La fin du salariat?

Le salariat a constitué, historiquement, une amélioration considérable de la « condition travailleuse »

En effet, la « mise au travail » des sociétés a connu au fil des siècles de profondes mutations. L’esclavage, le servage dans les campagnes, le compagnonnage dans l’artisanat, ont constitué parmi les plus anciennes formes institutionnelles de mise au travail des êtres humains en société. L’invention tâtonnante du salariat au milieu du XIX° siècle en Angleterre [1] a apporté une modification radicale dans cette institution : le salariat a ouvert la possibilité d’une rupture du lien personnel entre patron et travailleur par l’établissement d’un contrat (oral ou écrit), formalisant les conditions de cette mise au travail.

Les luttes sociales, avec l’apparition du syndicalisme à la fin du XIX° siècle en Europe, ont permis la reconnaissance de l’inégalité fondamentale de pouvoir entre salarié et patron. Elles ont ouvert la voie à l’établissement de règles, individuelles et collectives, corrigeant partiellement cette inégalité reconnue. Le « droit du travail » a enregistré ces règles comme autant d’institutions protectrices fixant droits et devoirs des deux parties : protection du travailleur d’un coté, reconnaissance et codification de la soumission aux ordres du patron de l’autre.

La fin du salariat ?

Bien évidemment, l’élaboration, l’établissement, l’application et le respect de ces droits ont été très progressifs et inégaux. Les parts respectives de « soumision » et de « protection » ont varié d’un pays à l’autre, d’une période à l’autre, en fonction du rapport de force entre le travail et le capital.

Une célébration du travail manuel confondu avec le salariat

L’institution du salariat a accompagné la révolution industrielle qui a achevé d’assurer la position hégémonique sur le monde des pays européens et des USA. De ce fait, le salariat s’est confondu avec le travail perçu essentiellement comme travail manuel. L’image du travail manuel a été glorifié de la fin du XIX° siècle aux années 30 du XX° siècle. On peut voir des témoignages de cette célébration du travail dans les statues, les cariatides et autres décorations de façades des immeubles bourgeois de cette époque. De son coté, le mouvement ouvrier, et tout particulièrement le mouvement communiste, a exalté le travail manuel, ouvrier et paysan.

Photos prises Paseo de Gracia, Barcelone. Aujour’hui, la fin du salariat ?

La fin du salariat ? Le salariat s’est généralisé dans les pays du Nord,

et a connu son apogée avec le Fordisme, associé à la consommation de masse. Avec cette nouvelle forme de capitalisme, née aux début du XX° siècle aux USA, le salariat est devenu jusqu’aux années 70, dans les pays développés, la forme dominante d’institution du travail, incarnée dans les grandes industries et les mines regroupant de grandes masses d’ouvriers. Mais aussi dans l’administration, les banques, les assurances, et dans des entreprises de moyenne et petite taille. Dans les pays du Sud, le salariat a connu un développement beaucoup moins massif, retant concentré dans les Administrations et les grandes entreprises souvent liées à des groupes étrangers.

Aujourd’hui, le salariat ne progresse plus dans la plupart des régions du monde, excepté dans les pays d’Asie de l’Est qui continuent de s’industrialiser [2], même s’il reste encore numériquement majoritaire dans les pays développés.

Une erreur de vision

Au Sud, le « développement » des sociétés a été longtemps compris comme l’extension progressive mais inexorable du salariat, au point que la majorité des non-salariés, engagée dans le travail informel, était considérée comme relevant d’une forme résiduelle. Dans cette vision, ce travail informel allait se réduire progressivement.

La fin du salariat avec l’apparition du numérique ?

Le salariat ne constitue plus l’horizon inéluctable des travailleurs, au Sud comme au Nord. Cette mutation gigantesque nécessite, d’abord, de modifier le vocabulaire : on doit parler d’activité et non plus d’emploi, ce dernier terme renvoyant au salariat. L’activité se répartit entre activité salariale et activité non-salariale, laquelle recouvre une large gamme d’occupations : depuis le travail dans l’agriculture familiale (par nature non formalisée), jusqu’aux petits emplois des rues en milieu urbain (restauration, transport…), mais aussi le travail individuel ou micro-collectif plus ou moins enregistré fiscalement, plus ou moins protégé et encadré socialement et déontologiquement (professions libérales, auto-entrepreneur, activités hors tout statut…) [3]. Dans cette dernière catégorie aux contenus et contours imprécis, on trouve une majorité de personnes exerçant sans statut des activités légales souvent de courte durée (notamment dans l’économie numérique en hard ou en soft). Mais aussi des activités légales exercées illégalement (la contrebande de vêtements par ex) ou les activités illégales exercées illégalement (trafics d’êtres humains, d’armes ou de drogues…).

Mondialisation et révolution numérique précipitent la fin du salariat pour réduire les protections sociales qui lui sont liées

La fin du salariat ? Les évolutions techniques du système productif (automatisation des tâches, mobilisation des big data et de l’intelligence artificielle, plateformisation des entreprises) tendent à détruire de nombreux emplois (salariés), tout en créant de nouvelles activités (non salariées le plus souvent) dans d’autres domaines, avec d’autres qualifications, dans d’autres lieux. A court-moyen terme, un solde positif entre destructions et créations d’activité n’est pas certain. Ni au niveau global, ni dans chaque territoire, car une partie de ces mutations est le fait d’entreprises mondialisées organisant le travail selon des « chaînes de valeur globales » réparties en de multiples implantations dans le monde. Les directions de ces entreprises multinationales prennent leurs décisions sans égard pour chacune des implantations de cette chaîne. Autrement formulée, les impacts sur les territoires d’implantation ne sont pas pris en compte dans ces décisions. Celles-ci sont prises sur des critères agrégés au niveau mondial. Sur chacune des implantation, un solde positif entre destructions et créations d’activité est donc encore moins certain.

Les plateformes

A ces mutations dans les systèmes industriels, s’ajoutent celles qui tendent à multiplier les possibilités d’activés non salariales via les plateformes (on parle de « plateformisation de l’économie »). Les plateformes sont souvent constituées avec un nombre réduit de travailleurs et d’immobilisations, et peuvent connaitre des développement fulgurant au niveau mondial, comme l’entreprise de vente en ligne Taobao [4], filiale de l’entreprise Ali baba. Elles peuvent procurer de l’activité (non salariée) à un nombre très important de personnes dans le monde, tant au Nord qu’au Sud. L’exemple d’Uber est emblématique de ce genre d’activité. Cette évolution entraîne, dans la majorité des cas, un fort recul des conditions de travail par rapport aux protections offertes par le salariat.

La fin du salariat rencontre au Nord l’exacerbation de l’individualisme

Il faut reconnaître que dans les pays du Nord, cette évolution rencontre pour partie le désir d’indépendance des individus, qui s’affranchissent dans ces activités non-salariées de la soumission du salariat. « Moins de protection contre plus de liberté » : cette option est prise par de nombreux jeunes dans les sociétés du Nord. Mais est-ce un choix totalement libre ? Et que se passera-t-il dans les années futures pour ces jeunes qui auront « gagné leur vie » de cette façon ? L’horizon est il bouché à ce point ?

La fin du salariat ?

Le moteur de cette mutation

C’est la baisse du coût du travail pour les entreprises, et donc l’augmentation des profits, qui est le facteur dynamique de cette évolution en défaveur du salariat. La mondialisation libérale associée à la révolution numérique alimente cette évolution. Désormais, tout pousse à rendre l’individu « responsable de lui-même », c’est-à-dire d’être son « propre patron », donc son propre exploiteur ! [5]

La fin du salariat ? Non, pas pour tous

Il est très probable que les grandes organisations privées et publiques (firmes multinationales, administrations d’Etat) conserveront des noyaux de travailleurs hautement qualifiés sous statut salarial pour remplir les fonctions essentielles. Celles qui nécessitent un niveau de protection élevé. Si rien n’était fait pour enrayer cette évolution, le salariat deviendrait progressivement un statut privilégié pour quelques personnes dédiées au service des puissants de ce monde.

Ces transformations profondes du travail dans le monde posent aux sociétés, et notamment aux organisations syndicales, deux défis majeurs :

1/ la progression de l’économie numérique va-t-elle détruire plus d’emplois qu’elle ne créera d’activités ?

On constate, depuis le début des années 2000, une déconnexion entre croissance de l’économie et création d’activité au niveau mondial, phénomène qui est une des causes de la montée des inégalités au sein des pays. Ce décrochage s’est accentué depuis la crise de 2008. Il entraîne le développement des activités précaires pour des parts de plus en plus larges de la population active au niveau mondial (à l’exception des certains pays d’Asie où l’industrialisation progresse) avec des effets sociaux et politiques considérables.

2/ l’autre défi porte sur les luttes à entreprendre pour la protection de ces nouvelles formes d’activité.

Les luttes syndicales avaient créé, depuis la fin du XIX° siècle en Europe et aux USA jusqu’aux années 70 du XX° siècle, les outils de protection du salarié. Ce système a culminé dans le fordisme. Aujourd’hui, avec des Etats capturés par les grandes firmes multinationales, on ne peut plus compter sur eux pour inventer et instaurer ces nouvelles protections.

Ce sont les luttes sociales, menées à l’échelle locale, nationale et internationale, qui seules pourront contraindre les Etats à prendre les mesures de protection de ces nouvelles formes de mise au travail pour aboutir à un modèle de développement durable et inclusif.


[1] Karl Polanyi : La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Ed. Gallimard 1983 (1944).

[2] Rapport 2019 de la Banque Mondiale

[3]Le Rapport 2019 de la BM parle « d’économie des petits boulots » ou « gig economy ».

[4]Taobao (chinois :淘宝网 : Táobǎowǎng ; littéralement : « réseau, choisir des trésors ») est le principal site web de vente enligne de Chine, mis enligne en 2003 (Wikipedia).

[5] Pierre Dardot et Christian Laval : Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, La Découverte, 2016.

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