« Comment pouvons-nous connaitre la vérité ? » in « L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence » Immanuel WALLERSTEIN (note de lecture)

« Comment pouvons-nous connaitre la vérité ? »  in « L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence » Immanuel WALLERSTEIN (note de lecture)

Selon l’auteur, la pensée occidentale dominante a produit (et a été produite par) un universalisme qui a pris racine dans un premier temps dans une vision humaniste. Cet humanisme d’abord théologique s’est ensuite transformé, au cours du XVIII° siècle, en un humanisme séculaire porté par les philosophes. Mais face à l’enjeu de la certitude, et avec l’abandon du socle théologique, cet humanisme a été combattu comme incapable de prouver la vérité de ses assertions autrement que par des approches subjectives. Les certitudes de la science ont alors progressivement fait reculer le savoir basé sur l’humanisme, fut-il séculaire. Elles se sont imposées d’autant plus fortement qu’elles ont soutenu le progrès scientifique et ses retombées technologiques qui ont produit un nouvel universalisme : les vérités scientifiques sont alors décrétées « réellement universelles ».

Cet édifice a été nécessaire pour soutenir l’élan fabuleux du capitalisme, à la fois pour le nourrir des découvertes technologiques nécessaires à son expansion, mais aussi pour construire, dans l’imaginaire social, le soutien au système. Ce soutien a emprunté trois voies : « un dispositif contradictoire combinant des normes universalistes et des pratiques racistes-sexistes manifestes ; une géo-culture dominée par un libéralisme centriste ; et, rarement relevées, mais d’une importance tout à fait cruciale, des structures du savoir basées sur une division épistémologique entre les ‘deux cultures’ ». C’est ce dernier point qui nous intéresse ici.

Le système-monde capitaliste est en crise structurelle, et avec lui, les structures du savoir qui le soutiennent et le légitiment.

Comme on l’a vu précédemment, « l’humanisme sécularisé des philosophes était en lutte depuis plusieurs siècles contre l’hégémonie antérieure du savoir théologique. Mais, par la suite, il en est venu à être lui-même l’objet d’attaques cinglantes de la part de certains groupes de chercheurs qui commençaient alors à s’arroger le titre de ‘scientifiques’. » Ces scientifiques pensaient, comme les philosophes humanistes, que le monde était fondamentalement connaissable par la raison. Mais contrairement à ces derniers, ils ont privilégié l’accès à la vérité par les voies de l’investigation empirique pour déboucher sur des lois générales. « Aux yeux des scientifiques, la philosophie humaniste sécularisée ne faisait que proposer un savoir purement spéculatif qui ne différait pas vraiment, du point de vue épistémologique, de celui qui avait été proposé par les théologiens. La connaissance dispensée par les philosophes ne pouvait pas coïncider avec la vérité, car, soutenaient ils, elle n’était pas falsifiable (…) ». Les scientifiques ont, au XIX° siècle, pris un avantage décisif sur les philosophes car ils étaient capables de créer du savoir traduisible en inventions technologiques, particulièrement utiles pour l’extension capitaliste. Forts de cet avantage, ils ont poussé au divorce entre science et philosophie, qui s’est traduit par un divorce équivalent dans les structures universitaires. Les scientifiques ont soutenu que ce n’est qu’en utilisant des méthodes basées sur la recherche empirique fondée sur des hypothèses vérifiables que l’on pouvait atteindre la « vérité », une « vérité universelle ».

« Les humanistes ont violemment contesté le bien-fondé de cette assertion. Ils invoquèrent le rôle de l’intuition analytique, de la sensibilité herméneutique [1] ou du Verstehen empathique, pour parvenir à la vérité. Ils affirmèrent que leur type de vérité était plus profond et tout aussi universel que celui des généralisations scientifiques, souvent considéré comme local et hâtif. Plus important encore, les humanistes insistèrent sur le rôle central des valeurs, du bien et du beau, dans la poursuite de la connaissance, tandis que les scientifiques de leur côté mirent l’accent sur le fait que la science était objective et que les valeurs n’étaient jamais susceptibles d’être qualifiées de vraies, ni de fausses. Par conséquent, affirmèrent ils, le domaine des valeurs était étranger à celui de la science. »

De fait, après 1945, les scientifiques ont gagné. L’enjeu était non moins que de contrôler un flux important de ressources sociales et le système éducatif dans son ensemble. « Jamais auparavant, dans toute l’histoire du monde, il ne s’était ouvert un tel fossé entre la recherche du vrai et la quête du bien et du beau. Désormais, ce fossé était inscrit dans les structures du savoir et du système universitaire mondial ».

Il s’en est suivi une séparation étanche, à l’intérieur des facultés, entre les disciplines, qui a fait naître une séparation des savoirs, des publications, des systèmes de classements bibliographiques… Dans cette « déchirure » du monde de la connaissance entre les sciences naturelles et les humanités, les sciences sociales occupent une situation spécifique et ambiguë.

« Pour les sciences sociales, la question épistémologique est et a toujours été de déterminer la position de leurs spécialistes dans le plan de bataille des deux cultures. La réponse la plus facile serait de se contenter de constater que les sciences sociales sont longtemps restées profondément divisées sur les questions épistémologiques. Certains faisaient campagne pour se ranger du côté du camp scientifique, tandis que d’autres affirmaient leur appartenance au camp des humanistes. Mais pratiquement aucun d’entre eux n’a tenté d’élaborer une troisième voie ou posture épistémologique. Non seulement les chercheurs en sciences sociales se sont rangés à titre personnel dans l’un ou l’autre camp de ce que certains ont appelé la Methodenstreit, mais des disciplines entières sont passées du côté ou de l’autre avec armes et bagages. Dans la plupart des cas, l’économie, les sciences politiques et la sociologie rallièrent le camp scientifique (avec des dissidents et des déserteurs individuels, bien entendu). L’histoire, l’anthropologie et les études orientales rejoignirent généralement le camp humaniste. Du moins en est-il allé ainsi jusqu’en 1945. Par la suite les lignes de front disciplinaires se sont quelque peu brouillées (Wallerstein et al. 1996). A mesure que le système-monde s’enfonçait dans sa crise structurelle (…) les trois piliers des structures du savoir ont commencé à perdre la solidité de leur assise (…). Les universités ont commencé à réorienter leur rôle social dans une grande incertitude quant à leur nouvelle destination et à leur nouvelle mission.

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[1] De Wikipedia : L’herméneutique (du grec hermeneutikè, έρμηνευτική [τέχνη], art d’interpréter, du nom du dieu grec Hermès, messager des dieux et interprète de leurs ordres), est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.

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