« Le jour de l’assassinat du leader » de Naguib Mahfouz (1985). (Note de lecture)

« Le jour de l’assassinat du leader » de Naguib Mahfouz (1985) (Note de lecture)

Les germes des crises qui secouent les sociétés arabes sont présents depuis plusieurs décennies.

Ce très court roman est somptueusement construit autour d’une histoire d’amour où s’entrecroisent le poids écrasant du conformisme social, les ravages de l’ouverture économique libérale et les tentatives impuissantes d’affirmation des identités individuelles dans l’Egypte urbaine du début des années 80′.

C’est une écriture à trois voix, où s’exposent sentiments, doutes, impuissances. D’abord, le grand père Zayid, qui fait entendre un son de basse continue tout au long du récit. Il pense aux difficultés de son petit-fils Alwan et à son propre destin, au soir de sa vie. Tout en prières et en invocations, assumant sa vie passée d’intellectuel débauché et politiquement réprimé, dans le regret éperdu du grand dirigeant Gamal Abdel Nasser et de son panache, dans le mépris total de son successeur Anouar El Sadate, de sa politique d’Ouverture économique et de soumission à Israël. Ensuite le petit-fils Alwan, employé de l’Administration, tout juste payé pour subvenir chichement à ses besoins. Passé la trentaine, il vit encore chez ses parents, incapable de fonder un foyer par manque de moyens. Alwan rumine sans fin son ressentiment contre le système, et son impuissance à concrétiser le mariage auquel il aspire avec sa fiancée. Enfin la promise, Randa, la fille des voisins, qui aime Alwan et est aimé de lui. Fiancés officiellement, ils ne peuvent imaginer autre solution que le mariage, mais restent impuissants à sortir des convenances sociales qui les ligotent et le rend impossible : l’obligation d’avoir appartement et meubles conformes au statut qu’ils veulent tenir, à la soumission duquel ils sont convaincus qu’ils ne peuvent échapper.

Les deux tourtereaux tourmentés occupent un emploi obscur et peu valorisant dans la même administration, sous les ordres du même directeur. Celui ci, tout à l’inverse des deux fiancés, a totalement intégré les nouvelles normes de l’Ouverture (Intifah) : l’enrichissement personnel prime sur toute autre considération, reléguant intérêt général, traditions et honnêteté au rayon des vestiges ridicules du passé. Alwan et Randa se confronteront douloureusement et tragiquement à lui et à sa sœur, laquelle fraye dans les mêmes eaux que son frère.

Mieux que bien des études et rapports savants (comme le sera quelque 20 ans plus tard le roman d’Alaa al-Aswani « L’immeuble Yacoubian »), ce roman témoigne des effets, au cœur de la classe moyenne égyptienne, de la politique d’Ouverture et du nouveau positionnement du pays sur la scène internationale après son changement d’alliance au profit des États Unis.

Sur le plan extérieur, la période pendant laquelle se déroule le roman, qui prendra fin le jour de l’assassinat du président Sadate, se situe après le changement d’alliance de l’Egypte passée de la neutralité Tiers-mondiste  (les héros en seront notamment Tito, Nehru, N’Kruma, Ben Barkak, Nasser) au ralliement à l’URSS, puis à l’inféodation aux États Unis.

L’Egypte vit donc une Indépendance établie sur l’allégeance aux forces qui dominent le monde d’alors, après l’échec des tentatives de Non-Alignement: d’abord la soumission à l’URSS après le refus, sur injonction des États Unis, du financement du Barrage d’Assouan par la Banque mondiale. Puis trahison et retournement d’alliance en 1989 avec le refuge dans le giron des États Unis, en échange de la reconnaissance de l’Etat d’Israël et d’une rente annuelle de plus de 2 milliards de dollars qui fera de l’Egypte le second récipiendaire de l’aide américaine après Israël.

Les autorités égyptiennes conduites par le président Sadate, mettent alors en place l’Ouverture économique (Intifah). Celle-ci consacre la rupture de l’équilibre précaire que l’Egypte avait construit entre État et société après l’Indépendance, équilibre qui assurait un emploi public à tous les diplômés de l’enseignement supérieur sans considération de leur utilité sociale ni des équilibres budgétaires. Les effets de l’ouverture libérale ne tardent pas à se faire sentir (p 55) : inflation galopante, chômage des diplômés (« Il avait appris les métiers de rétameur, après avoir enfouis ses diplômes dans le premier bac à ordures venu » p 57), trafics en tous genre, corruption à visage découvert, main-mise sur les terres agricoles (oh combien rares dans la vallée du Nil), troubles confessionnels attisés par les politiciens, prostitution comme moyen de faire vivre la famille… puis répression policière (p 74) contre la presse et les partis d’opposition, les intellectuels qui refusent de se plier, les organisations islamistes et les coptes.

La classe moyenne qui s’était constituée à l’abri de l’Administration et des entreprises publiques est littéralement paupérisée. C’est ce que vivent Zayid, Alwan et Randa, tandis que prospèrent les petits et grands trafiquants, ces derniers ayant accaparé à bas prix les actifs publics que la nouvelle doctrine dominante, importée avec l’aide américaine, impose de privatiser, transformant les monopoles publics en monopoles privés.

Mais il est une autre lecture possible de ce texte, à l’heure où nous nous interrogeons sur ce qui travaille en profondeur les sociétés arabes au point qu’une partie de la jeunesse s’engage corps et âme dans le combat funeste des organisations islamistes. Le roman parle de l’émergence difficile, douloureuse, contrariée de l’individu dans les sociétés arabes. Alwan et Randa, sont des êtres démunis, égarés devant les premières bribes de liberté qu’ils doivent affronter (se marier par amour en s’affranchissant des arrangements par les parents), devant les enjeux de l’autonomie financière (être capable de quitter le domicile familial pour se marier et fonder un foyer). Des « individus incomplets », sans les clés pour comprendre le basculement du monde qu’ils vivent, le bouleversement des relations sociales qui les affecte personnellement, dépourvus des moyens pour assumer la nécessaire autonomie sans laquelle on se maintient dans la dépendance ou on sombre dans la misère. Des êtres incapables de trouver solution aux nouveaux problèmes que leur pose l’irruption de la modernité, une modernité importée, sans « passeurs » locaux pour la contextualiser, la retravailler, pour en faire une réelle émanation de la société. Ce qui en fait une modernité exogène, incompréhensible, hors de portée, réduite à ses aspects périphériques et superficiels  (boire de l’alcool, exhiber ses formes pour les femmes, accéder aux ustensiles modernes -automobile, téléphone, avion…-, mépriser les croyances et ses manifestations -faire la prière, porter le foulard…-). Des êtres coincés par les exigences de la consommation et de ses signes, incapables de revenir à la vie frugale qu’avaient connue les parents. Le salariat, la consommation jouent comme un processus à cliquet qui bloque tout retour aux solutions simples, frugales, antérieures aux solutions marchandes. La force du capitalisme est bien là.

Cette description d’individualités incomplètes, incapables d’assumer les embryons de choix qui mobilisent la responsabilité individuelle, annonce les fractures à venir, avec le réveil de l’intolérance religieuse et l’explosion des inégalités. Les ingrédients de la crise qui secoue les sociétés de culture musulmane et poussent à la violence extrême de larges fractions de la jeunesse sont bien là, dès le début des années 80′.

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