Captation ou création de richesse ?

« Captation ou création de richesse ? Une convergence inattendue entre Nord et Sud » (publié dans Le Débat n°178 – janv-fev 2014 – Gallimard)

VERS UN CAPITALISME DE PÉAGE

La profondeur de la crise actuelle suscite une avalanche de réflexions dans de multiples champs. Ce texte apporte à ces réflexions un éclairage sur l’évolution du capitalisme occidental confronté d’une façon inédite à des acteurs nouveaux sur la scène mondiale : le capitalisme des pays émergents. La convergence entre le premier et le second, qui se mesure par la réduction des écarts dans les niveaux de richesse par tête, s’accompagne d’un déplacement du moteur même qui anime ces deux formes économiques, dessinant pour l’avenir un renversement possible du rapport des forces mondiales.

Pour soutenir notre propos, nous réduisons la réalité en deux formes idéal-typiques d’accès aux ressources : prendre comme le fait le frelon, ou créer comme le fait l’abeille. Depuis toujours, les hommes n’ont trouvé que ces deux façons d’acquérir des richesses matérielles et symboliques.

Prendre [1], c’est le moyen qui a prévalu universellement pendant des milliers d’années, pour que les puissants accèdent à une quantité importante de ressources, tandis que le reste de la population travaille dur et consomme peu, à hauteur de sa subsistance. Ce système a prévalu d’une façon exclusive sur toute la planète jusqu’à l’invention, il y a quatre à cinq siècles, de la matrice d’un nouveau système pour acquérir et accumuler des richesses : en multipliant celles-ci par la création. L’exception européenne était née.

En termes de production de richesse, la prédation est un jeu à somme nulle : ce qui est pris par les uns est soustrait aux autres. Dans les pays où elle prévaut, il n’y a donc pas de développement économique significatif : dans la prédation, l’enjeu majeur est de l’ordre de la répartition d’une richesse dont on ne se préoccupe pas d’accroître la quantité. Idéal-typiquement, la répartition, c’est le domaine du politique, puisque l’accès au pouvoir s’identifie à l’accès aux richesses. Dans les sociétés où la prédation domine, la lutte pour le pouvoir est l’activité principale des puissants. À l’inverse, la création est un jeu à somme positive, et l’enjeu se situe sur le terrain de la production/innovation. Nous sommes là dans le domaine de l’économie.

La prédation des puissants reste encore le modèle dominant aujourd’hui dans la plupart des pays du Sud, mais la situation évolue très rapidement et d’une façon inédite au Nord.

Prendre

Ce qui est associé à la prédation, dans un faisceau de causalités aussi complexes que circulaires, c’est la primauté du statut (« je prends par la force symbolique ou réelle de mon statut »), statut hiérarchisé et assigné selon de multiples formes qui tiennent plus à l’appartenance des personnes (lignée, tribu, caste, religion, couleur de peau…) qu’à leur activité et à leur mérite individuel. Ces assignations sont soutenues par de puissants imaginaires sociaux, tandis que le travail est perçu comme activité dévalorisée, voire dégradante [2]. La critique est impossible ou très fortement limitée, le changement est dévalorisé, l’homme effleure la nature sans chercher à la dominer, la soumission aux pouvoirs institués est la norme puisque les règles (et tout spécialement celles qui soutiennent la prédation des puissants) sont écrites par des instances intouchables : Dieu, les ancêtres… Les pouvoirs religieux soutiennent et entretiennent activement cet imaginaire, en échange de leur reconnaissance et de leur protection par le pouvoir politique. La quasi-identité entre pouvoir et richesse s’effectue sur un mode que nous évaluons, au Nord, comme informel, donc hors contrat écrit et opposable aux autres, même quand existent, en façade, tout un appareillage de lois et règlements formels (souvent importé du Nord et plaqué sur la réalité du Sud). Cette informalité est enracinée par la prévalence du caractère personnalisé des relations sociales qui se structurent en réseaux clientélistes, où dominent les relations de réciprocité du haut en bas de la société, où l’on échange protection contre soumission. Dans ce cadre, les ressources formelles dont dispose le pouvoir (le budget de l’État) pour stabiliser la société (pour neutraliser les prétendants au pouvoir) sont très faibles. Elles représentent dans les pays pauvres entre 15 et 25 % du pib (contre une part comprise entre 35 et 50 % dans les pays riches), pour un pib par tête qui représente dans les pays pauvres entre 5 et 20 % de celui des pays riches. En valeur absolue, on est ici dans un rapport de 1 à 66 entre les ressources publiques des pays pauvres et celles des pays riches (en prenant les positions extrêmes des chiffres cités). Dans les pays du Sud, la majorité des sommes redistribuées par les tenants du pouvoir s’effectue donc naturellement (nécessairement) selon des voies informelles [3].

On notera cependant que cette description du modèle prédateur emprunte essentiellement aux mots et concepts du Nord : informalité, relations clientélistes sont des termes puisés dans les notions forgées au Nord depuis les révolutions industrielles. Elles portent un biais normatif (péjoratif), comme ce que l’on appelle au Nord « corruption » qui est intégré au Sud comme norme sociale. L’informalité, qui couvre l’activité sociale et économique de l’immense majorité des populations de la planète depuis la nuit des temps, n’existe que par la mise en place des systèmes formels : à l’origine, l’activité est par nature informelle. C’est l’instauration de systèmes formalisés (impôt, cadastre, état civil…) qui rend informel tout ce qui ne se soumet pas à ces nouveaux dispositifs. Quand ceux-ci ne sont pas perçus comme légitimes par la société, celle-ci résiste à la formalisation des règles. Les modes de fonctionnement anciens, parfaitement naturels, légitimes, continuent alors d’être utilisés, tandis qu’ils sont, du jour au lendemain, rendus informels, donc illégaux [4].

Créer

Ce qui est associé à la création/innovation, dans un faisceau de causalités tout aussi complexes et circulaires, c’est la primauté de l’égalité des droits soutenue par la liberté de penser et d’agir par soi-même : chaque individu a la possibilité théorique d’accéder au pouvoir politique et économique, par une compétition dont la liberté est garantie par des règles écrites et globalement respectées. La critique est ouverte et protégée par des droits : les règles peuvent être contestées puisqu’elles sont écrites par les hommes, et non par des puissances intouchables. L’innovation est valorisée et soutenue par l’esprit critique. L’imaginaire social soutenant l’accès aux ressources a subi une révolution polaire par rapport au système où la prédation domine : ce n’est plus par le statut mais par le travail que s’acquièrent les richesses. De punition, le travail est désormais valorisé en soi. C’est sur lui que se fondent l’innovation et la transformation de la nature que l’on cherche à dominer. La proximité entre pouvoir et richesse est tout aussi forte que dans les pays de prédation, mais la forme des relations entre l’un et l’autre est radicalement différente. Au Nord, elle s’effectue pour une part majeure au travers de processus formels, relativement accessibles aux yeux des citoyens : le budget de l’État. Les ressources dont disposent les tenants du pouvoir pour stabiliser la société sont extrêmement importantes et sont majoritairement redistribuées d’une façon formelle, via la dépense publique. Le contrat écrit et opposable devient l’élément clé des régulations sociales et démultiplie à l’échelle systémique la confiance entre acteurs, entre acteurs et institutions, entre présent et futur : en soutenant la dépersonnalisation des régulations sociales, le contrat élargit à une très vaste échelle (jusqu’au monde entier) l’espace de sécurité des transactions, donc le marché, ce qui favorise l’accumulation de richesse à une échelle inégalée.

Ce processus de création/innovation a formé le système capitaliste, qui s’est avéré immensément puissant, donnant aux sociétés qui l’ont inventé il y a quatre à cinq siècles (l’Europe et ses avatars) une suprématie en force matérielle et symbolique qui leur a permis de prendre le reste du monde en domination, sous différentes formes. L’esclavage, la colonisation politique et religieuse, la domination économique et politique après la décolonisation en sont des modalités, tandis que ces sociétés dominantes élaboraient un imaginaire social pour soutenir et légitimer cette domination : l’universalisme [5].

Le capitalisme s’est dès l’origine déployé à une vaste échelle dans les économies-monde, en plusieurs vagues, suivies de périodes de repli. Depuis la fin du XIXe siècle, l’espace de l’économie-monde couvre la planète entière. Une des vagues de la mondialisation a déferlé sur la planète à la fin du XIXe siècle. Le moteur de celle-ci s’est massivement situé dans un processus d’innovation schumpétérienne (invention de produits et de processus de production) qui dans un second temps, après la Seconde Guerre mondiale, a soutenu le développement des classes moyennes, indissociablement associé à la consommation de masse (le modèle fordiste). Cette mondialisation s’est achevée à Nagasaki après deux guerres et une crise mondiales.

Moins de quarante ans après s’être reconstruit à l’intérieur des frontières nationales en produisant les « miracles » allemand, italien, japonais et français (tandis que les États-Unis et la Grande-Bretagne peinaient derrière avec une croissance très faible), le capitalisme s’est de nouveau déployé à l’échelle du monde, à partir des années 1980 porté par une nouvelle libéralisation des échanges commerciaux à laquelle s’est ajoutée une expansion inégalée des échanges financiers permise par les nouvelles technologies de la communication.

 Le nouveau visage de la mondialisation

Trois phénomènes d’ampleur gigantesque distinguent l’actuelle mondialisation des précédentes.

1) De nouveaux acteurs ont émergé hors du champ de l’Occident. À ce jour, ces nouvelles puissances apparaissent comme les principales bénéficiaires de cette mondialisation : elles sont en train d’acquérir la puissance économique pour pouvoir s’inviter à la table où l’Occident était jusque-là le seul à écrire les règles du jeu mondial. Or la grande nouveauté est que ces pays sont puissants (en richesse totale) alors qu’ils demeurent pauvres (en richesse par tête) : ils se comportent sur la scène mondiale comme des pays pauvres. Par exemple, dans les négociations climatiques, les pays émergents n’ont aucune perspective de réduction de leur consommation par tête, qu’ils considèrent comme une soumission aux exigences des pays riches.

2) C’est sur l’accumulation de ressources par le commerce de droits, et non plus par la création de biens, que le capitalisme de la mondialisation actuelle s’est construit majoritairement dans les pays occidentaux. La finance tournée sur elle-même et très marginalement vers le financement des activités économiques est l’activité emblématique de cette nouvelle orientation. Détachée de tout substrat matériel, cette finance constitue une puissance virtuelle : les droits émis sur des actifs financiers renvoient à l’infini sur des droits adossés à d’autres actifs financiers, sans passer par des actifs tangibles. De ce fait, ces droits n’ont de valeur que tant qu’ils demeurent crédibles : à la moindre défiance, l’édifice virtuel se fissure. Et cette puissance virtuelle a provoqué fatalement (puisqu’elle n’est limitée par aucune matérialité) un endettement colossal, endettement privé transféré largement aux États après la faillite du privé en 2007-2008. Sauf effacement massif qui ne peut survenir que de manière brutale, ces dettes grèvent pour plusieurs générations le futur des pays occidentaux. Parmi ceux-ci, les États-Unis bénéficient encore du « privilège d’empire » qui leur assure le non-remboursement des dollars qu’ils émettent, dollars qui s’accumulent dans les comptes des États et des banques du monde. L’Europe ne dispose pas ou plus de ce privilège : c’est elle qui va payer au prix fort et pour longtemps cet endettement massif.

Ce mode de fonctionnement du capitalisme conduit à un déplacement de richesse vers les couches les plus riches, sans en créer. Un capitalisme où les enjeux réels se situent sur le terrain de la répartition des ressources plus que sur celui de sa production, laissée aux pays émergents, là où des régimes autoritaires peuvent contrôler les grandes concentrations ouvrières qui effectuent ces productions de masse : nous vivons là, en Occident, un retour à la « case frelon » ! Désormais, l’innovation matérielle (et la production qui l’accompagne nécessairement) est de plus en plus le fait des nouvelles puissances économiques émergentes. À moyen terme, le déficit du solde commercial des pays du Nord (Allemagne excepté) a une signification profonde : il témoigne de l’affaiblissement structurel et durable des pays anciennement industrialisés, car on ne bâtit pas une puissance durable sur le financier, sur le virtuel, ni sur la consommation assise sur l’endettement.

3) Enfin, troisième différence, on commence à prendre conscience du caractère limité des ressources matérielles et de la fragilité de l’environnement, nous reviendrons sur ce point.

Le mode de fonctionnement actuel du capitalisme occidental est donc triplement menacé : par le déplacement, hors de son espace, d’une part croissante de l’innovation et de la production matérielle alors qu’il en avait jusque-là le monopole ; par le fait que sa domination financière virtuelle ne vaut que tant que les nouvelles forces émergentes acceptent cette convention en ne déchirant pas le voile pour dire « le roi est nu » (elles n’ont pas intérêt à déchirer le voile trop rapidement [6]) ; enfin, le rapport des pays riches aux ressources naturelles n’est pas extensible à toute la planète : les pays du Nord ne pourront maintenir leur niveau de consommation de biens matériels que tant que les autres puissances n’auront pas la force de les en empêcher.

Pendant des dizaines d’années, toute la pensée du développement a été guidée par le concept de convergence : les pays pauvres allaient « se développer » par un rattrapage progressif du niveau de vie des pays riches, en en adoptant les règles (le marché et la démocratie), ce qui allait ipso facto les transformer en pays développés.

L’idée de convergence a ensuite reflué, devant la réalité de la stagnation, voire du recul du développement économique dans de nombreux de pays, en Afrique sub-saharienne notamment : on a alors parlé de trappe à pauvreté, d’où les pays ne parvenaient pas à s’extraire, enrayant de ce fait le processus de convergence. On a parlé aussi de convergence conditionnelle, qui n’interviendrait qu’à partir d’un seuil de ressources.

Aujourd’hui, l’idée de convergence refait surface, mais pas du tout comme on l’imaginait : il s’agit d’une convergence qui prend en compte le mouvement de recul relatif des pays riches, qui se dirigent vers les pays émergents qui eux, sur le moyen-long terme, progressent à une vitesse notablement supérieure.

Vers un « capitalisme de péage »

Qu’observe-t-on dans les pays du capitalisme occidental ? Une croissance des inégalités des revenus et, plus encore, des patrimoines, un recul de la sécurité des classes moyennes qui avaient assuré la stabilité politique et économique du capitalisme fordien avec la consommation de masse. Et le resurgissement du statut. Cette exhumation sournoise du statut ne se traduit pas encore par des différences de droits formels entre les citoyens, mais par des formes sophistiquées de discrimination passant par un accès sélectif de fait aux biens publics (lesquels voient leur volume global reculer), par la ségrégation spatiale (allant jusqu’à la création d’enclos protégés d’habitations de luxe), la multiplication des clubs privés à accès limité. Le retour du statut prend aussi de multiples formes sur le terrain symbolique qui constituent autant d’éducation ou de tolérance à la discrimination sociale [7]. La restauration de la valeur positive du mot « privilèges » est symptomatique de cette évolution. Sur ce terrain, les immigrés du Sud dans les pays du Nord jouent les poissons pilotes de la discrimination et de la restauration du statut, de par leur infériorité en droit liée à leur non-citoyenneté [8].

Après les années du capitalisme fordien soutenu par la pensée keynésienne (les Trente Glorieuses en France) qui se sont achevées en 1973 avec le premier choc pétrolier, la croissance de la consommation de masse a été maintenue par deux expédients : l’accès aux biens matériels à bas coûts provenant des pays émergents (vêtements, biens électroniques…) et l’endettement des classes populaires et moyennes. Ces deux expédients ne sont pas durables : l’un creuse le chômage, et l’autre l’endettement. Cumulés, ils approfondissent la crise.

En Occident, les « modèles économiques » d’accumulation passent désormais de plus en plus par l’exploitation de droits : droits financiers principalement virtuels, mais aussi droits d’usage (Internet, téléphone mobile, logiciels), droits d’accès (à des biens culturels, des informations, des services), droits de reproduction, de diffusion. L’Occident s’est ainsi engagé dans un mode d’accumulation éloigné des enjeux de production et tourné vers la captation de ressources par la capacité de ses grandes firmes multinationales dans la finance, l’informatique, la communication à s’imposer, avec la complicité active des États, sur le passage de flux monétaires gigantesques et d’en prélever une part : un  capitalisme de péage (gate keeper capitalism). Dès lors, les États ont pour mission de faire respecter ces droits, si possible au niveau international [9].

On se trouve là devant un fait social total : grâce aux règles forgées par des États capturés par les grandes firmes [10], les revenus prélevés sur une masse démesurée de droits financiers et économiques déforment à l’avantage des couches les plus riches des sociétés du Nord la répartition des revenus, tandis que les droits sociaux se réduisent : précarité et insécurité du travail accrues [11], protections sociales en diminution, chômage de masse persistant, recul de la valorisation du travail.

N’accroissant pas la richesse totale, ces ressources, prélevées sur les droits financiers et économiques, en déplacent une part : on est là dans le transfert de richesse, pas dans la création. Les enjeux portent ainsi moins sur la production de richesse que sur sa distribution [12]. On est dans un mouvement (très sophistiqué) de retour vers la prédation.

Les inventions techniques ne portent plus sur des produits ou des procédés qui améliorent massivement les conditions de vie des populations en réduisant la peine au travail ou à la maison, comme ce fut le cas jusqu’au dernier tiers du xxe siècle, mais sur la création de nouveaux accès payants à des « droits » toujours nouveaux, à des espaces de communication ou d’information toujours plus larges, étendant sans limites la marchandisation des biens, des services, du temps, du savoir, des loisirs, des croyances et même des droits… Ainsi, à la recherche de nouvelles ressources, les États vont jusqu’à marchandiser la citoyenneté : en Espagne et à Chypre, ils attribuent la nationalité espagnole ou chypriote aux étrangers qui investissent dans ces pays un certain montant financier !

L’innovation et la critique, les deux faces de l’« exception européenne », à la base même du capitalisme occidental, sont atteintes : l’innovation se situe désormais majoritairement dans la finance [13], dans les modèles économiques « de péage », érodant l’imaginaire social de valorisation du travail. La seconde (la pensée critique) est pour le moins mise en question. Le capitalisme occidental dans ses dérives inégalitaires a besoin, en effet, de construire un imaginaire social de soumission pour maintenir au pouvoir des élites oligarchiques qui éjectent de la table du banquet une masse toujours plus grande de personnes : d’abord les classes populaires dans les années 1980 et 1990 (avec la désindustrialisation), ensuite les classes moyennes, depuis le début des années 2000. La critique recule, la norme s’installe [14], médias et pouvoir se confondent.

L’exercice est complexe, car la dévolution du pouvoir politique par des élections formellement libres et non frauduleuses demeure en place, qui permet, en théorie, de changer les dirigeants. Mais les « alternances » ne modifient plus les politiques, désormais sous la servitude volontaire des politiciens aux marchés internationaux : les partis sociaux-démocrates se sont soumis aux fondements du libéralisme économique. Dès lors, la société se fractionne, entre les bénéficiaires de la mondialisation (ceux qui votent pour les partis de gouvernement) et les exclus, qui se dirigent en majorité vers les partis xénophobes.

L’imaginaire social qui soutient ces évolutions prend deux dimensions : il martèle la suprématie de l’économie comme référent dominant du fonctionnement des sociétés, avec la complicité active d’une armada d’économistes, sous la croyance qu’il n’y a pas d’alternative (« There Is No Alternative ! » le fameux tina de Margareth Thatcher). De ce point de vue, la crise financière de 2007-2008 vient à point nommé pour donner au recul des droits et protections sociales une dimension « inéluctable » en invoquant le poids de la dette publique, et accentuer la soumission des classes moyennes. Or l’envolée de la dette publique à partir du début des années 1970 tient à la masse cumulée des intérêts versés par l’État aux banques internationales privées après que les Banques centrales ont été interdites de souscrire de la dette publique. En France, le total de la dette de l’État (près de 1 900 milliards d’euros) est d’un montant proche de ce cumul d’intérêts versés par l’État aux banques privées depuis 1971. Une part du creusement des inégalités passe par ce canal. L’incapacité supposée de « maintenir le modèle social européen » tient à ce déplacement de ressources vers les systèmes financiers depuis quarante ans.

Ce que nous vivons actuellement est moins une crise économique qu’une crise de l’économie comme référent majeur de l’imaginaire social dominant : l’économie comme argument ultime commence à épuiser ses effets, puisqu’elle n’est plus associée à un progrès, mais à une série de contraintes et de reculs : subir l’austérité, le chômage massif et durable, réduire ses droits sociaux acquis, rembourser la dette [15]….

Mais ce n’est pas suffisant : il faut aussi détourner le regard sur l’Autre, désigné comme l’ennemi permanent, omniprésent. La ficelle est aussi vieille que le monde : l’étranger est la cause de tous nos maux, il nous menace. Le « gouvernement par la peur » s’installe. On entre dans une société de défiance croissante, le lien social se délite, on assiste à la radicalisation de l’individualisme [16]. Les « tribus » modernes se développent, certaines pacifiques et autocentrées (clubs formels ou informels autour du tatouage, des Harley-Davidson, du saut en parachute, de diverses spiritualités…), d’autres plus ou moins agressives (supporters de club de football, adhérents à des croyances exhumées, sectes d’extrême droite…). Sur des modes spécifiques, toutes ces « tribus » fractionnent nos sociétés. Des initiatives alternatives locales voient le jour, qui contestent la solitude et le désordre établis en restaurant des formes anciennes de solidarités ou en élaborant de nouvelles (amap, sel…[17]), adossées souvent à des visions écologiques, prises ou non dans des voies spirituelles… Mais ces mouvements non fédérés restent marginaux ou, quand ils s’étendent, font feu de paille, tant ils demeurent « amoureux d’eux-mêmes »[18].

Les partis de gauche se retrouvent face à leur impuissance historique à comprendre et prendre en compte la double blessure qui déchire les sociétés occidentales, sociale et identitaire, laissant la voie libre aux forces d’extrême droite qui instrumentalisent sans peine la perte de sens et d’identité à leur profit. Sans réponse sur la question identitaire, la social-démocratie l’est également sur la question sociale, car elle a intériorisé l’impuissance à inverser la dérive structurellement inégalitaire du capitalisme actuel. En échec sur les deux faces de la blessure des sociétés, la pensée de gauche sombre et laisse les peuples à la merci des forces de droite qui avancent sur le terrain électoral et s’arment pour les combats à venir. Depuis toujours, cette question identitaire est le trou noir de la pensée progressiste, tant politique que syndicale, confinée dans le social et l’économique, enfermée dans un héritage étriqué et figé du marxisme qui rejoint là l’approche matérialiste du libéralisme.

Le fractionnement des sociétés entraîne insécurité et violence. En réponse, les pouvoirs se durcissent et font reculer les droits et les libertés. Le libéralisme se révèle comme un système autoritaire qui attaque les libertés individuelles et collectives[19] tout en élargissant les libertés de mœurs, ce qui tend à retourner les individus sur les espaces individuels ou micro-collectifs, en écho à la radicalisation de l’individualisme. Sous cette dérive tout à la fois autoritaire et permissive, le rapport de filiation s’affaisse au plus profond des soubassements anthropologiques de nos sociétés[20].

L’État capturé

Aux États-Unis comme en Europe, le renflouement des systèmes financiers sans contreparties ni restauration du contrôle politique sur les régulations financières après la crise ouverte en 2007 en dit long sur la répartition réelle du pouvoir entre la finance et le politique [21]. Malgré son ample dénonciation, « la privatisation des profits et la socialisation des pertes » a fonctionné pleinement, rendant encore plus évidente l’impuissance des politiques, et celle de la démocratie à défendre les intérêts de la majorité : pourtant, « nous sommes les 99 % ! », disaient les Indignés qui occupaient un square près de Wall Street à New York.

En donnant aux grandes firmes capitalistes une puissance inégalée et les moyens de se soustraire aux législations nationales (notamment en matière fiscale), la capture du politique par la richesse a pris une ampleur inédite dans les pays du Nord. Dans la finance, mais aussi dans l’agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique, l’énergie, l’armement (plus discrètement), les grandes firmes multinationales élaborent en petits comités des normes à l’échelle mondiale et dictent leurs règles aux États occidentaux qui se sont rendus volontairement impuissants. Outre les effets sociaux et environnementaux que cela entraîne, c’est bien la démocratie qui est en jeu : la mise hors du contrôle politique de ces acteurs puissants mine le politique dans les sociétés occidentales.

Le capitalisme de la mondialisation actuelle connaît aussi des reculs sur le terrain du droit : les dirigeants (les oligarques) s’affranchissent de plus en plus des règles : Berlusconi en est la caricature. En banalisant l’enrichissement par le viol des lois, leur non-respect se répand dans la société [22], l’imaginaire social du Nord se fissure.

Il semble ainsi que l’on assiste aujourd’hui à une véritable convergence entre le Nord, où le contrat, la valorisation du travail, l’égalité devant la loi, le respect des libertés, le poids des classes moyennes…, tout ce qui avait fait la force et le succès du capitalisme occidental reculent, tandis que chacun de ces éléments progresse, certes inégalement et selon des voies singulières, dans les pays du Sud les plus dynamiques. Le monde bascule : des abeilles deviennent frelons au Nord, des frelons deviennent abeilles au Sud.

La précédente mondialisation s’est refermée après de gigantesques désastres : deux guerres mondiales, une crise économique et sociale majeure. Celle que nous vivons a introduit de nouveaux acteurs qui contestent de fait le monopole de la modernité et de la puissance jusqu’ici apanages de l’Occident, tandis que celui-ci marche au-dessus du virtuel dans l’illusion de sa maîtrise.

Un versant de la mondialisation, qui a mis en frottement à une échelle inédite les individus de peuples différents, semble cependant irréversible : l’extension des moyens de communication et les migrations nous exposent à un niveau inégalé de confrontation à la différence. Le défi posé aujourd’hui à l’Occident est sa capacité à abandonner sa position de surplomb sur le reste du monde, à tenir compte de l’autre dans une relation d’égalité [23]. C’est en renouvelant sur des bases radicalement nouvelles cette relation à l’autre que l’on pourra s’attaquer, ensemble Nord et Sud, aux autres défis qui sont devant nous, à commencer par le défi de l’écologie.

Les sociétés occidentales, fractionnées et rendues impuissantes par la capture du politique par les marchés, sauront-elles forger les outils conceptuels, idéologiques, politiques et organisationnels pour enfourcher les enjeux écologiques afin de s’ouvrir de nouveaux horizons, tant en termes de modification radicale de la production (en contenu physique et énergétique) que de consommation matérielle (en réduction inéluctable) et finalement, en termes de vivre-ensemble ?

La « survie de l’humanité » pourrait pourtant devenir le nouveau support du référent extérieur réglant les passions humaines en Occident depuis que l’économie, après la religion, est en passe d’épuiser ses effets.

Jacques Ould Aoudia.

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[1]. Le parti pris adopté dans l’ensemble de ce texte est d’utiliser le plus possible des termes courants plutôt que des termes savants (par exemple, ici, on pourrait faire référence à la rente). Nous cherchons, par ce procédé, à élever le niveau d’abstraction tout en tentant de réduire les obstacles à l’entrée dans le texte, chaque fois que cela n’en altère pas la précision.

[2]. Le travail vient du mot latin « tripalium » qui désignait un instrument de torture à trois pieux. Dans le Bassin méditerranéen, l’usage était que les hommes importants se laissent pousser l’ongle de l’auriculaire pour signifier qu’ils ne travaillaient pas. Travailler était alors assimilé au travail manuel.

[3]. Mushtaq Khan, «Vulnerabilities in Market-led Growth Strategies and Challenges for Governance», DFID Research Paper Series on Governance for Growth. School of Oriental and African Studies, University of London, Londres, 2008.

[4]. Ces remarques renvoient à une question plus large : comment penser le Sud avec les mots et les concepts du Nord ? Les concepts endogènes aux sociétés du Sud restent à élaborer.

[5]. Immanuel Wallerstein, L’Universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence, Demopolis, 2008.

[6]. Mark Leonard, What Does China Think? Londres, HarperCollins, 2008.

[7]. Ainsi de la multiplication des classes dans les vols des compagnies aériennes. Air France offre maintenant trois statuts différents, qui donnent droit à des prestations différentes dans les avions et dans les aéroports.

[8]. Emmanuel Terray, « Délocalisation sur place, libre circulation et droits des migrant·e·s », À l’encontre, avril 2008.

[9]. Ahmed Henni, Le Syndrome islamiste et les mutations du capitalisme, Non-Lieu, 2008.

[10] .Simon Johnson, « The Quiet Coup », Atlantic Monthly, mai 2009.

[11]. Pierre Dardot, Christian Laval, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

[12]. À noter que la pensée islamiste en matière économique est très confortable avec ces nouvelles orientations du capitalisme occidental. En effet, cette pensée porte principalement sur la répartition d’une richesse dont on ne se préoccupe pas de savoir comment elle est créée ou comment l’accroître.

[13]. En France, près de 60 % des promotions de l’École Polytechnique se destinent aux métiers de la finance.

[14]. Jean-Paul Fitoussi, Le Débat interdit. Monnaie, Europe, pauvreté, Arléa, 1995.

[15]. Jean-Pierre Dupuy, « La “Croissance” sans fin », Le Monde, 8 septembre 2013.

[16]. Sophia Mappa, « L’individu et le collectif à l’heure de la participation de la société civile, une analyse comparée », in Sophia Mappa (sous la dir. de) Les Impensés de la gouvernance. La société civile réponse à la crise ? Karthala, 2009.

[17]. amap : Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne ; sel : Système d’échanges locaux (voir les sites en ligne).

[18] ? Thomas Frank, « Occuper Wall Street, un mouvement tombé amoureux de lui-même », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

[19] .P. Dardot, Ch. Laval, La Nouvelle Raison du monde, op. cit.

[20]. Pierre Legendre, La Fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, 1996.

[21]. S. Johnson, « The Quiet Coup », art. cité.

[22]. « Quand chacun fait ses règles, tout se dérègle », affiche un slogan dans les bus de la ratp à Paris.

[23]. Mohamad Mahatir, « L’Occident doit imiter l’Asie. Sortir de la crise et de l’eurocentrisme », Le Monde, 18 janvier 2012. Voir aussi Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La Découverte, 2013.

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