« mon Maroc » d’Abdellah TAÏA. Comme un filet d’eau tranquille, Abdellah Taïa nous fait le récit de sa vie d’enfant dans une famille marocaine. Une famille plutôt pauvre, à Salé. Salé, la ville populaire. La rivale de Rabat la fière capitale. Le père d’Abdellah travaille à la Bibliothèque Nationale. Et la famille, logée dans une petite maison dans l’enclos du bâtiment, offre au petit Abdellah une vie ponctuée de bonheurs, malheurs, et interrogations. Comme pour tous les enfants du monde.

Un filet d’eau tranquille…

La vie racontée à la hauteur des yeux d’enfant et d’adolescent du jeune Abdellah. Un récit pimenté de traits d’humour. Légers, ces traits, dans sa description des relations qui structurent la fratrie. Ou ses relations compliquées avec sa mère M’Barka.

Un grand frère lointain, Abdelkébir, l’ainé de la famille. Puis, six filles ! Khadija, Rachida, Latifa, Fatima, Najat, Rabia. Le désespoir du père. Que dire ? La honte ! Au point qu’il n’ose plus rentrer dans sa famille restée au bled, pour demander la part de céréales qui lui revient. Et puis, miracle, Abdellah arrive. Le garçon tant attendu !

Voir sur ce point l’histoire du prénom Dalenda en Tunisie ==> ICI

Un autre garçon suivra, Mustapha. Détesté, bien sûr. Car ce petit démon lui vole l’exclusivité de son statut de garçon attendu.

Abdellah Taïa sème d’autres petits cailloux dans son récit

Pas si tranquille que ça, la vie du petit Abdellah. Il signale avec délicatesse son côté efféminé. Et les jeux de « touche pipi » avec ses copains qui colorent son enfance.

Sous l’aspect lisse de la narration, l’auteur nous décrit, comme tant d’autres auteurs du Sud, cette émergence de l’individu qui marque profondément toutes ces sociétés depuis un siècle. Une émergence qui vient briser les règles immuables qui avaient organisé la société depuis des millénaires.

Voir sur ce point la note de lecture du roman « Le tambour des larmes » ==> ICI

Une émergence émerveillée tout autant que douloureuse. A l’origine de tant de conflits, avec les autres. Avec soi.

La littérature comme source de connaissance sur la marche des sociétés

Ainsi du rôle de la radio, dans les années d’après l’Indépendance. Un rôle central, qui soudait la famille autour de l’écoute de l’unique fréquence disponible. Celle de la radio d’Etat. Et encore, quand le poste voulait bien fonctionner !

Et de la découverte de la langue française. (p 28) « C’était la langue des gens riches qui habitaient loin et qui viennent nous rendre visite de temps en temps. Et repartent sans nous inviter. « Qu’est ce qu’ils sont mal élevés ! » s’indignait à chaque fois M’Barka.

Cette langue, c’était le français. On sentait sa puissance, son arrogance. Un sentiment insoutenable d’infériorité nous envahissait dès qu’on l’écoutait. On se vengeait : on la rejetait. Le jour où le français des mécréants est entré dans notre petite maison, notre communion radiophonique a disparu pour toujours. »

Sur le thème de la littérature source de connaissance sur la marche des sociétés, voir « Beaux seins, belles fesses et l’académisme » ==> ICI

« mon Maroc » d’Abdellah TAÏA - couverture du livre

Dans son roman « mon Maroc », Abdellah Taïa évoque la maladie, la visite de l’oncle du Bled… Et la découverte du corps de l’autre

L’auteur est fragile dans sa période d’enfant. Souvent malade. La fièvre le prend. Avec ses délires : Aïcha Quindicha l’ogresse terrifie l’enfant. La mère a recours aux médecines traditionnelles. « Comment refroidir un corps brulant ? » Henné, fleur d’oranger, miel, feuilles d’eucalyptus… et quelques amulettes. Et des prières. L’enfant est sauvé.

Oncle Allal débarque à la maison, sans prévenir comme il se doit. Il amène du miel, des herbes, du beure rance (à mettre dans la graine du couscous) et de l’huile d’olive. De l’huile du bled, avec son gout incomparable… Il nous enchante avec ses histoires de la campagne. Et puis oncle Allal tombe malade. Il ne reviendra pas à la ville !

Son amitié pour Oussama, un camarade de collège. A la peau si blanche, aux joues roses « comme celles d’un chrétien » … Et, une fois, une seule, la présence au hammam d’une fillette de 6 ans, nue comme Eve, qui évolue en toute liberté avec son père dans la pénombre et la moiteur du bain. Parmi les hommes. Une apparition comme dans un rêve !

L’apaisement : recueillement sur la tombe d’un saint

Dans les tourments de l’adolescence, Abdellah se réfugie dans un lieu saint. Un lieu où les femmes sont les reines. Il se laisse prendre par l’ambiance si particulière. Au milieu des femmes qui psalmodient, papotent, rient. Qui recueillent, un moment, la douleur du jeune homme qui vient s’effondrer dans ce lieu… (p 105) « Autour de moi, assises, bavardant, des femmes. Des femmes avec qui je partageais la même spiritualité. Avec qui j’étais en communion. Il y avait toutes sortes de femmes. Des vieilles en djellaba, des jeunes en tailleur, des campagnardes qui s’étaient déplacées de loin, des riches, des pauvres. Elles se mélangeaient alors qu’elles ne se fréquentaient pas ailleurs. Elles ne se jugeaient pas. Et se regardaient avec beaucoup de tendresse. Elles étaient sœurs. Et au milieu d’elles, moi, le seul homme, le seul garçon. Elles m’inspiraient confiance. »

Son admiration pour Mohammed Choukri

On mesure là le rôle de passeur de modernité dans la jeunesse marocaine que l’écrivain Mohammed Choukri [1] a joué. Avec son roman provocateur « Le pain nu », notamment. Abdellah s’émerveille : oui, on peut aussi écrire sur l’amour, le sexe, la peine apaisée par le vin… L’angoisse, l’amitié, la rancune aussi.

L’auteur part pour l’Europe

Le récit de sa séparation d’avec sa mère est un passage d’une haute émotion. Il nous fait part du déchirement de l’exil. Pour celui qui part. (p 110) « Il y avait de la force en moi, croyais-je. Le désir de partir connaître un autre monde était le plus fort. J’étais décidé, convaincu. Mais à la voir [sa mère] ainsi devant moi belle et déplumée, grande et petite, je ne pus m’empêcher d’avoir un début de sanglots que j’ai étouffé sur le champ. » Pour le parent qui reste. (p 111) « Non il ne partira pas chez les mécréants, il restera ici, parmi ses frères et sœurs, je le marierai avec une belle fille qui s’occupera de moi, je suis vieille… Une fille qui me donnera de nouveaux petits-fils, qui remplira la maison de monde, (…) »

Et l’auteur met dans les propos de sa mère, M’Barka, les mots suivants (p 113) :« Le monde européen se résumait à des gens sans religion, sans égards pour Dieu. Des gens qui ont la science mais pas l’éducation, pas la spiritualité, qui vivent selon leur bon vouloir en suivant leurs désirs sans se soucier du Tout puissant qui nous regarde à tout moment (…) »

Classiquement, Abdellah éprouve la solitude, l’indifférence des autres dans cette Europe froide et riche. Tout à l’inverse du Maroc ! Mais « On n’est jamais en paix au Maroc, l’intimité n’existe pas ! » (p 132)

Abdellah Taïa revendique son émancipation, sa liberté individuelle, mais reste aussi sous l’emprise des croyances léguées par la tradition

Ainsi de la baraka qui doit accompagner tout geste. Qui est transmise par les parents, dans leur bénédiction. Mais aussi par des gestes vis-à-vis de personnes célèbres ou gagnantes. On touche les vêtements d’un ami qui a réussi son examen pour prendre un peu de sa baraka. Mieux, si on fait cela avec un être admiré, on s’enrichit de sa célébrité, de sa chance.

Ainsi, Abdellah admire, à l’Université de Genève, le professeur Starobinski qu’il rencontre [2]. Il l’écoute avec passion… mais il réussit à la fin d’un entretien avec lui, à toucher sa veste. Il est comblé. A la fois par sa rencontre intellectuelle avec un professeur admiré. Et parce qu’il a capté une partie de sa baraka !

Et bien sûr, il évoque le couscous que sa mère M’Barka prépare pour la famille

Le meilleur couscous du monde ! Cela va sans le dire… Mais ce n’est finalement pas si simple. Il y a couscous et couscous, même quand c’est la mère qui le fait. Avec amour. Toujours !

Les facettes de la vie familiale au sein de la société marocaine

Ce court roman évoque ainsi de multiples dimensions de cette vie familiale, faite de banalité et d’amour. De disputes et de conflits. De silences aussi.

On y évoque les sœurs et les frères, la jalousie. La mère surtout, omniprésente. Le père lointain, l’oncle de la campagne. La maladie, les gestes magiques et la spiritualité. La cuisine, les fêtes. Les voisins… Les copains du collège. Les questionnements sur soi, sur les autres. Et le départ pour l’Europe !

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Abdellah Taïa (en arabe : عبد الله الطايع), né en 1973 à Salé au Maroc, est un écrivain et cinéaste marocain d’expression française. Pour en savoir plus sur l’auteur, voir ==> ICI

[1] Mohamed Choukri (en arabe : محمد شكري) né en 1935 à Beni Chiker, dans la Province de Nador, au Maroc, et mort en 2003 à Rabat, est un auteur marocain. Il écrivait ses romans principalement en arabe classique. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

[2] Jean Starobinski, né en 1920 à Genève et mort en 2019 à Morges, est un historien des idées, théoricien de la littérature et médecin psychiatre suisse (Wikipédia)