« La transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes » – Jean Baudrillard (note de lecture)

« La transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes » de Jean Baudrillard – Editions Galilée, 1990. 

Première (et tardive) lecture de cet auteur. Je lis ce livre en ces mois d’été 2016 pour trouver des réponses à des interrogations sur la violence qui assaille le monde, à tout le moins, les images et informations sur la violence qui sont produite à profusion sur le monde tel qu’il va (mal).

Baudrillard signe là une œuvre profonde, touffue, brillante, cruelle, souvent à l’emporte pièce, prémonitoire, profondément pessimiste sur l’avenir des sociétés du Nord, pleine de dépit, parfois de cynisme, en position classique de surplomb quand il évoque le Sud.

Une œuvre qui déconstruit les fondements mêmes sur lesquelles les sociétés du Nord ont bâti leur puissance, leur richesse, leur domination sur le monde. Un texte qui marque (qui devrait marquer) une rupture profonde au sein de la pensée progressiste telle qu’elle a été élaborée à la fin du XIX° siècle et s’est déployée tout au long du XX° jusqu’à la chute de l’Union Soviétique. Une pensé dont l’échec éclate au grand jour, dans la persistance de son aveuglement aux démentis apportés par les évolutions du monde, à commencer par celui qui fait du capitalisme le grand gagnant de… la crise du capitalisme, une première fois au moment de la crise de 1929 suivie du nazisme, une seconde fois au moment de la crise ouverte en 2008 et dont le Nord n’est pas sorti aujourd’hui.

Baudrillard nous entraîne dans un tourbillon de pensées fortes sur l’état des sociétés du Nord avec des formules balancées entre l’avant et le maintenant, mais aussi des passages obscurs, comme inachevés. Je découvre au fil du texte des idées, des images, que j’ai élaborées longtemps après que Baudrillard les ait émises.

Sa première partie est centrée sur le monde du Nord, son hyper développement et la perte du sens de ses actes, en une critique radicale du post-modernisme qu’il ne nomme presque jamais. Quelques erreurs dans le champ économique et financier, mais là n’est pas l’essentiel. Le Sud avec son émergence, son appétit de consommation, ses capacités de productions nouvelles et à une échelle de masse planétaire, n’est pas cité. Comme si le monde se réduisant au monde développé. Mais sur la seconde partie, il introduit l’Autre, l’autre du Sud vu du Nord, avec des intuitions foudroyantes sur le fonctionnement du Nord et sa faiblesse actuelle face au Sud, l’espoir d’un nouvel horizon dans le rapport à l’Autre et l’acceptation de son incompréhension réciproque.

Il entame son livre par un chapitre intitulé « Après l’orgie ». Orgie de libération dans tous les domaines : politique, sexuelle, des forces productives mais aussi des forces destructives, de la femme, de l’enfant, des pulsions inconscientes… Que faire après l’orgie ?

« Au fond, partout, la révolution a bien eu lieu, mais pas du tout comme on l’attendait. » Baudrillard fait ici, dès 1990, le constat de l’échec de la pensée progressiste à renverser le capitalisme et transformer le monde [1]. Et la révolution qui est advenue, c’est celle de la prolifération des signes, des produits, des réseaux, des virus…. jusqu’à la saturation, faisant perdre toute les références : bien et mal, beau et laid, vrai et faux se confondent et s’agitent en des mouvements browniens. Dans ce mouvement, « les choses continuent de fonctionner alors que l’idée en a depuis longtemps disparu » : le progrès, la production, le politique continuent, mais sans finalités.

L’information devient orbitale, c’est-à-dire qu’elle ne touche plus le sol, tournant autour de la planète sans fin : « Ce sont toute les fonctions de nos sociétés, notamment les fonctions supérieures, qui se détachent et passent sur orbite ». Ce point rejoint ma description des élites mondialisées littéralement « saturnisées », tournant autour de la terre pour d’innombrables réunions entre pairs de tous les pays, ayant adopté le même langage, les mêmes références, les mêmes habitus, fonctionnant entre soi et hors sol, coupées de leur environnement local et des personnes, leurs voisins, qui y vivent, fixées au sol.

Il décrit la prolifération (virale) des informations, mémoires, archives, documentations, plans, programmes… qui n’arrivent pas à accoucher d’une idée, d’un évènement. J’ai parlé de mon coté « d’impuissance savante » à voir la masse immense d’écrits, d’analyses, d’études, d’évaluations, de rapports, de thèses académiques, d’articles… produits dans le champ économique (pour ne parler que de ce champ que j’ai longuement pratiqué)… conduisant à si peu de décisions d’actions mordant effectivement sur la réalité.

De longs développements sur les techniques digitales et leur envahissement, les reproductions (virales) qu’elles permettent à l’infini avec, combinée à ces techniques, l’hypertrophie de la communication.

Des mots aussi sur la violence qui change : « …on a affaire dans nos sociétés à une violence nouvelle, née du paradoxe d’une société permissive et pacifiée… ». Sur les nouvelles maladies (cancer, sida) qui signent la société d’aujourd’hui : « des corps surprotégés par leur bouclier artificiel, médical ou informatique. »

« La violence archaïque est à la fois plus enthousiaste et plus sacrificielle. Notre violence, celle que produit notre hyper modernité, c’est la terreur. C’est une violence simulacre : bien plus que de la passion, elle surgit de l’écran, elle est de même nature que les images. La violence est en puissance dans le vide de l’écran, par le trou qu’il ouvre dans l’univers mental. ».

La question fondamentale que Baudrillard pose dans cet ouvrage concerne le mal : « mais où est donc passé le Mal ? » (…) « Dans une société qui, à force de prophylaxie, de mise à mort de ses références naturelles, de blanchissement de la violence, d’extermination de ses germes et de toutes parts maudites, de chirurgie esthétique du négatif, ne veut plus avoir affaire qu’à la gestion calculée et au discours du Bien, dans une société où il n’y a plus de possibilités de dire le Mal, celui-ci s’est métamorphosé dans toutes les formes virales et terroristes qui nous obsèdent. »

La force de dire le Mal a ainsi échappé aux sociétés du Nord. Elle resurgit ailleurs, contre lui, par l’usage du principe du Mal et de sa force immense, déniant les valeurs occidentales de progrès, de rationalité, de morale politique, de démocratie… « Ainsi Khomeiny dans l’affaire Rushdie (…) aura fait la preuve spectaculaire de la possibilité d’un renversement de tous les rapports de force par la puissance symbolique d’une prise de parole. »  Que dirait-il aujourd’hui après le 11 septembre 2001 à New York, puis en Europe après les attaques terroristes de 2004 à Madrid, 2005 à Londres, 2012, 2013, 2015 et 2016 en France et 2016 à Bruxelles ? Sans compter les innombrables attentats dans le monde musulman : Pakistan, Iraq, Syrie, Turquie, Liban, Egypte, Kenya, Burkina, Cote d’Ivoire, Tunisie, Maroc, Algérie… ?

Et l’auteur étrille les batailles sans cesse étendues pour les droits, autour des droits de l’homme, « seule idéologie actuellement disponible » : droit au désir, à l’inconscient, à la jouissance, à la parole, droit de vivre (et de mourir), droit au travail, droit au chômage, à la catastrophe, à l’eau, à l’air… « Nous ne savons plus dire le Mal. Nous ne savons plus que proférer le discours des droits de l’homme – valeur pieuse, faible, inutile, hypocrite, qui repose sur une croyance illuministe en l’attraction naturelle du Bien, sur une idéalité des rapports humains [2] » Ici, l’auteur pointe une faille majeure dans la pensée progressiste élaborée au Nord depuis plus d’un siècle, nous y reviendrons.

Baudrillard évoque, à propos du Mal, la Shoa et Hiroshima. Mais il écrit que cette évacuation du Mal dans les systèmes de pensée du Nord post-moderne rend impossible leur compréhension aujourd’hui : « Nous ne saurons jamais si le nazisme, les camps, Hiroshima, étaient intelligibles ou non, nous en sommes plus dans le même univers mental. »

Décongélation. L’auteur écrit ce livre en 1990, au moment de l’effondrement de l’Union Soviétique. Il prévoir que cette « décongélation des pays de l’Est » ne va pas faire repartir la marche de l’Histoire en Occident, bien au contraire. Il pose la question : « Que devient la liberté quand elle est décongelée ? »

« Si l’ultra-congélation était la marque distinctive, et négative, de l’univers de l’Est, l’ultra-fluidité de notre univers occidental et encore plus scabreuse puisqu’à force de libération et de libéralisation des mœurs et des opinions, le problème de la liberté ne peut tout simplement plus y être posé. Il est virtuellement résolu. »

Et, d’une façon prémonitoire, il continue : « La liberté décongelée n’est peut-être pas si belle à voir. Et si on s’aperçoit qu’elle n’a qu’une hâte, celle de se négocier en ferveur automobile et électro-ménagère, voire psychotropique et pornographique, c’est-à-dire passer d’une fin de l’histoire par congélation à une fin de l’histoire par ultra fluidité et circulation ? »

La liberté libère inexorablement et simultanément les forces du bien et les forces du mal : « Toute libération affecte également le Bien et le Mal. » On ne peut faire semblant de se battre pour la liberté, pour toujours plus de libertés [3], en ignorant ce fait. L’ignorer revient à prétendre évacuer le Mal. Or on ne peut l’évacuer. Faire comme si… ne peut se faire sans dommages. Le Bien et le Mal sont inséparables (et ne sont distinguables « que dans une part infime de notre modèle rationnel »), on ne peut promouvoir l’un sans l’autre. C’est le théorème de la part maudite : « Tout ce qui expurge sa part maudite signe sa propre mort. » Et il poursuit : « Le Bien consiste en une dialectique du Bien et du Mal. Le Mal consiste en la dénégation [4] de cette dialectique, en la désunion radicale du Bien et du Mal et, par voie de conséquence, en l’autonomie du principe du Mal. » Et d’énoncer que le Mal, se fondant sur lui-même, est le maître du jeu !

Dans la seconde partie qu’il nomme « L’Altérité Radicale », Baudrillard aborde la question de l’Autre, vu comme l’autre non-occidental. Cette partie est plus confuse : il parle tantôt du non-occidental, tantôt des peuples primitifs ! Elle visite le Sud dans ses rapports conflictuels avec le Nord pour mieux comprendre le Nord.

Pour lui, l’enfer du même est bien pire que l’enfer des autres, alors que « toute notre société vise à neutraliser l’altérité, à détruire l’autre comme référence naturelle – dans l’effusion aseptique de la communication, dans l’effusion interactive, dans l’illusion de l’échange et du contact. »

Et depuis que l’on a démontré scientifiquement l’absence de supériorité d’une race sur une autre, le racisme, « cette hallucination désespérée de la différence », est devenu impossible à réduire, à combattre : « le racisme survit aussi allègrement à sa critique rationnelle que la religion à sa critique matérialiste ». Baudrillard énonce ici quelques pistes positives, en parlant du Brésil à propos du racisme. Celui-ci ne peut être combattu par la lutte idéologique, mais par l’entrecroisement des individus, les mariages, les relations humaines, par dispersion de l’objet du racisme : «Le racisme n’en finira jamais tant qu’il sera combattu frontalement, par une dénégation rationnelle. Il ne peut être vaincu que par le jeu des races et leur différentiel ironique. »

L’universel ? « Partout l’œcuménisme humanitaire, l’œcuménisme de la différence, est en pleine impasse qui est celle même du concept d’universel. » Baudrillard touche là à une des pierres sacrées de la pensée du Nord : l’universel, fondement de l’universalisme, croyance érigée en vérité absolue ! Et de critiquer ce qu’il appelle « notre compréhension altruiste qui n’a d’égal que le profond mépris qu’elle dissimule. »

Pour éclairer sa pensée, il s’aventure à écrire sur les sociétés du Sud : « Les autres cultures n’ont jamais prétendu à l’universel, ni à la différence (…). Elles vivent de leur singularité, de leur exception, de l’irréductibilité de leurs rites, de leurs valeurs. Elles ne se bercent pas de l’illusion meurtrière de réconcilier tout cela, de cette illusion qui les anéantit. »

Et Baudrillard continue : « Celui qui est le maître des symboles universels de l’altérité et de la différence, celui-là est le maître du monde. Celui qui pense la différence est anthropologiquement supérieur (bien sûr, puisque c’est lui qui invente l’anthropologie). Il a tous les droits puisque c’est lui qui les invente [5]. »

Baudrillard signe ici une critique radicale des actions de plaidoyer que tant d’organisations du Nord déploient sur le Sud, au nom de la solidarité internationale. Des plaidoyers sur les droits « universels » qui, vu du Nord, manquent si cruellement aux sociétés du Sud.

La revanche de la colonisation, c’est « la façon dont les Blancs sont mystérieusement saisis par le désarroi de leur propre culture… » et Baudrillard parle de renversement du monde ! Un renversement où tout ce que la marche irrésistible vers le progrès universel avait prétendu résoudre, « rien de tout cela n’est mort, (…) tout resurgit, non pas comme vestige archaïque ou nostalgique (…) mais avec une véhémence et une virulence toute moderne au cœur de nos systèmes ultra-sophistiqués et ultra-vulnérables, les désappareillant sans coup férir. »

L’Altérité radicale, celle des êtres, des sexes, des cultures, est « le même antagonisme que celui du Mal, la même logique d’une incompréhension définitive… ». Cet antagonisme a donc la force gigantesque du Mal, qu’elle oppose à l’utopie universelle de la communication. La force de répulsion entre les cultures est gigantesque, et joue « dans les rapports du tiers monde à l’Occident, du Japon à l’Occident, de l’Europe à l’Amérique, voire à l’intérieur de chaque culture… Le Maroc, le Japon, l’Islam ne seront jamais [6] occidentaux. L’Europe ne comblera jamais le fossé de modernité qui la sépare de l’Amérique. L’évolutionnisme cosmopolite est une illusion… »

Pour lui, l’étrangeté est éternelle et radicale ! Et la désorganisation, l’entropie, sont du coté de ceux qui prônent l’amour et la compréhension, le bon usage des différences.

Il poursuit en déniant toute forme universelle de l’inconscient, comme le prétend la psychanalyse, et en réhabilitant notre regard sur les croyances, notamment celles des Autres : « … la seule alternative au refoulement inconscient, c’est le fatal, c’est l’imputation de toute chose à une instance parfaitement inhumaine, extérieure à l’humain, et qui nous en délivre. »

L’Altérité radicale qu’il énonce est le signe d’une incompréhension radicale entre les êtres, entre les sexes, entre les peuples. Assumer cette incompréhension, ne pas prétendre diluer l’Altérité dans une convergence universelle illusoire, est la seule posture possible « Le pire, c’est la compréhension, qui n’est qu’une fonction sentimentale et inutile. » Ne pas s’abolir non plus, devant l’autre, comme l’a fait Isabelle Eberhardt par exemple.

Sur les sociétés du Sud qui tirent leur force de leur référencement permanent à une puissance sur-humaine, Baudrillard poursuit : « Justement parce qu’elles ne sont pas dans l’illusion d’une loi universelle, elles ne sont pas fragilisées comme nous le sommes, toujours sommés d’intérioriser la loi et d’être à l’origine de nous-mêmes et de nos actes, de nos goûts et de nos plaisirs. Les cultures sauvages ne s’embarrassent pas d’une telle prétention. Être soi-même n’a pas de sens : tout vient de l’Autre. » L’auteur bouscule ici une autre pierre angulaire du socle de pensées, de valeurs, sur lesquels le Nord a construit sa puissance, mais qui est devenu, selon lui, la base même de sa fragilité aujourd’hui, face à la force des sociétés prises dans les croyances en des forces extérieurs à l’homme.

Il dénonce les mouvements de libération qui visent à l’autonomie (c’est-à-dire « l’introjection approfondie de toutes les formes de contrôle et de contraintes sous le signe de la liberté… ») comme une forme de régression : « Dans cette perspective, tout ce qui advient au sujet de lui-même et par lui-même est bon, puisque authentique, tout ce qui vient d’ailleurs est réputé inauthentique, puis échappant à la sphère de sa liberté. »  Il faut insister sur la position exactement inverse, nous dit il : il est positif que la contrainte, l’exploitation, l’aliénation viennent de quelque chose qui ne dépend pas de nous.

Baudrillard déconstruit ainsi, pas à pas, les pierres angulaires de l’univers occidental : la croyance dans le rationnel face aux croyances dans les forces transcendantales, l’universalisme, la liberté. Et, de désespoir, il se projette dans l’Autre comme solution à sa propre angoisse, comme issue à son impasse. Mais en en faisant un objet fantasmé, en restant, selon ses termes, dans l’artifice, dans la séduction.

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[1] Voir sur ce site  : « Nous avons perdu ! » http://jacques-ould-aoudia.net/nous-avons-perdu-janvier-2016/

[2] C’est moi qui souligne.

[3] Ceci fait références aux écrits de Pierre Legendre qu’il ne site jamais.

[4] Pourquoi « dénégation » ? Négation aurait suffit, me semble-t-il.

[5] C’est moi qui souligne.

[6] C’est Baudrillard qui souligne ici.