Encore un "Prix Nobel" d’économie à coté de la plaque

Encore un « Prix Nobel » d’économie à coté de la plaque

Madame Esther Duflo reçoit le prix dit « Nobel » d’économie, octobre 2019

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dénommé « prix Nobel d’économie » a été attribué notamment à Madame Esther Duflo [1] en octobre 2019 pour ses recherches sur la pauvreté. Comme dans la plupart de ses attributions précédentes, la Banque de Suède couronne des travaux inscrits dans l’économie dominante, dans la pensée libérale.

Lutte contre la pauvreté ou lutte contre les inégalités ?

La priorité des Objectifs de Développement Durable (ODD) de l’ONU porte sur la réduction de la pauvreté. Cet objectif est apparemment généreux. Qui peut être pour l’extension de la pauvreté ?

Mais en réalité, il est mis en place pour masquer la question fondamentale qui n’est pas la pauvreté mais bien les inégalités. Et leur croissance partout dans le monde.

Pourquoi ce passage des inégalités à la pauvreté ?

Parce que la pauvreté peut être imputée aux individus (qui ne travaillent pas assez, qui n’ont pas un comportement rationnel…) sans mise en cause du fonctionnement global de la société. Tandis que les inégalités (et leur croissance) posent directement la question de la répartition des richesses, des institutions et des politiques qui y contribuent, du fonctionnement du système au niveau global. Et de cela, la pensée dominante ne veut pas.

Si les économistes dominants ne parlent pas d’inégalités, ce sont les sociétés en colère qui en parlent aujourd’hui. A Santiago du Chili, Beyrouth, au Caire à Bagdad…

Et c’est Thomas Picketty qui aurait du recevoir ce prix, lui qui travaille inlassablement sur les inégalités ! Encore une fois, ce prix dit Nobel d’économie 2019 tombe à coté de la plaque !

La méthode d’évaluation aléatoire (« randomisation ») s’effectue en surplomb des populations objet des études

Allons voir de plus près le travail de Madame Duflo. Celle-ci a développé une méthode d’évaluation aléatoire pour mesurer l’impact des politiques publiques à partir d’observations de terrain. Elle analyse les effets d’une mesure sur une population choisie au hasard (par exemple la distribution de vermifuges à la population d’un village tiré au sort), en comparant ses effet sur la population d’un autre village sur qui n’aurait pas appliquée cette mesure.

Une vision du développement sans les populations concernées

Ma première critique est la suivante. Comment peut on prendre des populations comme des cobayes sans les consulter, en faisant tomber sur une partie d’entre elles, choisies au hasard, un dispositif (la distribution des vermifuges par ex) qu’elles n’ont ni voulu, ni décidé ? Et en excluant une autre partie de la population, selon un critère aléatoire?

C’est prendre totalement à rebours un acquis qui émerge dans la pensée du développement. Selon lequel le changement social est un processus endogène. Ce qui signifie que c’est aux populations de prendre une part active au choix des dispositifs, à leur mise en œuvre, à leur évaluation. L’action extérieure peut au mieux « accompagner » le désir de changement des populations. Elle ne peut en rien le susciter de l’extérieur. Avec sa méthode, Madame Duflo se situe en surplomb total sur les populations qu’elle choisi pour évaluer les impacts des mesures qu’elle veut calculer. Ce faisant, elle reste dans la pensée standard du développement, qui reste sous l’empreinte de la domination du Nord.

Voir « SUD ! Un tout autre regard sur la marche des sociétés du Sud » ==> ICI

Ainsi, il n’est pas étonnant que les résultats de ces études, dont le coût est très élevé, ne sont en rien probants. Pourquoi alors ce succès auprès des acteurs de l’aide au développement ? On apportera un élément de réponse à la fin de cet article.

La méthode d’évaluation randomisée est une façon de prendre les populations comme des souris de laboratoires.

Et des souris malades !

Surplombant les populations étudiées, Madame Duflo tire au sort les populations sur lesquelles elle va appliquer un dispositif en laissant de coté (pour mesurer les effets différentiels) les populations hors de ce dispositif. C’est prendre ces populations pour des cobayes passifs sur lesquels on applique un traitement. De vrais souris de laboratoire !

Et en plus, de souris malades, qu’il faut soigner ! Il y a une série de métaphores médicales dans son discours qui ancrent l’idée que les sociétés du Sud ont un fonctionnement pathologique. Un fonctionnement qu’il faudrait corriger par des mesures décidées d’en haut (et du Nord) !

L’approche du développement « par les manques »

Cette approche « par les manques » (de financements, de santé, d’équilibre, de gouvernance, de justice…) continue de structurer la pensée des professionnels du développement. Cette approche « par les manques » instaure les sociétés du Nord comme référence, et mesure les caractéristiques des sociétés du Sud en écarts de celles du Nord. Dès lors, les pays du Sud ont à l’évidence moins de routes, moins d’hôpitaux, de justice, de droits… que les sociétés du Nord.

Le « développement » consiste alors à combler ces manques ! Mais s’est on penché sur les mécanismes mis en oeuvre dans les sociétés qui se sont arrachées au sous-développement-(les pays d’Asie de l’Est) ? L’ont-elles fait à partir de leurs manques ? Non ! A partir de leurs atouts !

Une approche à partir du terrain qui fait table rase des élaborations théoriques antérieures

J’ai assisté à sa première leçon au Collège de France en janvier 2009. La leçon portait notamment sur la gouvernance. Madame Duflo a réussi à parler de la gouvernance sans citer un seul auteur !  Comme si ce sujet, qui hante les hommes depuis qu’ils « font société », n’avait pas été labouré par des milliers de penseurs, philosophes… Penser que l’on peut remplacer ces réflexions par des preuves statistiques (« evidence based ») est un leurre !

Je connais de l’intérieur la fabrication de données et leur fragilité

J’ai moi-même fabriqué des données (« Institutional Profiles Database » IPD, qui délivre des indicateurs caractérisant les institutions de 140 pays [2]). Je connais les innombrables hypothèses qui se « cachent » derrière les datas. Dans les documents de présentation d’IPD, j’avais mis un point d’honneur à expliciter les hypothèses adoptées pour construire ces données. (Voir notamment ==> ICI). De mes discussions avec Alain Desrosières, historien des statistiques qui nous a quitté trop tôt, j’avais tiré des enseignements pour construire cette base de données. Notamment sur les biais introduits inéluctablement dans les données statistiques. Donc je sais combien les datas sont fragiles et porteuses de biais qu’il faut toujours expliciter et prendre en considération. Sans quoi, on peut faire dire ce qu’on veut aux résultats issus de ces données.

Une aubaine pour les politiciens

Offrir des résultats qui prétendent relever d’une vérité car basés sur des travaux « scientifiques » fascine les politiciens. Ils se disent qu’ils ne seront pas responsables des décisions qu’ils prendront « puisqu’elles résultent de travaux scientifiques ». En exploitant la lâcheté des politiciens, Madame Duflo recueille des fonds considérables pour mener ses études de par le monde.

Encourager l’éviction de la politique

Adopter cette démarche, c’est faire un pas de plus dans l’éviction du politique. C’est favoriser la prééminence des « experts » qui vont « objectiver » les bases des politiques publiques. Qui vont, au final, délivrer les politiciens de leurs responsabilités.

Tout au contraire, les sociétés demandent aux politiciens de prendre leur responsabilité… ou de dégager !

Avons nous remarqué que les multiples mouvements sociaux qui agitent actuellement la planète, de Bagdad au Caire, d’Alger à Santiago du Chili, d’Addis Abeba à Conakry… marquent une défiance profonde des sociétés envers les politiciens ? Ceux-ci ne tiennent pas leurs promesses électorales car ils ont organisé leur impuissance en face des marchés mondialisés?

Madame Duflo, avec son allure de personne sérieuse et appliquée, contribue à jeter des rideaux de fumée sur les processus de fabrication de la connaissance. Mais aussi sur les processus de décision des politiques publiques.

Le prix « dit Nobel » d’économie va accorder du crédit (pour ceux qui le veulent bien) à ces démarches. Encore une occasion ratée pour ce prix !


[1] Les 3 lauréats de 2019 sont Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer.

[2] Les données d’IPD sont disponibles sur le site du CEPII : http://www.cepii.fr/institutions/FR/ipd.asp

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