Une personne s’est mariée récemment avec elle-même !… propos de Pierre LEGENDRE (2007-2009)

Pierre Legendre. « Vues éparses », entretiens radiophoniques avec Philippe Petit, 2007-2009.

En italique, les propos de Pierre Legendre. En lettres droites, mes commentaires.

JOA : La lecture des propos de Pierre Legendre est déroutante : l’auteur joue avec nos nerfs en multipliant les diversions, les idées surprenantes, en ne finissant pas ses phrases, en conduisant sa pensée d’une façon méandreuse. Mais ce n’est pas pour ces raisons qu’il est si peu reconnu dans le monde intellectuel français. C’est pour ce qu’il dit de la société française et de l’aveuglement des intellectuels sur sa marche.

Quelques idées tirées de cette lecture (c’est moi qui souligne):

L’Occident se disloque car il ne reconnait pas les bases de sa formation institutionnelle et politique, à la base de son invention du concept d’État : le système juridique romano-canonique.

« (…) Je publierai un volume de mes Leçons sous le titre « l’autre Bible de l’Occident », c’est-à-dire le Monument romano-canonique qui a porté la formation du concept d’État, fleuron politique de l’Occident, mais aussi forme institutionnelle qui n’est pas éternelle. » (p 124).

« (…) les Occidentaux ont raffiné sur la question du pouvoir. Dans le jargon latin, les médiévaux distinguaient auctoritas et potestas. Auctoritas : on peut traduire par autorité, mais c’est la place du garant. Ensuite, il y a potestas, l’exercice du pouvoir. Si l’on traduisant ces deux mots en termes de gestion moderne, on dirait que l’auctoritas, c’est l’équivalent du président directeur général d’une firme ; et potestas, c’est le directeur général (JOA : dans le monde politique français, le Président et le Premier ministre). (…) Et il y a une logique là dedans. En fait l’auctoritas, c’est la place de l’emblème, c’est la place du garant au-delà duquel c’est le vide. » (p 52).

La société assassine sa jeunesse à la livrer à la pensée libérale-libertaire, sans cadre institué (par exemple, en ne faisant pas de la grammaire, donc des règles, le socle de son enseignement primaire).

« (…) Je constate que nous sommes dans l’idéal aujourd’hui de ce que quelqu’un, aux Pays-Bas, tout récemment, a exprimé sous les espèces de « the me-society », la société-moi. Dans le sens suivant : une personne – et alors c’est à l’étude, on en parle et les juristes s’en mêlent – une personne s’est mariée récemment avec elle-même ! Voilà un exemple typique de ce que produits cette désymbolisation de masse, cette cruauté d’un style nouveau, que j’appelle la caserne libertaire, libérale-libertaire parce que tout ça se tient. (…) Cela va avec le reste, c’est-à-dire avec la multiplication des statuts particuliers, qui signe un retour à la féodalité, par ailleurs tant dénoncée quand il s’agit des autres, des peuples indociles. » (p 37).

« (…) Mais, qu’est-ce que c’est que le monde à l’envers ? C’est le monde des camps. Qu’est ce qui se passe dans les camps ?  (…) le SS sort son revolver parce que ta tête ne lui revient pas. (…) Voilà, c’est ça l’absence de limites ; ça s’apprend dans les camps (p 46). (…) Nous sommes les enfants de la débâcle hitlérienne et des massacres qui ont porté au point extrême le grand règlement de compte de l’Occident avec lui-même. » (p 140)

« (…) Une chose que j’ai retrouvée en Afrique, qui m’était si familière, c’est que, si on évacue la dimension de l’énigme, de ce qu’on ne comprend pas, eh bien, il n’y a pas de vie possible. Ou il y a une vie un peu abrutie, consommante. En fait, nos manières de vivre, c’est un darwinisme social qui ne dira jamais son nom et qui fait semblant d’être démocratique. La théâtralisation, elle est au cœur du monde. »

« (…) Les Occidentaux produisent eux aussi des rituels. Mais si on leur dit qu’ils produisent des rituels, ils auront une réaction de déni, puisque nous somme dans le monde maîtrisé, rationnel, areligieux. » (p 81).

« (…) Pour les sociologues et les économise tout-venants, occidentaux ou soviétiques, la doctrine commune se résumait à ceci : partout où passe le progrès moderne, les religions se folklorisent ou disparaissent. Donc, cela faisait des gens qui étaient censés étudier le développement des sociétés musulmanes comme si le Coran n’existait pas ! » (p 91).

« (…) C’est l’Afrique qui m’a donné ce regard étranger sur moi-même et sur l’Occident. »

L’Occident ne peut s’empêcher de penser que son système civilisationnel est le meilleur et qu’il doit s’étendre au reste du monde. « (…) On a fabriqué des théories surgelées, à consomme n’importe où sur la planète, qui donnent ainsi aux intellectuels occidentaux une espèce de rente de situation ; ça consiste finalement à dire où à sous-entendre à l’adresse du reste du monde : ou bien vous suivez nos pensées, ou bien vous êtes des « demeurés » (p 35).

« (…) Nous sommes les rentiers de ce déni de l’existence de Byzance. » (p 126).

L’Occident refuse la limite « (…) Car il faudra un jour que les Occidentaux rencontrent la limite. Le système soviétique a rencontré sa limite. L’Occident, qui et aux prises avec l’absence de doute et les fantasmes débridés, une sorte démence sociale qui nie l’autorité du temps, eh bien, il faudra que cela trouve sa limite. » (p 92).

JOA : Mais la limite commence à s’imposer, y compris en Occident, c’est celle des ressources naturelles, bien que tout soit fait pour tenter d’effacer cette limite, au motif que le progrès technique fera reculer ces limites !

L’État français possède un trésor : il a réussi à combiner pouvoir politique et pouvoir administratif, ce que le Préfet symbolise. « La France est une URSS qui aurait réussi (…) une féodalité libérale réussie ».

L’histoire n’est pas linéaire, mais sédimentaire. Rien ne disparaît jamais, tout s’accumule.

La danse en Occident est élévation (or dans la pensée occidentale, l’humain ne peut s’élever, si ce n’est par des manières diaboliques, c’est pourquoi elle a longtemps été interdite au nom de la répression de la magie, de l’irrationnel) tandis qu’en Afrique noire, elle est piétinement du sol, qui sont des modes de pensée, des modes d’écriture

Une idée qui fait lien avec la pensée de Castoriadis : « Toutes les cultures, y compris donc l’occidentale, vivent de vérités indémontrables, de croyances aspirant au statut d’intouchables, dont la cohérence et les conséquences normatives tiennent à leur authentification en bonne et due forme sociale ». Il y a derrière toute culture, derrière toute civilisation, une image derrière le miroir qui ne se discute pas, qui relève de la croyance absolue, du postulat.

Sur la dynamique des institutions, Legendre dit que l’on ne peut prévoir les effets, tous effets, d’une modification institutionnelle. « (…) L’audace des mesures prises mérite aujourd’hui notre méditation. Ces gens là (pendant la Révolution française) avaient dans l’esprit cette dimension ou ce sens qui a disparu : c’est la capacité de poser un geste fécond, parce qu’il est pour partir aveugle. Aujourd’hui, nous prétendons tout maîtriser, tout planifier, tout anticiper, de sorte que nous sommes devenus incapables de poser des gestes qui soient féconds, c’est-à-dire en acceptant cette dimension de l’imprévisible, laisser la vie courir, venir, s’adapter. Le scientisme à l’œuvre produit des citoyens apeurés, et des responsables qui ne comprennent plus qu’un geste fécond est aussi un geste aveugle » (p 69).

« (…) Que les Français aillent là dedans, dans le sociétal, la société sans passé, qu’ils y aillent, mais sans moi. » (p 177).

Une réflexion sur “Une personne s’est mariée récemment avec elle-même !… propos de Pierre LEGENDRE (2007-2009)

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