« Un fils en or » de Shilpi Somaya GOWDA (note de lecture)

Un roman sur le Sud et le Nord. Au cœur du sujet de ce site ! Le Sud, c’est ici l’Inde rurale du Gujarat, prise dans les croyances et les règles ancestrales. Le Nord, c’est l’Amérique, prise dans d’autres croyances et règles dites « modernes ». En Amérique, nous sommes dans l’Etat du Texas et plus précisément un grand hôpital prenant en charge les personnes en difficultés sociales.

Anil, jeune indien fils de propriétaire foncier, est le « Fils en or »

C’est le principal personnage du roman. Il part aux Etats Unis terminer ses études de médecine. Il découvre ce Nord mythifié. Ses conditions de vie. De travail dans un hôpital ultra moderne. Les relations sociales basées sur l’individu, la compétition et la liberté.

Anil s’affronte à la dure concurrence entre apprentis médecins à l’hôpital. Il va découvrir que l’accès aux places convoitées s’effectue sur la compétence… mais aussi sur les relations. En un jeu subtil, non écrit, mais réel.

A la mort de son père, Anil reprend sa succession dans la fonction d’arbitre, de médiateur, dans le village où habite sa famille depuis des générations. De Dallas au Texas, et par téléphone, il propose des solutions pour dénouer chaque semaine les conflits entre villageois, souvent au sein même des familles, pour des histoires d’héritage, de propriété, de mariage…

Enfant, Anil a joué avec Leena

La fille d’un des métayer de son père. Ils ont couru dans les champs. Leena a montré son habileté, sa hardiesse à monter dans les arbres et à se cacher dans les ravines. Une vraie relation s’est construite entre les deux enfants. Adolescents, ils ont éprouvé mutuellement les premières émotions de l’amour.

Leena suit le parcours d’une jeune femme des classes pauvres de l’Inde

Elle est mariée avec un homme d’un village éloigné. Ses parents ont respecté la coutume de la dot, qui consiste à donner à la famille du mari une somme importante. Très importante. Cette coutume est interdite par la Loi. Mais ne pas la respecter entraine un déshonneur irréparable. Alors, violer la Loi de l’Etat est la règle qui vous maintient dans l’honneur familial. Les parents de Leena ont dû emprunter au père d’Anil pour constituer la dot.

Ce mariage est un désastre

Leena est reçue comme une bonne par la famille du mari. Pire, comme une esclave. Elle est harcelée, battue, écrasée de travail. Seuls les deux très jeunes enfants de sa belle-sœur lui vouent d’emblée un amour sans réserve. La famille du mari se plaint à ses parents de la paresse et de la maladresse de Leena. Ceux-ci tentent de compenser leur mécontentement par des cadeaux : argent, bijoux, saris. La famille de Leena emprunte encore.

Au bout d’un an de mariage, et pour avoir demandé à rendre visite à ses parents, Leena est sauvagement agressée par son mari qui l’asperge d’essence et met le feu. Gravement brulée, elle s’enfuit et rejoint ses parents. Pour ceux-ci, le départ de leur fille est un déshonneur total. Le père va se suicider, incapable de rembourser les dettes contractées. Surtout, d’assumer l’échec du mariage de sa fille. Leena vit désormais seule avec sa mère.

A 10.000 km de là, Anil subit l’ultra violence de jeunes hommes racistes

A Dallas, Anil a noué une liaison avec Amber, une jeune femme qui travaille dans une salle de sport. Une découverte totale pour Anil pour qui l’amour se confondait avec le mariage. Amber, d’une famille d’agriculteurs dans le Texas profond, tente de présenter Anil à sa famille. C’est un échec. A leur retour à Dallas, Anil et ses amis, Mahesh et Baldev, indiens comme lui, se font agresser par trois suprémacistes blancs qui ne supportent pas la relation entre Anil et Amber. Baldev est très grièvement blessé. Il restera des mois à l’hôpital pour réparer les effets de l’agression raciste dont ont été victimes les trois amis. Mais aucun d’entre eux ne portera plainte auprès de la police. Ils ont trop peur de la violence de ces jeunes hommes qui vivent dans leur quartier.

Les obstacles entre Anil et Amber ont raison de leur relation. Ils se séparent. D’ailleurs, Anil n’a pas osé parler d’Amber à sa famille.

« Un fils en or » de Shilpi Somaya GOWDA (note de lecture)

Anil poursuit sa formation à l’hôpital

Son enjeu principal est de conforter la confiance en lui, comme médecin, capable de sauver des vies, d’apaiser la souffrance. Il s’affirme progressivement comme médecin compétent, avec l’aide de Sonia, médecin d’origine indienne, chef de département, qui le soutient dans sa progression.

Sur le thème des différences entre Sud et Nord, les trois amis se posent les questions que tous les migrants du monde rencontrent dans l’exil

Doivent ils respecter les règles du pays d’origine, comme l’interdit alimentaire de la viande ? S’en affranchir ? Faut-il rentrer au pays après les études ? Ou s’intégrer dans ce vaste pays ouvert que sont les Etats Unis ? Ou encore émigrer dans un tiers pays, comme l’Australie, à l’écoute des opportunités qui s’offrent à des jeunes disposant de solides formations acquises aux Etats Unis.

Vont-ils laisser leurs parents arranger pour eux un mariage dans leur région d’origine ? Ou vont-ils épouser une Américaine ? Comment parler de leur vraie vie à leurs parents quand ils rentrent dans leurs familles en Inde ?

Au cours d’un séjour dans sa famille, Anil retrouve Leena

Leena se reconstruit autour d’une activité. Elle fabrique des poteries qu’elle vend au marché, bravant l’opprobre qui la couvre. Elle qui a quitté son mari. Anil revient dans village. Il monte un dispensaire informel ouvert aux paysans, auquel il associe Leena. Il apprend alors la vérité sur la fuite de Leena. Son amour pour elle se réveille. Il rêve de faire sa vie avec elle, de les emmener, elle est sa mère, au Texas.

Les deux mères se dressent contre ce projet. Celle de Leena parce qu’elle s’estime humiliée par la famille d’Anil. Celle d’Anil parce que ce serait doublement déchoir que d’épouser Leena. Parce qu’elle d’une classe inférieure. Mais surtout, parce qu’elle a fui le foyer que la tradition lui imposant de construire avec son mari.

Alors que la famille du mari continue de harceler Leena, Anil décide de les affronter

Il a appris que le mari de Leena a tué sa première femme et a dissimulé son crime. Avec ses frères il monte une opération contre cette famille indigne. Et dénonce le crime à la police nationale. Les frères et le père sont sous les verrous. Leena est désormais libérée de sa peur. Mais elle refuse l’offre d’Anil. Sa vie est sur cette terre, auprès de sa mère.

Quelques années après…

Anil a épousé aux Etats Unis la sœur de Sonia. Une Indienne née aux Etats Unis. Un compromis entre les deux cultures. Ils ont développé une activité économique à partir d’un produit traditionnel commercialisé dans le monde. Avec ces ressources, ils ont monté en Inde un dispensaire sur le lopin de terre de la famille de Leena. Le dispensaire porte le nom du père de Leena. Qui s’était donné la mort pour ne pas pouvoir affronter le déshonneur. La réhabilitation de la jeune femme est totale. Leena travaille dans ce dispensaire, avec la sœur d’Anil.

Une happy end en quelque sorte

Anil et Leena sont proches dans l’activité professionnelle du dispensaire. Mais chacun a suivi son chemin. Anil est un médecin américain confirmé. Bien installé dans sa vie aux Etats Unis avec sa femme. Ils reviennent régulièrement en Inde pour soutenir le dispensaire.

Leena a reconstruit sa vie sur place, auprès de sa mère. Elle a conquis son autonomie contre la mauvaise réputation de la tradition qui l’accable.

« Un fils en or » de Shilpi Somaya Gowda met en scène le déchirement de la migration du Sud vers le Nord

La douleur de quitter le monde du Sud. De s’arracher aux valeurs, pratiques et croyances qui ont soutenu la vie depuis des siècles. Mais aussi la découverte des opportunités qu’offre le monde du Nord. Et la difficile intégration dans cette société et celle de l’apprentissage de la liberté.

Le roman montre aussi les cotés les plus violents de chacune des sociétés

Là où des croyances aussi différentes conduisent à d’immenses souffrances. Celles entrainées par l’exploitation des aspects les plus dégradants de la tradition. Dans la soumission aux coutumes qui pèsent sur les femmes. Mais aussi, au Nord, celles entrainées par le rejet de l’autre. L’incapacité à accepter l’autre comme égal et la haine aveugle qu’elle procure.

L’écriture de l’auteure nous fait partager avec subtilité les pensées de ces deux jeunes indiens aux destins si différents

Le récit montre avec une grande finesse les linéaments de la pensée d’Anil et de Leena. La question de la migration est traitée avec profondeur. Dans l’aller-retour de la pensée entre ici et là-bas. On pense au roman de Chimamanda Ngozi Adichie « Americanah » (voir ==>  ICI).

La fin du roman est un peu surprenante par le « rose bonbon » qui colore sa chute. Mais l’œuvre garde toute sa puissance dans la vitalité de l’écriture à dépeindre ses personnages. Sa lecture est source d’un intense plaisir à partager leurs hésitations, leurs doutes. Et la façon dont chacun d’eux forge, dans la douleur, ses certitudes. Celle d’Anil. Celle de Leena.

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Pour en savoir plus sur l’auteure, voir ==> ICI