relève d’un déni total de la réalité.

Déni de la réalité documenté dans les études, vérifié chaque jour dans le vécu

Le lien entre les discriminations sous leurs multiples formes et leur source dans les origines marquées par la couleur, le nom… est largement documenté. Et depuis longtemps. Voir à ce sujet l’entretien du professeur François Héran [1].

Nier ce lien est une injure au vécu de millions de personnes qui subissent ces discriminations pour des motifs de couleur de peau, d’apparence, de nom. Un racisme insinueux. Un racisme qui ne se déclare pas dans les lois. Mais qui se pratique dans les faits. Discrimination à l’embauche, à l’accès au logement, dans le contrôle policier…

Une offensive idéologique tout azimuts

Non seulement ce lien est dénié, mais son affirmation est attaquée comme démarche… raciste ! Au motif que l’on « racise » une problématique sociale. Et on ajoute, pour la délégitimer (?), que cette « racisation » est une importation des Etats Unis. La confusion est à son comble !

Et le sommet de ce déchainement haineux est atteint quand on associe le racisme à ses racines coloniales.

« Racisme », mais aussi « laïcité ». Même la « République » est invoquée comme valeur réactionnaire quand on accuse les personnes discriminées de refuser les « valeurs de la République ».

Par un tour de passe-passe, les valeurs progressistes sont ainsi retournées à leur envers !

Ce déni des discriminations poursuit plusieurs objectifs

D’abord, dans la lutte pour l’hégémonie des idées qui circulent en France. Attaquer le camp progressiste, qui a eu longtemps la maitrise intellectuelle et l’avantage médiatique dans le champ des idées, relève d’une revanche. Cela s’inscrit dans la lutte sans fin que se livrent dans toutes les sociétés les camps « progressiste » et conservateur.

Mais aujourd’hui, le camp « progressiste » est affaibli

Cela justifie l’emploi de guillemets à « progressiste ». Ce camp est considérablement affaibli et divisé par sa double compromission historique sur le terrain de l’altérité et sur le terrain social. Voir « Nous avons perdu » ==> ICI

Certes, il demeure des forces qui continuent de s’opposer à ces manœuvres. Mais elles sont devenues peu audibles. Comme partout dans le monde, les agressions sociales et identitaires provoquées par la mondialisation libérale entrainent une demande « d’ordre » de larges fractions de la société. Une demande de politiques nationalistes, autoritaires, réactionnaires. Les dirigeants de droite extrême obtiennent des majorités électorales. Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Orban en Hongrie, Modi en Inde… ont rassemblé sur leur nom une majorité de voix lors de leur élection.

En France, on le voit avec la forte audience media des bateleurs de la haine. Et qui sont invités pour dire cela [2].

Des transfuges du camp « progressiste » en renfort de l’extrême droite

Autre signe d’affaiblissement : le passage d’individus marqués comme « progressistes » vers l’extrême droite. Passant dans le camp de la haine, ils emportent avec eux des piliers du camp progressiste.

Ainsi de la « laïcité ». D’une loi de liberté protégeant toutes les croyances (y compris la non-croyance), elle devient un outil de lutte contre l’Islam et les immigrés. De même avec le « racisme », devenu un thème de l’extrême droite, au nom de la lutte contre le prétendu « racisme anti-blanc ». Voir sur ce sujet l’ouvrage de Sylvie Laurent « Pauvre petit blanc » ==> ICI

Détourner l’attention des attaques sociales

Mais cette entreprise de division permet aussi de détourner l’attention des agressions sur le terrain social contre les classes moyennes et populaires. Agressions que les pouvoirs politiques mènent activement depuis des décennies.

Diviser la société, opposer entre eux les victimes des licenciements, de la dégradation des services publics, de la précarisation du travail est une tactique universelle. En ces temps de pandémie C19 par exemple, la société française paye cher la diminution des lits d’hôpitaux menée sans relâche sous les précédentes présidences.

Il y a enfin, derrière cette offensive, des calculs politiciens misérables

Des calculs misérables et d’avance voués à l’échec. La démarche a été déjà tentée en France par les précédents présidents. C’est, comme toujours, l’extrême droite qui en tire les bénéfices électoraux.

Extrême droite et islamisme radical : un renforcement mutuel. Des approches et des objectifs communs

Au final, cette récupération par les forces politiques qui font de la haine de l’autre et de la division leur fond idéologique renforce les courants radicaux islamistes.

Ceux-ci partagent avec l’extrême droite le même projet

L’extrême droite cherche à opposer la société française aux « musulmans » sensés n’en pas faire partie, être inassimilables. Les islamistes radicaux cherchent à opposer les « musulmans » au reste de la société française, peuplée de mécréants [3].

Les uns et les autres ont une même obsession : identifier et désigner son ennemi pour mobiliser les troupes de son camp contre l’Autre. Que la droite gouvernementale se prête à ce jeu est un signe des plus funeste.

Emergence des questionnements sur les cicatrices des dominations passées

Ce désastre idéologique que vivent les sociétés du Nord, et notamment la France, ressemble à une tentative désespérée de revenir aux situations antérieures. Des situations où la domination des maitres du Nord n’était pas contestée.

Cette tentative ne pourra empêcher l’avancée de l’Histoire. L’émergence au Sud et à l’échelle mondiale de générations instruites aux savoirs modernes est irréversible. Elle exclue tout retour à la soumission devant la vision dominante façonnée depuis des siècles par le Nord.

Avec la liberté de la création littéraire…

L’une des voix qui exprime le plus fortement à la fois la force destructrice de la domination coloniale, l’émergence de ces questionnements et la recherche d’un positionnement nouveau est portée par la romancière Léonora Miano. Notamment dans son livre Crépuscule du tourment (Voir la note de lecture de ce roman ICI)

Faire tourner la roue de l’Histoire à l’envers ? Léonora Miano

Quelques extraits tirés de cet ouvrage

« On nous a tant dérobé. On nous a arraché des pans entiers de nous-mêmes. Des morceaux de notre âme. C’est ce que nous cherchons. Comment redevenir nous-mêmes en totalité. » (p 89). « Les nôtres ne sont pas faits pour un système à ce point dépourvu de spiritualité. » (p 84).

Un abyme sépare les imaginaires sociaux des sociétés du Sud de ceux du Nord. « Le bonheur est une hypothèse formulée dans les salons du Nord. Pour nous c’est la vie qui prime. Bien des choses ont changé mais ce trait persiste. Ce que les sociologues du Nord ou de l’Ouest appellent la culture de la pauvreté. Ils nous méprisent de ne pas toujours demander plus à l’existence que ce qu’elle nous donne. De placer nos ambitions ailleurs que là où ils mettent les leurs. Notre civilisation est à l’opposé de toutes leurs conceptions. C’est pourquoi ils ne savent toujours rien de nous. C’est pourquoi prendre exemple sur eux serait un suicide. » (p 97)

L’urgence est de se réparer, de combattre sans haine. « (…) nous n’avons pas le temps de haïr. Nous ne pouvons-nous permettre de gâcher ainsi les forces qui doivent nous servir à rebâtir. (…) Je sais aujourd’hui qu’il nous appartient d’abord de nous réparer. A l’intérieur. De l’intérieur. » (p 107)

Les nouvelles générations se rebiffent

Et notamment celles qui sont nées dans les anciennes métropoles du Nord, issus de parents immigrés venant des empires coloniaux. Ici et là-bas sont interrogées les grandes fractures de l’Histoire qui ont laissé les profondes traces actuelles.

Nous n’en sommes qu’au début des grands questionnements de masse sur l’esclavage, le fait colonial, les dominations post coloniales, le racisme… Avec ses excès, ses dérapages, ses exacerbations inévitables.

Nous entrons en période de turbulences

Ce que l’on peut prévoir, c’est un approfondissement des déchirures au sein des sociétés du Nord. Et, probablement, un renforcement des positions des droites extrêmes dans les sociétés. Là où les visions se radicalisent et s’affrontent sur les mêmes territoires.

A l’échelle internationale, la tendance au raidissement des relations entre Sud et Nord va s’intensifier. L’usage des nouveaux rapports de force que les pays du Sud ont acquis va dérouter bien des analystes au Nord [4]. Et y exacerber les crispations identitaires des société. Funeste perspective !

Les agressions sociales se combinent avec les questionnements identitaires

L’idée du « Doux commerce » de Montesquieu [5] selon laquelle le développement économique apaise les tensions entre les hommes montre là son caractère fallacieux. L’effet sur l’équilibre des sociétés dépend de la nature du « développement économique ». Celui conduit par la mondialisation libérale exacerbe les tensions sociales qui se déplacent massivement vers des tensions identitaires. Et celles-ci enflamment les masses humaines en sinistres conflits de diversion.

Le retournement des mots en armes qui alimentent ces conflits joue là son rôle. A nous de déjouer ces pièges.

& & &

[1] François Héran : « La demande de justice ne divise pas la République, elle prend ses promesses au mot ». Entretien paru dans le journal Libération du 24 mars 2021. Voir ==> ICI

[2]  Le fait que certains d’entre eux soient condamnés pour provocation à la haine raciale ne détourne pas les médias de leurs funestes services Voir notamment ==> ICI

[3] Voir notamment Jeunesses et radicalisation sur les deux rives de la Méditerranée  ==> ICI

[4] Sur ce terrain, l’attaque en novembre 1979 de l’Ambassade américaine à Téhéran suivie d’une prise d’otages jusqu’en janvier 1981 a inauguré une nouvelle ère. Les règles écrites par les pays du Nord (en l’occurrence dans le domaine diplomatique) ne seront pas systématiquement respectées, dorénavant. Voir sur ce point  ==> ICI

La riposte du Nord s’établit dans la politiques des « sanctions ».

[5] Sur le « Doux commerce » de Montesquieu, voir ==> ICI


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