« Ne réveille pas les enfants » Récit d’Ariane CHEMIN. Histoire tragique et mystérieuse d’un drame qui a anéanti une famille. Un suicide collectif. C’était à Montreux, au bord du Lac Léman, en Suisse, le 24 mars 2022. Simple fait divers ? Non, car bien des fantômes rodent autour de cette tragédie qui a conduit à la mort 5 personnes qui se sont jeté du 7° étage de leur appartement.

Des fantômes

A commencer par le grand-père des deux sœurs, jumelles qui font partie des suicidés. Narjisse et Nasrine sont les petites filles de Mouloud Feraoun, l’inspecteur de l’Education nationale assassiné, avec cinq autres collègues, au Château-Royal sur les hauteurs d’Alger le 15 mars 1962. Mon oncle Salah Ould Aoudia faisait partie de ces martyrs. Tous assassinés par un commando de l’Organisation de l’Armée Secrété, la sinistre OAS formée de Pieds Noirs d’extrême droite et de militaires félons qui avaient retourné leurs armes contre la République.

L’auteure va chercher ce que cette piste peut révéler. En vain. Mais elle aura interrogé longuement mon cousin Jean Philippe Ould Aoudia, fils de Salah, qui a démêlé les fils de cet assassinat dans un ouvrage L’assassinat de Château-Royal paru en 1992 (préfacé par Pierre Vidal-Naquet et Emmanuel Roblès, avec une introduction de Germaine Tillion, aux éditions Tirésias)

« Ne réveille pas les enfants »

Cette phrase, Mouloud Feraoun l’a prononcée à l’endroit de son épouse, le matin de mars 1962 où il a quitté sa maison pour aller à la réunion fatale où il allait perdre la vie. La dernière parole entendue par elle avant son assassinat.

L’écho d’un autre suicide collectif

Ce drame a réveillé un souvenir. Une secte avait déjà ébranlé l’opinion avec son suicide collectif de plusieurs centaines d’adeptes dans les années 1990, la secte de l’Ordre du Temple solaire (OTS). La ville de Montreux avait été indirectement concernée comme lieu de vie du chef d’orchestre Michel Tabachnik, qui avait été l’ami fidèle du gourou de la secte, Jo Di Mambro.

"Ne réveille pas les enfants" Récit d’Ariane CHEMIN (couverture du livre)D’autres indices troublants

Une maison à Vernon où une des jumelle, dentiste de sa profession, avait un moment exercé. La bâtisse abandonnée avait été visitée et dévastée. Il s’en dégageait une lugubre trainée de mémoire.

Pas de revendication d’identité pour ces deux sœurs qui ne se souciaient pas du côté historique des lieux, à Montreux. Cette ville avait été la résidence des négociateurs algériens lors des longues tractations qui avaient abouti aux Accords d’Evian le 18 mars 1962, trois jours après l’assassinat de Mouloud Feraoun le grand père. Pas plus d’évocation de ce grand père, écrivain connu, mort dans les circonstances dramatiques évoquées plus haut.

Mystères entourant la famille

Isolement de ses membres, enfants éduqués à la maison par les parents, repli autour de la relation fusionnelle que les deux jumelles entretenaient. Deux femmes au parcours universitaire brillantissime. Un « chef de famille » peu présent. Lui aussi, qui avait préféré entrer à l’Ecole Polytechnique qu’à l’Ecole Nationale Supérieure. Le parfum de complotisme qui flottait sur la famille. La traversée du moment « covid » qui s’était prêtée à tous les délires.

L’avis d’un psychiatre qui évoque l’ancrage possible d’un traumatisme dans une lignée familiale. Et son rebond après le saut d’une génération.

Logique policière

La police suisse avait à définir l’acte, selon qu’il était d’origine criminelle ou pas. C’est à la seconde conclusion qu’elle a abouti. Sans coupable vivant, donc sans motif à poursuite. Une affaire classée sans suite, de ce fait. Les antécédents des protagonistes, les interprétations psychiques ou politiques du drame constituent alors un autre champ qui n’intéresse pas l’institution policière.

Des antécédents que l’auteur du récit, Ariane Chemin, explore en interrogeant les rares personnes qui avaient pu graviter autour de cette famille. Ou les personnages qui avaient eu à faire avec l’histoire de l’Algérie.

Le mystère demeure

Au terme du récit, des attentes qu’il suscite, on reste devant une interrogation sans réponse. Un faisceau de pistes peu consistantes. Un mystère qui habille l’acte, sa monstruosité, l’incompréhension qui s’en dégage.

Deux récits, deux écritures

Avec ce récit et celui lu précédemment (« La guerre, ce sont les noms propres »), Ariane Chemin nous montre comment la forme de l’écriture participe de l’expression du contenu par ce qu’il évoque à la lecture. Deux récits, l’un sur le chaos de la guerre en Ukraine, l’autre sur un drame intime que la raison ne parvient pas à expliciter vraiment. Deux façons d’écrire, de traduire les moments de sa recherche en tant qu’écrivaine / journaliste. Une maitrise avec brio de l’expression. Merci et bravo Ariane !

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Ariane Chemin, née en 1962, est une journaliste, grand reporter et essayiste française. Elle est licenciée en lettres classiques et diplômée, en 1986, de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle a été pendant de nombreuses années journaliste au quotidien du Monde au service « politique », « société », avant de devenir grand reporter dans ce même journal. L’auteure écrit aussi des livres d’actualité, dont La Femme fatale avec Raphaëlle Bacqué au lendemain de l’élection présidentielle de 2007. Pour en savoir plus sur l’auteure, voir ==> ICI

Voir la note de lecture sur « La guerre, ce sont les noms propres » ==> ICI


© 2023 Jacques Ould Aoudia | Tous droits réservés

Conception | Réalisation : In blossom

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