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« Le roman de la Cité Interdite » d’ASADA Jirô (note de lecture).

« Le roman de la Cité Interdite » d’ASADA Jirô (note de lecture). 

Une fresque historique de plus de 1500 pages en deux volumes, qui nous emmène du plus profond de la campagne chinoise jusqu’aux sommets de l’Empire au moment de sa chute. Étrange roman sur la Chine, écrit par un écrivain japonais, lui-même prince de ambiguïté, entre admiration pour le sulfureux Yukio MISHIMA, opportunisme littéraire et fascination pour les jeux d’argent et la pègre.

Le roman nous entraîne à la suite de deux hommes qui se connaissent depuis leur enfance passée dans le même village de la Chine rurale de la fin du XIX° siècle. Une Chine corsetée dans les « Traités inégaux » que les puissances occidentales mais aussi le Japon du Meiji ont imposé à l’Empire affaibli. L’un Liang WEN-SIEOU, fils (naturel) d’une famille de notables et l’autre, Li TCHOUEN-YUN, pauvre parmi les pauvres, simple ramasseur de crottin (qu’il vend comme combustible aux villageois). Ils suivront la prédiction d’une voyante, vieille villageoise misérable et méprisée, qui projette sur eux deux destins hors du commun.

Pour Liang WEN-SIEOU, dilettante et non conformiste, cela passera par les concours du mandarinat, qu’il réussira, étape par étape, contre toute attente. L’auteur nous décrit avec précision l’implacable machine à sélectionner l’élite administrative de l’Empire, sur des bases intellectuelles et morales, selon un processus cognitif rigoureux mais figé dans préapprentissage confucéen. Il deviendra mandarin, serviteur au plus haut niveau de la dynastie mandchoue des Qing qui conduit le destin de l’Empire, entre les mains de l’impératrice douairière TSE-Hi familièrement (curieusement) appelée « le Vieux Bouddha ». Nous sommes à la fin du XIX° siècle. Il rejoindra le groupe des « réformateurs » qui, autour du jeune empereur, Fils du Ciel, a tenté d’évincer l’impératrice. Avec ses amis conspirateurs, il entend faire entrer l’Empire chinois dans la modernité sur la base « des valeurs chinoises et des applications pratiques occidentales », tandis que les armées d’occupation (britanniques, françaises, russes, japonaises) cherchent à tirer profit de l’agonie de l’Empire [1].

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En face du jeune empereur, l’impératrice TSE-HI rassemble avec énergie les conservateurs autour des chefs militaires qui disposent d’armées capables de lui assurer la suprématie sur les réformateurs, malhabiles à jouer au jeu mortel du pouvoir.

L’autre protagoniste, Li TCHOUEN-YUN (surnommé petit Li), n’a pas accès à la voie des concours. Il est trop pauvre. Il monte à Pékin et se lie avec le monde trouble des anciens eunuques jetés hors de la Cité Interdite pour une faute ou pour un caprice de l’impératrice. Il s’y illustre par ses dons pour l’opéra chinois. C’est une des voies qu’il empruntera pour accéder au service de l’impératrice que seuls les spectacles d’opéra peuvent sortir de sa mélancolie. Dans la jungle de la cour impériale, faite de rigoureux protocoles et de haines mortelles, il deviendra son confident préféré, déjouant toutes les intrigues qui traversent les jeux des courtisans et les stricts rituels de la cour [2]. Mais pour cela, il devra devenir eunuque. N’ayant pas l’argent pour payer ce « service », il se castre lui-même, en une douloureuse auto-mutilation sans retour. Il a appris ce savoir d’un homme « faiseur d’eunuques », personnage trouble s’il en fut, qui hante les pages du roman. La castration y est décrite avec une horrible précision. Ainsi que la fonction de « garde du trésor » de chacun des castrés, obsédés par la nécessité de réunir une forte somme pour le récupéer et se faire enterrer avec, afin d’assurer sa tranquillité dans l’au-delà.

La cession contrainte de Hong Kong par un bail de 99 ans à l’Angleterre est décrite comme un monument de diplomatie, les chinois, affaiblis, n’ayant que leur ruse et leur orgueil à opposer à la force et l’intransigeance britanniques.

Deux journalistes, un américain et un japonais, suivent les intrigues de la Cité Interdite, les tractations des chefs des armées chinoises et les manœuvres des puissances étrangères qui cherchent à asservir le géant chinois. C’est par leurs yeux que nous vivons la crise qui voit le camp des conservateurs autour de l’impératrice terrasser celui des réformateurs autour de l’empereur.

Un bref moment, un jeune campagnard nommé Mao Tsé Tong parait à la fin de l’ouvrage, assoiffé de savoir et de justice.

Au total, cet étrange roman historique, curieusement attachant par sa diversité d’approches, apporte un éclairage sur les derniers moments de l’Empire vus du Japon. Une vision asiatique.

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[1] « En Chine, le gâteau des Rois et… des Empereurs » (Le Petit Journal, 16 janvier 1898). La Chine partagée entre les grandes puissances (Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, France et Japon de l’ère Meiji).

[2] Voir sur ce site la note de lecture du roman « Le Fou du Roi » de Mahi Binebine.  http://jacques-ould-aoudia.net/le-fou-du-roi-de-mahi-binebine-note-de-lecture-croisee/

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