Ce texte, envoyé comme proposition de tribune libre à Le Monde et  Libération à Paris en juillet 2026, a été refusé par ces deux journaux. 

La paille dans l’acier 

L’évidence est désormais partagée : sous nos yeux, le monde bascule. La domination absolue des pays occidentaux recule. Le mantra du président américain Make America Great Again (Rendre sa grandeur à l’Amérique), sonne reconnaissance de la perte de cette grandeur.

Désormais, les pays occidentaux n’exercent sur le monde qu’une domination relative, mise au défi par de nouvelles puissances qui revendiquent de participer à l’élaboration d’autres règles du jeu mondial. Une élaboration bancale tant la situation demeure instable. Le dérèglement climatique et ses manifestations qui s’annoncent de plus en plus menaçantes ajoutent une incertitude inquiète aux horizons des sociétés.

Les sociétés, fiévreuses, se raidissent dans des crispations identitaire, au Nord, mais aussi au Sud (Inde, Afrique du Sud, Tunisie, Am. Latine..). Des forces politiques combinant ultra-libéralisme économique et autoritarisme progressent. Jetant un voile sombre sur les avancées démocratiques qui avaient, tant bien que mal, progressé ici et là dans les dernières décennies.

Le projet progressiste est en panne

Dans ce chaos, aucune force progressiste ne parvient à donner aux angoisses des sociétés une expression politique malgré l’évidence des urgences écologiques, sociales, démocratiques. Les recettes de progrès social et d’émancipation, élaborées à la fin du XIX° siècle, sont épuisées. L’effondrement dans le cauchemar du communisme en forme la manifestation la plus achevée. Ce texte tente une explication de ce paradoxe.

La modernité occidentale

L’émergence dans la petite « péninsule asiatique » que constitue l’Europe d’une puissance d’acier jusque-là inégalée a permis à ces pays de dominer la planète entière.

Cette modernité occidentale s’est construite sur des principes nouveaux qui, après de multiples et douloureux conflits en son sein, ont emporté l’adhésion des sociétés et consolidé sa marche. Egalité en premier, rompant avec des siècles de hiérarchisation sacralisée. Emergence du droit soutenant cette égalité, battant en brèche l’absolutisme des pouvoirs. Liberté de pensée, de croyance, d’organisation, d’expression. Mais aussi valorisation du travail.

Ces principes ont accompagné en effet un renversement radical du rapport au travail, passant d’activité vile réservée aux couches les plus basses de la société à instrument de salut chrétien. Ce renversement a formé les bases d’un développement économique sans précédent qui s’est accompagné, au prix de luttes sévères, d’avancées sociales sur la base du principe d’égalité. Malgré des luttes politiques intenses, ces avancées ont soudé les sociétés industrialisées. Lesquelles ont globalement soutenu les entreprises coloniales de leurs pays. Mais, également, se sont affrontées en deux conflits mondiaux au XX° siècle sur des bases nationales.

Mais cette modernité d’acier a comporté, dès l’origine, une immense faiblesse cachée. Une paille qui, plusieurs siècles après sa naissance, est en train de fissurer l’acier de sa dynamique triomphale.

La paille dans l’acier - détail

Détail d’une peinture de Jean-Louis Reynaud dit Cascade (1944-2023)

Cette paille, c’est le rapport à l’Autre non-occidental

Car l’Autre, reste exclu du champ de cette modernité dont, contradictoirement, la clé de voute est le principe d’égalité. Cette paille était présente dès la formation des Lumières. Tout cet immense effort de pensée s’est effectué en excluant du principe d’égalité, les peuples non européens. La paille est bien là, dès l’origine. Et un siècle plus tard, le penseur de l’émancipation, Karl Marx, mettra du temps à intégrer sur une base égale les peuples du Sud dans son analyse.

L’historien indien K.M. Panikkar, dans son ouvrage des années 1950 sur les rapports de l’Asie avec les pays européens, montre qu’à l’Age d’Or des Pays-Bas (XVII° siècle), les marchands qui faisaient d’Amsterdam la pointe avancée de la liberté et du droit, accueillant les minorités religieuses opprimées partout ailleurs en Europe, organisaient en Indonésie la déportation de dizaines de milliers d’esclaves chinois pour travailler dans les plantations d’épice.

Le « deux poids deux mesures » s’est ainsi installé dès l’origine au cœur des sociétés du Nord, et a façonné la pensée dominante avec une profondeur insoupçonnée. Ce « pli » profond est encore actif aujourd’hui.

Pourquoi cette persistance ?

Parce que c’est l’ensemble des sociétés des pays dominants qui a bénéficié de cette domination coloniale. Y compris les classes populaires, même si des inégalités sociales demeuraient, provoquant d’intenses luttes sociales. A la fin du XIX° siècle, Jules Ferry, fervent républicain face aux monarchistes, a envoyé à l’école tous les jeunes français. Dans le même temps, il a poussé les feux de l’expansion coloniale au nom des Lumières qu’il fallait répandre pour libérer de l’obscurité les sociétés du Sud.

Le mouvement ouvrier en Europe s’est montré timide dans le soutien aux forces qui résistaient aux avancées coloniales. Puis à celles qui ont revendiqué leur indépendance. La paille dans l’acier a bien été portée par la quasi-totalité des forces politiques, sociales et intellectuelles des pays dominants. Tous en position de surplomb, plus ou moins bienveillant, sur le reste du monde.

Aujourd’hui, émergent irréversiblement, des forces au Sud qui dénoncent, d’une façon forte et documentée, l’écart flagrant entre prétentions humanistes du Nord et réalité de leur pratique au Sud.

Consécutivement, une partie des sociétés au Nord se raidit, refuse cette évidence, tente d’effacer la réalité. Et, logiquement, remet en cause les principes mêmes qui ont fondé la modernité occidentale et avaient fait sa force : l’égalité, le droit, la liberté. Trump en est l’expression la plus forte !

La pensée progressiste

C’est aussi ce qui explique la paralysie du mouvement progressiste, au niveau mondial à proposer, hors ce surplomb, une alternative crédible aux sociétés. Des sociétés en proie aux atteintes sociales, environnementales, démocratiques.

Au Nord, de nouvelles générations émergent, avec une vision du monde débarrassée de cette « paille ». C’est dans cette direction qu’un espoir pourrait se reconstruire.

Jacques Ould Aoudia


On peut prolonger cette réflexion en lisant l’article, que nous avons publié en 2016, intitulé « L’échec de la pensée progressiste. Nous avons perdu »  ==> ICI

Make America Great Again (littéralement « Rendre l’Amérique à nouveau grande » ou « Rendre sa grandeur à l’Amérique »), abrégé MAGA, est un slogan politique utilisé par des personnalités politiques américaines, inventé par Ronald Reagan en 1980 avant d’être popularisé par Donald Trump en 2016. Pour en savoir plus, voir ==> ICI


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