« Beaux seins, belles fesses », « Cent ans de solitude »… et l’académisme.

 « Beaux seins, belles fesses » de Mo Yan.

Quel titre Mo Yan a choisi pour son livre ! Pas facile à glisser dans une conversation mondaine pour briller dans un salon, où à lire dans le métro en exhibant la couverture portant un tel titre… et pourtant, un livre fascinant, un de ces livres si rares qui nous fait passer derrière le miroir, derrière la ligne qui sépare les mondes développés et non développés, le Nord et le Sud. Un des quelques livres, avec « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marques, qui soulève un coin du voile pour nous faire pénétrer dans la vision du Sud, dans les croyances du Sud.

Difficile d’en parler avec les mots, avec les concepts du Nord. Comment dire autrement que la rationalité change de nature puisque les êtres humains peuvent devenir des personnages surnaturels, les animaux venir habiter les hommes…

En septembre 2012, j’envoie un article pour la « Revue Tiers Monde »[1] sur les mouvements populaires dans les pays arabes à la lumière de l’expérience turque. Je fais un paragraphe entier sur « Neige », un roman d’Orhan Pamuc, car il illustre mon propos. Mon manuscrit est envoyé à un referee de trois personnes. L’un d’entre eux, d’une façon anonyme comme il se doit pour un referee, se déchaîne contre moi, et concentre sa rage sur le paragraphe en question au motif qu’il ne respecte pas les règles de publication académique puisqu’il n’utilise pas le langage des sciences sociales. Voici ce que je lui réponds, par le truchement de la Revue puisque je ne le connais pas.

« La seconde partie est, nous le reconnaissons, peu classique dans un texte de ce type. Elle résulte d’un parti pris sur les sources d’information concernant le fonctionnement des sociétés : pour avoir lu des centaines d’articles académiques et de rapports provenant d’institutions économiques sur le développement, nous maintenons que certains textes littéraires peuvent apporter une connaissance en profondeur du fonctionnement des sociétés, notamment celles du Sud qui sont toujours abordées, dans les textes savants, avec les outils conceptuels forgés au Nord. Nous revendiquons donc ces intrusions dans la pensée du Sud par le biais de la littérature. A titre d’exemple, nous citons « Things Fall Apart » (« Le monde s’effondre ») de Chinualumogu Achebe (1958), « Quatre générations sous un même toit » de Lao She (1940-42), « Cent ans de solitude » de Gabriel García Márquez (1965), « La trilogie du Caire : Impasse des Deux-Palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé » (1987-1989) de Naguib Mahfouz, « Beaux seins, belles fesses » de Mo Yan (2004), « L’Immeuble Yacoubian » de Alaa al-Aswani (2002) etc… »

Sur ces faits, Mo Yan obtient le Prix Nobel de littérature (je n’y étais pour rien, croyez-moi).

Depuis je pourrais ajouter « L’équilibre du monde » de Rohinton Mistry (1995), cet écrivain indo-canadien, qui écrit des pages somptueuses sur la pauvreté dans l’Inde des années 80.

Finalement, l’article sera publié sans modification notable de ma part, avec une note de bas de page revendiquant ce détour par la littérature et citant les auteurs dont Mo Yan et son titre !!

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[1] « Les poussées populaires des sociétés du pourtour méditerranéen accoucheront-elles d’une nouvelle modernité ? Réflexion à partir du cas turc », Revue Tiers Monde, n°212, oct-dec 2012.

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