« Remède à l’accélération » de Hartmut ROSA. Impressions d’un voyage en Chine et autres textes sur la résonnance. Hartmut Rosa nous livre ici un recueil de courts textes sur la modernité et son développement actuel, la « modernité tardive ». Celle-ci est le résultat, selon lui, d’un phénomène qui a pris une ampleur nouvelle, l’accélération. L’accélération résulte de la généralisation de l’impératif de croissance qui s’est répandu avec la mondialisation. Son analyse de l’accélération est particulièrement pertinente dans ses multiples développements mortifères : dans notre relation aux autres, au travail, à l’espace, à soi-même.

Il cherche à définir des remèdes à ce phénomène

Et élabore ainsi une réponse. C’est la « résonnance ». C’est-à-dire le rapport que nous entretenons avec notre environnement : les autres, la nature, l’art… Et comment ces éléments extérieurs résonnent en nous, dans notre esprit, dans notre corps, dans nos affects… Hartmut Rosa n’hésite pas à mettre sur la table de son élaboration sa propre subjectivité, ses émotions, ses sentiments. La lecture de ces textes m’a bouleversé en ce qu’elle m’a questionné sur ma vie, sur mon rapport aux autres, au monde.

J’ai lu cet ouvrage avec d’autant plus d’intérêt et d’émotion qu’il provient de la dispersion de la bibliothèque de Xavier Ricard [1]

« Remède à l’accélération » : découvrir la « vie bonne » [2]

L’auteur veut dépasser les enseignements de son maitre, Axel Honneth [3].  Celui-ci fait de la « reconnaissance » le principal ressort du comportement humain. Pour Hartmut Rosa, c’est plutôt la « résonnance » qui constitue le déterminant majeur du comportement de l’homme. Et c’est sur elle que l’on peut s’appuyer pour résister à l’accélération effrénée du champ social, jusque là. Les analyses qu’il en tire pour comprendre l’évolution des sociétés et des individus du Nord dans cette « modernité tardive » sont particulièrement riches. Ils ajoutent, sans occuper tout l’espace, aux réponses sur notre devenir comme êtres humains dans ce monde en accélération.

« Entrer en résonnance avec le monde et les autres, voilà la proposition qui pourrait tous nous amener à découvrir, enfin, la vie bonne » peut-on lire en 4° de couverture de son présent ouvrage.

« Remède à l’accélération » de Hartmut ROSA Couverture du livre

Comprendre ce concept de résonnance

La modernité tardive, c’est quand (p 49-50) « ce que le monde a à nous offrir – en matière de lieux, de gens, de choses et de possibilités, de biens culturels et de trésors du savoir — devient pour nous susceptible d’être acheté, connaissable, à portée de main, accessible. Mais le revers de tout cela, c’est l’aliénation : le monde rendu disponible semble devenir muet, il est gris et vide devant nous, il nous laisse froid. (…) Marx a donné à ce phénomène le nom d’aliénation. Weber celui de désenchantement, Lukacs celui de réification. Camus y a vu la naissance de l’absurde. Cette plongée du monde dans le mutisme est l’angoisse fondamentale de la modernité [tardive]. (…)

Mais quel est le contraire d’une aliénation de ce type ? (…) Ma proposition est la suivante. Nous sommes non aliénés lorsque nous entrons en résonnance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent. »

Héritier et prolongateur de l’Ecole de Francfort

Loin de l’approche sociologique qui cherche dans les statistiques les bases de ses analyses, l’auteur reprend la démarche de l’école de Francfort (et même celle de Max Weber) . Il concentre ainsi sa recherche sur la critique culturelle du capitalisme. Ainsi, l’approche de Rosa vise à répondre à la question suivante : « Quel type de pensées, de représentations du monde, de croyances et de désirs le mode de production capitaliste crée t il chez les êtres humains ? » [4]

C’est une démarche dont je me sens proche, m’étant éloigné de l’économie et de ses pseudo certitudes basées sur des données (« evidence based ») prétendues neutres et objectives.

Impressions de Chine

Harmut Rosa a passé deux semaines en Chine en 2017. C’était à l’occasion de conférences données à des étudiants sur l’Accélération, suite à la publication de son ouvrage sur le sujet [5]. Il a vu Shanghai la ville à la modernité tardive digitale, Wuhan, la ville à la modernité industrielle, et un village au cœur de la Chine rurale.

Deux points s’inscrivent fortement dans sa découverte impressionniste.

  • En premier, le contraste entre la violence des mutations économiques, urbaines, sociales, faites de prouesses technologiques et de compétition à outrance… Et le calme, la lenteur et l’absence d’agressivité dans les comportements des individus dans la marée humaine des villes.
  • Le second trait tient à la trace omniprésente de l’Etat comme moteur de cette modernisation à marche forcée. Une modernisation qui signe la mort de la ruralité.

On pourra lire quelques lignes sur mes propres impressions de retour de Chine ==> ICI

Rosa parle des déplacements en zigzag, voir ==> ICI

Sur l’envahissement de la modernité tardive en Chine, voir aussi « Shanghai Baby » ==> ICI

Être chez soi à l’heure de la mondialisation

C’est le titre du dernier essai recueilli dans l’ouvrage. On y traite de la mondialisation qui sépare les « gagnants » (politiciens, artistes, sportifs, managers, scientifiques…) qui tournent autour de la terre en jet [6], des « perdants »,. Ceux qui sont rivés au sol, qui ne se déplacent pas.

Rosa parle de notre rapport à l’espace. A notre « chez soi » (traduction difficile du terme allemand « die Heimat »). De la promesse, globalement tenue par la modernité, de disposer de la liberté de choix de ce chez soi. Du moins dans les sociétés du Nord où l’on a largement rompu avec traditions et conventions.

Mais que devient cet espace dans la modernité tardive ? On y voit (p 90) « une dynamisation inédite de notre relation au monde » où la société « ne se modifie plus à la vitesse du changement générationnel, qui permet à chaque génération de définir un ‘chez soi’ qui lui est propre. Mais à une vitesse intra générationnelle. (…) L’idée d’un chez soi stable devient de moins en moins plausible ». « L’absence de « chez soi » devient, dans un sens radical, notre destin. » [7]

& & &

La première page du livre de Hartmut Rosa avec le tampon apposé sur tous les livres de la bibliothèque de Xavier Ricard.

 

« Remède à l’accélération » de Hartmut ROSA

1] Voir ci–avant.

[2] « Vie bonne » : sa définition mobilise des questionnements philosophiques qui ne sont pas développés ici. Nous renvoyons à l’ouvrage de Judith Butler sur le sujet : « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? » Voir ==> ICI

[3] Axel Honneth, né en 1949, est un philosophe et sociologue allemand. Il est depuis 2001 directeur de l’Institut de recherche sociale — connu pour avoir hébergé l’École de Francfort — à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. Depuis 2011, il est professeur à l’université Columbia à New York. Il a étudié la philosophie, la sociologie et la germanistique. Il enseigne actuellement la philosophie sociale. Axel Honneth est aujourd’hui associé au projet de relancer la théorie critique amorcée par l’École de Francfort au moyen d’une théorie de la reconnaissance réciproque. Il en a formulé le programme dans La Lutte pour la reconnaissance (1992 pour l’édition originale allemande, 2000 pour la traduction française). (Wikipedia). Pour en savoir plus, voir ==> ICI

[4] Alexandre Lacroix dans la préface de l’ouvrage à l’édition française.

[5] . Accélération : une critique sociale du temps (trad. de l’allemand), Paris, La Découverte, 2010.

[6] Nous avons-nous même parlé d’une couche d’élites « saturnisées ». Non pas en ce qu’elles mangent leurs enfants, mais en ce qu’elles tournent autour de la planète comme les anneaux de Saturne, sans toucher le sol.

[7] Ceci est un trait qui caractérise les sociétés du Nord. On peut voir le trait inverse dans le comportement des réfugiés, des migrants. Ceux qui parviennent à attendre les riches pays du Nord. Ceux-ci n’ont de cesse d’établir un « chez soi » stable dans leur nouveau pays.


© 2022 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

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