« Le pont sur la Drina » Ivo Andrić. Livre écrit en 1942 et paru en 1945. L’histoire du pont sur la Drina est le prétexte à une longue et passionnante narration sur la vie à Višegrad, petite ville frontière entre Serbie et Bosnie, dans la chaleur et le grand froid des montagnes de cette région, où serbes (orthodoxes), musulmans et juifs se côtoient depuis des siècles. Une histoire de peuples pris dans le jeu des empires. Empire Turc au début, puis empire Austro-Hongrois à partir de 1878 jusqu’au déclenchement de la première Guerre mondiale. La monarchie austro-hongroise, ‘cette prison des peuples’ diront les premiers nationalistes serbes qui se révolteront contre elle. Des empires qui prenaient les enfants, de force pour l’administration de l’empire ottoman, pour les études pour l’empire austro-hongrois, et en faisaient des dirigeants de leur propre entité.

Emergence des nations sous les empires finissants

A la fin du XIX° siècle, le refus de servir l’empire, le passage à la nation (fut-elle de petite taille) occupe les esprits en un mélange de revendications démocratiques et identitaires, dans la confusion des idées naissantes, au sein de ces contrées fractionnées par les religions, depuis toujours. D’une situation où des empires dominaient des peuples divisés sur de vastes espaces, à des nations libres et unies par-delà les anciennes divisions ? L’histoire de la Yougoslavie au XX° siècle montrera l’ambiguïté de ces constructions nationales composites et la persistance des fractionnements, par de là les formes étatiques de regroupement des populations (empires, fédération).

Avancée de l’empire austro-hongrois

Nous sommes au milieu du XIX° siècle. L’empire autrichien fait reculer l’empire turc dans cette région à la frontière de la Bosnie, le long de la Drina, là où un pont de pierre a été construit en 1571 par un grand vizir turc, le pacha Mehmed Pacha Sokolović. Un homme capturé à l’adolescence dans un village voisin au titre de l’impôt du sang pour servir l’Empire à Istanbul où il deviendra un janissaire puissant. En cette fin du XIX° siècle, les populations mêlées, serbes, musulmanes converties, juives, vont voir les nouveaux occupants autrichiens arriver. D’abord l’armée, qui débarque. Les notables inquiets vont l’accueillir. Puis les civils. Toute l’organisation austro-hongroise, son administration, ses coutumes, ses lois, vont peu à peu envahir la région, par la présence des fonctionnaires et artisans qui investissent peu à peu la ville et son pont. Et avec elles, les nouvelles normes qui imposent la « modernité ».

L’édifice impérial s’effondre avec l’entrée en première Guerre Mondiale

Mais la belle administration austro-hongroise, si rationnelle, si efficace, ne résiste pas à l’assassinat, par un nationaliste serbe, de l’héritier du trône impérial à Sarajevo un jour d’été 1914. Tous les Serbes, sans distinction, sont alors considérés par les autorités impériales comme complices de l’assassin. De droits ? Point !

L’arrivée des Austro-Hongrois bouleverse la société de Višegrad au plus profond des imaginaires sociaux des habitants. Nous avons là un superbe exemple de regard de l’arrivé de la modernité et de la formalisation des règles qui l’accompagne, avec les yeux de ceux qui subissent cet envahissement, sous la contrainte de l’occupation par les forces nouvelles, face à l’empire turc qui recule sous sa suffisance à penser qu’il est et sera immuablement dominant. L’histoire le démentira cruellement.

« Le pont sur la Drina » Ivo Andrić (couverture du livre)Les extraits qui suivent ont été sélectionnés sur le double thème de l’introduction de la modernité par une puissance extérieure, et les éveils nationalistes dans une société composite

La résistance aux nouveautés est ambivalente (p152 et suivantes)

[…] Mais à l’automne, les soldats [autrichiens] commencèrent à quitter la ville. Petit à petit, sans qu’on ne le remarquât, leur nombre diminua. Seuls restèrent les détachements de gendarmerie. Ils s’installèrent dans les appartements, en vue d’un séjour permanent. Dans le même temps, commencèrent à arriver des fonctionnaires [autrichiens], des employés de l’administration de grades plus ou moins importants, accompagnés de leurs familles et de leurs domestiques, suivis d’artisans et de spécialistes dans certains domaines et métiers encore inconnus chez nous. Il y avait des Tchèques, des Polonais, des Croates, des Hongrois et des Allemands.

Ils semblaient au début qu’ils avaient échoué là par hasard, selon les caprices du vent, et qu’ils venaient vivre ici de façon provisoire, pour partager plus ou moins avec nous la façon dont on avait toujours vécu dans ces contrées, comme si les autorités civiles devaient prolonger pendant un certain temps l’occupation inaugurée par l’armée. Cependant, de mois en mois, le nombre de ces étrangers augmentait.

Introduction d’éléments de modernité

Ce qui surprenait le plus les gens de la ville et les emplissait à la fois d’étonnement et de méfiance, ce n’était pas leur nombre que leur incompréhensibles et interminables projets, l’activité débordante et la persévérance dont ils faisaient preuve pour mener à bien les tâches qu’ils entreprenaient. Ces étrangers ne s’arrêtaient jamais de travailler et ne permettaient à personne de prendre le moindre répit ; ils semblaient résolus à enfermer dans leur réseau – invisibles, mais de plus en plus perceptibles – de lois, d’ordonnances et de règlements la vie toute entière, hommes, bêtes et objets, et à tout déplacer et transformer autour d’eux aussi bien l’aspect intérieur de la ville que les mœurs et les habitudes des hommes, du berceau à la tombe. Ils faisaient tout cela avec calme et sans beaucoup parler, sans user de violence et de provocation, si bien que l’on n’avait pas à quoi résister. Lorsqu’ils se heurtaient à l’incompréhension ou à des réticences, ils s’arrêtaient immédiatement, se consultaient quelque part sans qu’on le vît, changeaient seulement d’objectif ou de façon de faire, mais parvenaient quand même à leurs fins. Ils mesuraient une terre en friche, marquaient les arbres dans la forêt, inspectaient les lieux d’aisance et les canaux, examinaient les dents des chevaux et des vaches, vérifiaient les poids et les mesures, s’informaient des maladies dont souffrait le peuple, du nombre et des noms des arbres fruitiers, des races de moutons et de la volaille. (On aurait dit qu’ils s’amusaient, tant ce qu’ils faisaient paraissait incompréhensible, irréel et peu sérieux aux yeux des gens.) Puis tout ce qui avait été fait avec tant d’application et de zèle s’évanouissait on ne savait où, semblait disparaitre à jamais, sans laisser la moindre trace. Mais quelques mois plus tard, en même souvent un an après, lorsqu’on avait complètement oublié la chose, on découvrait tout à coup le sens de cette activité, apparemment insensée et déjà tombée dans l’oubli : les responsables des quartiers étaient convoqués au palais et se voyaient communiquer une nouvelle ordonnance sur la coupe des forêts, la lutte contre le typhus, le commerce des fruits et des pâtisseries, ou encore sur les certificats obligatoires pour le bétail.

Et ainsi chaque jour une nouvelle ordonnance. Et avec chaque ordonnance, l’homme en tant qu’individu se voyait imposer plus de restrictions et de contraintes, alors que la vie collective des habitants de la ville et des villages se développait en se structurant et en s’organisant.

L’activité humaine est d’abord naturellement « informelle ». C’est la formalisation des règles qui créé l’informel.

Mais dans les maisons, chez le Serbes comme chez les musulmans, rien ne changeait. On y vivait, on y travaillait, on s’y amusait à la manière d’autre fois. On pétrissait le pain dans la huche, on grillait le café dans la cheminée, on étuvait le linge dans les baquets et on le lavait dans une « lessive » qui rongeait et crevassait les mains des femmes ; on tissait et brodait sur des tambours et des métiers. Et on restait fidèle aux vieilles coutumes lors de la slava, des fêtes et des mariages, alors qu’on évoquait que très rarement, en chuchotant, comme quelque chose d’incroyable et de lointain, les nouvelles habitudes introduites par les étrangers. En un mot, on travaillait et vivait comme on l’avait toujours fait et comme on le ferait encore dans la plupart des maisons quinze ou vingt ans après le début de l’occupation.

L’empreinte extérieure du pouvoir impérial

L’aspect extérieur de la ville, par contre, changeait rapidement et de façon visible. Et ces mêmes gens qui, dans leurs foyers, perpétuaient en toute chose l’ordre ancien, sans songer à le modifier, acceptaient plutôt bien ces changements dans la ville et les adoptaient après une période plus ou moins longue d’étonnement et de ronchonnements. Bien sûr, comme c’est toujours et partout le cas en pareilles circonstances, la nouvelle façon de vivre représentait en fait un mélange d’ancien et de nouveau. Les conceptions et les valeurs anciennes se heurtaient aux nouvelles, elles se mêlaient les unes aux autres ou subsistaient en parallèle, comme si elles attendaient de voir qui finirait par l’emporter. Les gens comptaient en florins et en kreuzer, mais aussi en groches et en paras, ils mesuraient et pesaient en archines, en okes et en drames, mais aussi en mètres, en kilogrammes et en grammes, fixaient les échéances de paiement et de livraison selon le nouveau calendrier, mais encore plus souvent comme jadis : à la Saint-Djordje et à la Saint-Dimitri. Comme le veut la nature, les gens résistaient à tout ce qui était nouveau, mais ils n’allaient jamais jusqu’au bout, car pour la majorité d’entre eux, la vie est plus importante et plus impérieuse que la forme qu’on lui donne. Seuls certains individus exceptionnels vivaient véritablement et très profondément le drame de la lutte entre l’ancien et le nouveau. Pour eux, le mode de vie était indissociablement et foncièrement lié à la vie elle-même.

Comment percevoir la modernité quand elle arrive puissemement ?

(…) Qui sont et que veulent ces étrangers qui, apparemment, ne connaissent ni repos ni répit, ni modération ni limites ? Dans quel dessein sont-ils venus, pourquoi ont-ils tant de besoins, dont l’un semble engendrer l’autre, et qu’ont-ils à faire de tout cela ? Et quelle est cette frénésie qui semble, telle une malédiction, les inciter à agir et les pousser sans cesse vers de nouvelles entreprises dont on ne voit pas la fin ? (…)

La ville changeait réellement à grande vitesse, car les étrangers abattaient des arbres, en plantaient de nouveaux à d’autres endroits, réparaient les chemins, en traçaient de nouveaux, creusaient des canaux, construisaient des édifices publics. Au cours de ces premières années, on détruisit dans le bazar les boutiques qui n’étaient pas alignées et qui, à vrai dire, n’avaient jamais gêné personne. A la place de vielles échoppes avec leurs éventaires en bois, on en construisit de nouvelles, en dur, avec des toits couverts de tuiles ou de tôle et des rideaux de fer aux portes. (…) La place du marché fut élargie et aplanie. On éleva un nouveau palais, un grand bâtiment qui devait abriter le tribunal et les services de l’administration du district. L’armée, quant à elle, travaillait pour son compte, encore plus vite et avec plus de zèle que les autorités civiles. On élevait des baraquements, on défrichait et plantait, on modifiait l’aspect de coteaux entiers.

Les habitants de la ville les plus âgés étaient perdus et allaient d’étonnement en étonnement. Et à peine croyaient-ils voir la fin de cette activité effrénée et incompréhensible que les étrangers se lançaient dans une nouvelle entreprise, encore plus mystérieuse. Les passant s’arrêtaient et regardaient ces gens à l’œuvre, non pas comme les enfants aiment regarder ce que font les adultes, mais au contraire, comme les adultes s’arrêtent un instant pour regarder les enfants jouer. En effet, ce perpétuel besoin qu’avaient les étrangers de construire et de démolir, de creuser et de bâtir, de créer et de transformer, cette aspiration sans fin à prévoir l’action des éléments, à leur échapper ou à les vaincre, cela, ici, personne ne le comprenait ou ne l’appréciait. Au contraire, les gens de la ville, surtout les plus âgés, y voyaient un phénomène malsain et un signe de mauvais augure. Si cela avait dépendu d’eux, leur ville aurait ressemblé à toutes les autres petites bourgades orientales. Ce qui se fissurait, on le réparait ; ce qui penchait, on l’étayait ; mais en dehors de cela, personne ne se serait, sans réel besoin et de façon planifiée, inventé un travail, nul n’aurait touché aux fondations des édifices ni changé l’aspect immuable de la ville.

Les étrangers, cependant, poursuivaient leurs travaux, les uns après les autres, rapidement, avec persévérance et esprit de suite, selon des plans inconnus de tous mais bien préparés, à la surprise et à l’étonnement toujours plus grand des habitants. C’est ainsi que, de façon tout à fait inattendue pour nos gens, vint le tour du caravansérail délabré et abandonné qui, même dans cet état, faisait un tout avec le pont, comme trois siècles plus tôt. (…)

Outre l’éclairage permanent, les nouvelles autorités instaurèrent également sur la kapia la propreté, ou plutôt une forme de propreté qui s’accordait à leurs conceptions Les pelures de fruit, les graines de pastèque et les coquilles de noisette ou de noix ne restaient plus désormais des jours et des jours sur les dalles de pierre, jusqu’à ce que la pluie ou le vent les emportent. Tout cela était nettoyé et balayé chaque matin par un employé affecté à cette tâche. Cela aussi finit par ne plus gêner personne, car les gens s’accommodent de la propreté publique, même lorsqu’elle n’est pas dans leurs habitudes ou ne répond pas à un besoin – à condition, bien sûr, qu’ils ne doivent pas eux-mêmes s’en charger.

Les femmes investissent l’espace public (p 161-162):

Il y avait encore une innovation que l’on devait à l’occupation et aux nouveaux venus : pour la première fois depuis que la kapia existait, les femmes commencèrent à y venir. Les épouses et les filles des fonctionnaires, leurs domestiques et leurs bonnes d’enfants y faisaient une halte en discutant ou, les jours de fête, y passaient un moment en compagnie de leurs cavaliers, civils ou militaires. C’était rare, mais cela mettait de fort mauvaise humeur les vieux qui venaient là pour fumer leur chibouque en paix et en silence au-dessus de l’eau, et cela troublait et excitait les plus jeunes. (…)

Ces femmes oisives, libres et enjouées, représentaient, plus ou moins selon les personnes, une offense pour les yeux. Les gens s’étonnèrent et éprouvèrent de la gêne un temps, puis ils s’y habituèrent comme ils s’habituaient à tant de nouveautés, sans même les avoir vraiment acceptées.

L’opposition est perçue comme totale, radicale, sans compromis possible : « tu n’es pas d’accord avec moi donc tu es avec mes ennemis radicaux, et à ce titre, tu mérites comme eux, la mort » (p 129)

(…) La conversation dégénéra ensuite en une dispute dans laquelle Osman efendi traita Ali Hodja de Serbe et d’infidèle, un de ces traitres dont les têtes, avec celles des Serbes, devaient dégouliner sur la kapia….

P 198 : (…) Ce furent ces trois décennies de prospérité relative et de paix apparente [de 1880 à 1910], sous François-Joseph, au cours desquels de nombreux européens pensèrent détenir la formule infaillible pour réaliser le rêve séculaire d’un épanouissement complet et heureux de la personnalité dans la liberté universelle et le progrès, le XIX° siècle étalant aux yeux de millions de gens ses bienfaits variés et trompeurs, créant ainsi une illusion de confort, de sécurité et de bonheur, pour tous et pour chacun, à des prix abordables et même à tempérament. Dans cette bourgade perdue de Bosnie, seuls parvenaient des échos amortis de cette vie du XIX° siècle, et ce dans la mesure et sous la forme que ce milieu oriental arriéré pouvait admettre, les comprenant et les appliquant à sa façon.

Lorsque furent passées les premières années de méfiance, de confusion et d’hésitation, lorsque disparut ce sentiment de provisoire, la ville commença à trouver sa place dans le nouvel ordre des choses. Les gens avaient du travail, des occasions de faire du profit, et ils vivaient en sécurité. C’était suffisant pour que la vie, la vie extérieure, prît ici aussi « la voie du perfectionnement et du progrès ». Tout le reste était refoulé dans les régions obscures, à l’arrière-plan de la conscience, où vivent et fermentent les sentiments élémentaires et les croyances indestructibles des diverses races, religions et castes, et où, bien qu’apparemment morts et enfouis, ils préparent pour un avenir lointain des bouleversements et des catastrophes insoupçonnés, sans lesquels, apparemment, les peuples ne peuvent vivre, en particulier dans ces contrées.

Les dernières phrases sont prémonitoires des déchirures qui interviendront lors de l’éclatement de la Yougoslavie, dans les années 90. Rappel : le livre a été terminé en 1942.

P 201 : Le nouveau pouvoir, grâce à son bon appareil administratif, réussissait, de façon indolore, sans agression et sans chocs, à soutirer au peuple des impôts et des contributions que les autorités turques lui extorquaient par des méthodes irrationnelles et brutales, ou tout simplement par le pillage ; et il lui en soutirait au moins autant, sinon plus, mais plus rapidement et plus sûrement.

L’éveil à la politique, aux idées nationales, au socialisme…

P 249 : En même temps que les prix montaient et que le papier-monnaie, les dividendes et l’argent faisaient des bonds ou s’écroulaient en une ronde infernale et incompréhensible, mais dont les effets étaient bien perceptibles, on s’était mis de plus en plus à parler politique.

Jusqu’à présent, les habitants de Višegrad s’étaient occupés exclusivement de ce qui leur était proche et familier, de gagner leur pain, de se divertir, des choses en somme qui ne concernaient que leur famille ou leur quartier, leur ville ou leur communauté religieuse, mais toujours de façon directe et limitée, sans beaucoup penser à l’avenir ni trop regarder en arrière. Désormais, dans les conversations, on abordait de plus en plus des questions soulevées par d’autres, quelque part au loin, au-delà de cet horizon. On créa à Sarajevo des partis nationaux et des organisations confessionnelles, serbes et musulmanes, dont les ramifications virent immédiatement le jour dans la ville. De nouveaux journaux, fondés à Sarajevo, arrivaient à Višegrad. On ouvrit des salles de lecture, on fonda des chorales. D’abord serbes, puis musulmanes, et enfin juives Les élèves des lycées et les étudiants qui rentraient de Vienne et de Prague pour passer les vacances dans leurs familles apportaient des livres et des brochures inconnus et une nouvelle façon de s’exprimer. Par leur exemple, ils montraient aux jeunes gens de la ville que l’on ne doit pas toujours retenir sa langue et en dire moins que l’on en pense, comme l’imaginaient et l’affirmaient leurs aînés. On entendit pour la première fois parler de nouvelles organisations, confessionnelles et nationales, fondées selon des conceptions plus ouvertes et poursuivant des objectifs plus audacieux, et même de mouvement ouvrier. Pour la première fois dans la ville on entendit le mot « grève ». Les artisans compagnons prenaient des airs sérieux. Le soir, sur la kapia, ils avaient de longues conversations incompréhensibles et se passaient de petites brochures sans couverture intitulés : Qu’est-ce que le socialisme ? Huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures d’instruction ? Les Buts et les Voies du prolétariat mondial.

On parlait aux paysans de la question agraire, des rapports entre serfs et leurs maitres, des terres des beys. Les paysans écoutaient, le regard fuyant, remuant de façon presque imperceptible leurs moustaches et plissant le front, comme s’ils s’efforçaient de tout graver dans leur mémoire pour y réfléchir ensuite tranquillement ou en parler entre eux.

Sur la Bourse

P 261 : On ressentait de loin les fluctuations malsaines des bourses. Les bénéfices qu’elles occasionnaient partaient dans des mains invisibles, tandis que les pertes se répercutaient dans les régions les plus éloignées de la monarchie et frappaient le petit commerce, jusqu’aux revendeurs et aux consommateurs.

Les jeunes de Višegrad sortent pour la première fois de leur ville

Ils vont faire leurs études dans les établissements d’enseignement de l’Empire Austro-Hongrois. L’extrait qui suit décrit l’apprentissage de la liberté, de la responsabilité, du choix, la découverte de l’individu. Découverte des idées de nation, de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes…

P 269 : Des grandes villes, des lycées et des universités où ils faisaient leurs études, ils revenaient aveuglés par un sentiment d’audace mêlée de fierté dont se nourrit tout jeune homme au savoir frais encore incomplet, enthousiasmé par les idées du droit de peuples à la liberté et de celui de l’individu au bien-être et à la dignité. Chaque année, aux vacances d’été, ils rapportaient à Višegrad des conceptions libérales en matière de société et de religion, ainsi qu’un engouement pour le nationalisme renaissant qui, les derniers temps, surtout après les victoires serbes dans les guerres balkaniques, faisait l’objet de la ferveur commune et inspirait à nombre d’entre eux un désir effréné d’action et de sacrifice.

(…) Ces fils de paysans, de commerçants ou d’artisans d’une bourgade bosniaque reculée [Višegrad] s’étaient vu offrir par le destin, sans l’avoir vraiment recherchée, une porte de sortie vers le monde et une grande illusion de liberté. Avec leurs traits particuliers de provinciaux, ils étaient partis dans ce monde, choisissant plus ou moins eux-mêmes, selon leurs penchants, leur humeur du moment où les caprices du hasard, l’objet de leurs études, la nature de leurs distractions et le cercle de leurs amis et connaissances. Pour la plupart, ils ne pouvaient ni ne savaient appréhender nombre de choses qu’ils avaient l’occasion de voir, ni en tirer profit, mais il n’en était pas un parmi eux qui n’eût le sentiment de pouvoir tendre la main là où il voulait et de s’approprier tout ce qu’il avait réussi à saisir. La vie (ce mot revenait très souvent dans leurs conversations, de même que dans la littérature et la politique de cette époque, où on l’écrivait avec un V majuscule), la vie s’ouvrait devant eux comme un terrain de conquête, comme une arène offerte à leurs sens libérés, à leurs aventures intellectuelles et à leurs exploits sentimentaux qui ne connaissaient pas de frontière. Tous les chemins s’ouvraient à eux, jusqu’à des horizons infinis : ils n’essaieraient même pas de s’engager dans la plupart d’entre eux, mais l’enivrante volupté de la vie consistait justement en ceci qu’ils pouvaient (en théorie du moins) choisir librement lequel prendre et avaient le droit de passer en trébuchant de l’un à l’autre. Tout ce que d’autres hommes, d’autres races, dans d’autres pays et à d’autres époques, avaient réussi à faire et à acquérir au long des générations, grâce à des efforts séculaires, au prix de leurs vies ou de renoncements et de sacrifices plus précieux que la vie, tout cela leur était échu comme un héritage fortuit ou un cadeau dangereux du destin. Cela paraissait fantastique et incroyable, mais il en était pourtant bien ainsi : ils pouvaient faire de leur jeunesse ce qu’ils voulaient, dans un monde où les lois de la morale sociale et individuelle, jusqu’aux limites lointaines du crime, étaient justement dans ces années-là remises en question et interprétées librement, acceptées ou rejetées par chaque groupe et chaque individu ; ils pouvaient penser à leur guise, juger de tout, en toute liberté et sans limitation ; ils avaient le droit de dire ce qu’ils voulaient, et pour beaucoup d’entre eux ces mots équivalaient à des actes, contentant leurs besoins ataviques d’héroïsme et de gloire, de violence et de destruction, sans les obliger pour autant à l’action ni entrainer de responsabilité véritable pour ce qui avait été dit.

Les jeunes étudiants de Višegrad discutent entre eux

Ils évoquent l’ancienne suprématie des musulmans, pendant la domination turque, et de leurs dispositions particulières en tant qu’appartenant à la classe dominante :

P 282 : – Dans ce domaine, vous les musulmans, fils de beys, vous vous trompez souvent. Vous êtes désorientés par cette ère nouvelle, vous ne sentez plus très bien ni très précisément quelle est votre place dans le monde. Votre amour pour tout ce qui est oriental n’est qu’une forme d’expression contemporaine de votre « volonté de puissance » ; pour vous, le mode de vie et la pensée des Orientaux est très intimement lié à un ordre social et juridique qui fut la base de votre domination séculaire. Et c’est compréhensible. Mais cela ne signifie nullement que vous êtes prédisposés à l’orientalisme en tant que science. Vous êtes des Orientaux, mais vous vous trompez lorsque vous pensez que vous êtes, par-là, appelés à être des orientalistes. Vous n’avez en fait ni la vocation, ni de véritable penchant pour la science. – Tiens donc ! – Justement ! Et lorsque j’affirme cela, je ne dis rien d’offensant ni de péjoratif. Au contraire. Vous êtes les seuls seigneurs dans ce pays, ou du moins, vous l’avez été ; au cours des siècles, vous avez étendu, renforcé ou défendu cette suprématie, par l’épée ou le savoir, sur le plan juridique, religieux et militaire ; cela a fait de vous des guerriers, des administrateurs et des propriétaires nés, et cette classe de gens ne cultive nulle part au monde les sciences abstraites, mais laisse plutôt cela à ceux qui n’ont rien d’autre et ne peuvent rien faire d’autre. Vous êtes faits pour les études de droit ou d’économie, car vous êtes des gens de savoir concret. Tels sont toujours et partout les membres de la classe dominante.

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Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 dans le village de Dolac en Bosnie-Herzégovine (Autriche-Hongrie), et mort en 1975 à Belgrade en Serbie (Yougoslavie). Il est l’auteur de la littérature serbo-croate le plus connu et le plus traduit (40 langues), avec des récits ayant pour cadre la Bosnie ottomane.

Diplomate avant la seconde Guerre mondiale, il se consacre à la littérature dès 1945. Né en Bosnie après la guerre, il s’installe définitivement à Belgrade. Il a été un certain temps président de l’Union des écrivains yougoslaves.

Ivo Andrić est lauréat du prix Nobel de littérature en 1961, et a été membre de l’Académie serbe des sciences et des arts. Il a reçu le titre de docteur honoris causa de l’université Jagellonne de Cracovie en 1964. À sa mort, il lègue son œuvre à l’Académie serbe des sciences et des arts. Pour en savoir plus, voir ==> ICI

On pourra lire ==> ICI la note de lecture tirée du livre « Lisière » de Kapka Kassabova qui se déroule dans la partie Est des Balkans.


© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

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