« On a mangé nos moutons » de Boris PETRIC (note de lecture)

« On a mangé nos moutons » de Boris PETRIC (note de lecture).

Un livre qui nous plonge dans l’économie politique du Kirghizstan des années 2004 à 2012. Une société fortement marquée par l’héritage soviétique. Un héritage formé d’un curieux mélange d’archaïsme, de croyances et de culture matérialiste, où l’absence de propriété privée du système communiste était relativement en phase avec celle issue (comme partout ailleurs concernant le monde rural) du mode ancestral de rapport à la terre, dans un pays où l’élevage des moutons et l’exploitation de la laine constituaient l’essentiel de l’activité économique dans le cadres des sovkhozes. Ceux-ci ont été démantelés et la production a chuté : « on a mangé nos moutons !».

Un ‘capitalisme de péage’, archaïque et moderne à la fois. L’économie du pays est devenue une économie de bazar, d’échanges entre produits chinois, consommateurs locaux, régionaux et acheteurs venant de Russie, un gigantesque souk. Un capitalisme de captation des flux marchands, des flux d’aide, des flux d’influence et de clientélisme, un « capitalisme de péage », dans une logique de captation de ressources que les élites locales ont rapidement maîtrisé.

Le pays s’est ouvert aux influences étrangères après la chute de l’URSS. Etats-Unis et organisations financières internationales, ONG propageant la ‘bonne gouvernance’, mais aussi réseaux islamistes soutenus par les pays du Golfe, autres réseaux de Russie et de Chine…, se sont engouffrés, chacun sur son terrain, dans cette ouverture pour agir et manipuler (avec les financements à la clé) les organisations de la ‘société civile’ incitées à se créer par les occidentaux.

En 2005, au terme d’une campagne électorale agitée, où les ONG internationales sous influence occidentale ont été très actives, où l’OSCE a contrôlé les processus électoraux selon une ingénierie bien rodée, le président en place prend la fuite. Le candidat ‘démocrate’ activement soutenu par ces ONG, gagne les élections. Il se presse d’adopter les mêmes pratiques que le précédent ! Il devient le contraire de ce qu’il proclamait alors pour capter les ressources des organisations américaines.

 « On change les acteurs, mais on ne change pas la pièce »  Qui manipule qui ? Qui instrumentalise qui ? Les politiciens locaux, oligarques communistes reconvertis, sont passés maîtres dans l’art de capter les ressources de l’étranger, d’adapter le discours à la demande, pour leurs propres fins. Les acteurs occidentaux ne sont pas dupes mais complices : ils doivent aussi justifier leurs performances en matière ‘d’avancée de la démocratie’, auprès de leurs bailleurs. Tout le monde a intérêt à masquer la vérité, à la repeindre selon les objectifs des bailleurs : ceux qui trichent sur le terrain, et ceux qui couvrent ces tricheries.

On voit là la fétichisation des élections par les anglo-saxons : on est en pleine ‘légitimité par les procédures’. L’observation des élections par les organisations du Nord, une branche très active de l’aid business, constitue le sommet de la tromperie : derrière une pseudo neutralité, elle promeut ou délégitime les pouvoirs selon ses propres critères liés aux enjeux d’influence géo-stratégique des puissances occidentales, pendant que les organisations islamique et leurs financements travaillent en profondeur la société.

Il manque pourtant un fil conducteur à cette analyse d’économie politique. Certains des outils développés par North, Wallis et Weingast (NWW – Violence and social order) pourraient servir, en les adaptant à l’empreinte soviétique du pays. La logique de ‘l’ordre social à accès limité’ (limited access order) de NWW serait pertinente pour donner sens à l’économie politique de cette société post-soviétique, libérale, archaïque, opportuniste… tout cela à la fois et encore bien d’autres choses.

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