« Le fou du roi » de Mahi BINEBINE (note de lecture croisée)

C’est l’histoire d’un membre du cercle le plus rapproché d’Hassan II, Roi du Maroc, d’un membre de sa cour pendant plusieurs décennies aux cotés du musicien, du devin, du médecin, de l’herboriste…, dans la soumission totale à la moindre volonté du roi. Une vie entière, et la disgrâce possible à tout moment, mise entre les mains toutes puissantes du souverain.

Ce courtisan est le père de Mahi BINEBINE, l’auteur. Celui-ci le fait parler à la première personne, racontant son rôle auprès du Roi : il est chargé d’adoucir la vie quotidienne du monarque, apaiser ses colères, accompagner son endormissement en puisant dans sa vaste culture, le distraire, le faire rire par des histoires surprenantes… un vrai « fou du roi » en somme.

Dans les premières années du règne, le fou du roi vit un atroce déchirement quand son fils, élève officier, participe au massacre de Skhirat contre le Roi un jour de 1971 où toute l’élite était rassemblée autour de lui. Le fils a voulu tuer le Roi, alors que le père était dans son entourage immédiat. Le courtisan reniera son fils quand celui-ci sera enfermé par le Roi, vingt ans durant, dans les fosses obscures du bagne de Tazmamart. Une fois sorti du cachot, le fils dira que seuls ont survécu à cette épreuve terrible ceux qui avaient abandonné la haine.

Le roman décrit le fou du roi accompagnant le souverain dans ses derniers moments, dans l’intimité produite par ces dizaines d’années de vie si proche. Le lien de soumission entre le Roi et le courtisan s’estompe alors devant la mort.

Le hasard a voulu que je lise ce livre en même temps qu’un autre livre de cour, impériale celle là : « Le Roman de la Cité Interdite » de Jirô ASADA [1]. Même si les deux ouvrages ne situent pas le récit dans le même cercle (le plus intime autour du Roi du Maroc, dans le cercle des dignitaires politiques et administratifs autour du pouvoir impérial en Chine), on retrouve des traits communs. Même absolu dans le pouvoir du régnant : le Roi, l’Impératrice douairière [2]. Même obsession de l’étiquette qui force la distinction entre le titulaire du pouvoir suprême et les autres, et classe ensuite les autres en une hiérarchie complexe. Tout manquement à l’étiquette est sévèrement sanctionné ici et là. Même obsession du statut, que l’on cherche en permanence à maintenir, consolider, améliorer au prix de toutes les ruses, de tous les conflits, les alliances, les trahisons, au prix de toutes les haines.

Les femmes du Palais royal sont presque totalement absentes de l’ouvrage, tenues à distance par la culture et la sévérité du protocole. Et gare à ceux qui s’aventurent sur ce terrain, la vengeance de Hassan II peut être foudroyante. En Chine, la distance d’avec les femmes de la Cité Interdite est obtenue d’une autre façon, radicale : par la castration. Celle-ci est la seule possibilité d’accéder au sein du sein pour un jeune d’extraction populaire. Les eunuques jouent un rôle majeur dans ce ballet savamment chorégraphié autour de « Vieux Bouddha », nom que l’on donne à l’Impératrice pour accroître sa distance avec son entourage. Un ballet dangereux car le moindre écart est puni de mort.

En Chine, l’accès auprès du pouvoir suprême, l’Empereur, s’effectue depuis de longs siècles par le diplôme obtenu au prix d’une sélection rigoureuse parmi la mince couche de la population autorisée à s’instruire et à concourir pour intégrer la pyramide de fonctionnaires qui va soutenir tout l’édifice impérial. La Chine se distingue de l’Europe ou des pays arabes par son système politique : la lutte permanente et victorieuse contre les féodalités et leurs tentatives de résurgence maintient l’unité de l’Empire. Le pouvoir impérial assure sa domination sur l’immense territoire par l’intermédiaire de cette pyramide de serviteurs de l’Etat, recrutés selon leurs compétences intellectuelles et morales, dévoués corps et âme au pouvoir central. Rien de tel au Maroc où prévaut un système féodal jusqu’aux premières années de l’Indépendance : la dynastie royale s’est appuyée sur les élites locales de propriétaires terriens chefs de tribus qui font (ou ne font pas) allégeance au souverain, consolidant (ou affaiblissant) le pouvoir du Sultan, titre précédant celui de Roi.

Que reste-t-il ajourd’hui au Maroc de ce système qui a fait tenir les dynasties depuis des siècles ? Et que reste-t-il dans la Chine d’aujourd’hui, avec l’empreinte du Parti communiste, de cet héritage ?

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[1] voir note de lecture http://jacques-ould-aoudia.net/le-roman-de-la-cite-interdite-dasada-jiro-note-de-lecture/

[2] Tseu Hi, impératrice de Chine (1835-1908) qui accompagna la fin de l’empire dans les premières années du XX° siècle.

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